Plus une goutte à boire

Plus une goutte à boire

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Boire, manger, respirer – pages 512-514

C’est à la fin des années 70 que l’on a commencé à parler de pénurie globale d’eau potable. Cette pénurie était déjà une réalité pour certains pays “en voie de développement” dont 90% de la population rurale ne disposait ni de systèmes de traitement des eaux usées, ni de toilettes. Ce manque d’hygiène était particulièrement néfaste pour la santé des populations car les eaux des puits et des rivières étaient souvent contaminées par les matières fécales. Ainsi en Inde, 70% des points d’eau contenaient des quantités non négligeables de bactéries coliformes et autres microorganismes pathogènes.

L’eau douce ne représente qu’une petite fraction de l’eau de la planète (lire article “Les données statistiques de l’eau”) et la majeure partie est emprisonnée dans les calottes glaciaires ou enfouie dans les nappes souterraines. L’eau des nappes phréatiques, particulièrement pure car filtrée très lentement à travers de multiples couches de roches. est au moins quatre fois plus abondante que l’eau douce de surface souvent polluée. En 1980, l’humanité n’avait accès qu’à 0,3% de l’eau du globe pour étancher sa soif, le reste étant impropre à la consommation ou inaccessible à des coûts raisonnables.

La crise de l’eau était imminente. Tout d’abord à cause d’une consommation exponentielle liée à la démographie et au développement de l’agriculture intensive et de l’industrie. Ensuite à cause de l’accroissement de la pollution des eaux potables. L’eau des nappes phréatiques, qui s’était accumulée durant des centaines, voire des milliers d’années, était consommée bien plus rapidement qu’elle ne se formait. L’eau potable était considérée, à tort,  comme une ressource renouvelable, et les stocks ne pouvaient que diminuer rapidement.

Aux Etats-Unis, la moitié de l’eau potable était fournie par des eaux souterraines, 312 milliards de litres puisés chaque jour, essentiellement pour les besoins de l’agriculture et de l’industrie qui progressaient de 4% par an. On estimait qu’un quart de cette eau ne serait pas remplacé avant des siècles. De plus, l’extraction trop rapide de l’eau souterraine posait souvent de sérieux problèmes : infiltration d’eaux de mer, diminution des débits des cours d’eau, assèchement des zones humides, effondrement du sol…

Comme la plupart des richesses naturelles, l’eau douce est inégalement répartie sur la planète. Historiquement, les populations s’établissaient près d’un fleuve ou d’un lac, avant de concevoir, comme à Rome, des méthodes pour amener l’eau jusqu’aux cités. Plus récemment, des villes comme Los Angeles (Californie) ou Phoenix (Arizona) se sont développées en construisant d’immenses aqueducs chargés d’amener l’eau de fleuves de plus en plus éloignés. A mesure qu’elles grandissaient, ces villes prélevaient des quantités toujours plus importantes d’eau, menaçant d’assécher des régions entières, sans pour autant empêcher d’épisodiques pénuries. L’irrigation avait converti d’ex-déserts américains en zones agricoles et en terrains de golf, mais rien ne permettait de dire que cette transformation des paysages allait pouvoir se prolonger face à l’épuisement des stocks d’eau potables. Cultiver des plantes adaptées aux zones arides n’était pas une idée très partagée.

Aujourd’hui, seulement 2,7% de l’eau de la planète est de l’eau douce et seulement 0,7% est disponible. Selon l’ONU, 1% de la population (844 millions de personnes) n’a pas accès à de l’eau potable et 2,1 milliards de personnes n’ont pas accès à l’eau potable directement à leur domicile. 159 millions d’individus sont encore contraintes de boire directement de l’eau de surface puisée dans des cours d’eau ou dans des lacs. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), près de 4,4 milliards de personnes n’ont pas accès à des installations sanitaires parfaitement salubres et 2,3 milliards n’ont même accès à aucune installation. Les maladies diarrhéiques comme le choléra, la dysenterie ou la typhoïde, ont causé plus de 1,5 million de décès en 2012. 361 000 enfants âgés de moins de cinq ans meurent chaque année de diarrhée. L’ONU estime qu’en 2050, environ 5,7 milliards d’êtres humains pourraient manquer d’eau au moins un mois par an.

Comme c’est le cas pour la plupart des ressources naturelles, l’eau douce est très inégalement répartie à la surface du globe. Neuf pays concentrent 60% de l’eau potable de la planète : Brésil, Colombie, Russie, Inde, Canada, États-Unis, Indonésie, Congo et Chine. D’autres pays ont beaucoup moins de chance. L’Afrique du Sud est actuellement confrontée à une sécheresse d’une ampleur inédite et les autorités ont proclamé l’état de catastrophe naturelle au début de l’année 2018. Le Cap, deuxième ville du pays est menacé d’une rupture d’approvisionnement en eau potable d’ici à quelques mois. Le “Jour zéro” devrait avoir lieu en juin. Pour retarder cette échéance, les 4 millions d’habitants du Cap ont été invités à restreindre les consommations quotidiennes à seulement 50 litres d’eau par personnes. L’Afrique australe n’est pas la seule région à souffrir de stress hydrique et le nouvel or bleu apparaît comme un enjeu environnemental majeur, en particulier dans les zones désertiques telles que l’Afrique sub-saharienne, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Le World Ressources Institute (WRI) estime ainsi que le Maroc pourrait perdre 80 % de ses ressources en eau potable dans les 25 prochaines années. Selon l’ONU, le Maroc est considéré en stress hydrique avec seulement 500 mètres cubes d’eau douce par habitant et par an, soit cinq fois moins  qu’en 1960.

Manquer d’eau sur une planète contenant 1,39 milliard de km3 d’eau peut sembler surprenant. Pourquoi ne pas pomper les eaux salées des océans qui représentent 97% de la totalité ? Des milliers d’usines de désalinisation existent déjà dans le monde et produisent 21 milliards de m3 d’eau potable, principalement dans la péninsule arabique et aux Etats-Unis (Californie). Ces installations, très gourmandes en énergie, ne sont pas accessibles à la plupart des pays qui souffrent de pénurie d’eau douce. Le procédé utilisé,  basé sur l’osmose inverse, est de plus extrêmement polluant et génère chaque année quelque 80 millions de tonnes de gaz à effet de serre.

Chaque année, environ 3,8 milliards de m3 d’eau douce sont consommés dans le monde. La majeure partie n’est pas destinée aux besoins vitaux des humains puisque 70% est destiné à l’agriculture et à l’élevage et 22% à l’industrie. Le problème de l’eau ne pourra être résolu sans une politique volontaire de rationalisation des ressources. Cultiver enfin des plantes adaptées aux conditions climatiques locales semble pertinent : un hectare de maïs, la céréale la plus cultivée au monde, réclame 575 m3 d’eau, alors qu’une surface identique de sorgho en demande 30% moins.

L’accès à l’eau potable et à l’assainissement est reconnu comme un Droit de l’Homme depuis 2010. Parmi les nouveaux objectifs de développement durable (ODD), l’ONU appelle à mettre un terme à la défécation à l’air libre et à garantir l’accès universel aux services élémentaires d’ici à 2030. .. Alors, tout va bien ?

 

 

 

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