Nourrir la planète. Oui, mais à quel prix ?

Nourrir la planète. Oui, mais à quel prix ?

Moisson de blé - Agroindustrie

La guerre chimique de l’agriculture mondiale

L’utilisation d’insecticides chimiques n’a cessé d’augmenter depuis le début du XXème siècle. Dès 1939, le DDT (DichloroDiphénylTrichloroéthane) était utilisé pour tuer les poux vecteurs du typhus. De 1945 à 1969, la campagne de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) pour lutter contre les moustiques vecteurs de la malaria, basée sur l’utilisation du DTT,  permis d’épargner des millions de vies. Mais à quel prix pour la planète ? Dès 1944, des études scientifiques démontraient l’impact négatif des pesticides sur les abeilles. Des souches d’insectes résistants au DTT commencèrent à apparaitre (1947) et il fallut augmenter les doses et développer d’autres insecticides organochlorés ou organophosphorés, pour la plupart extrêmement toxiques. Mais c’était une fuite en avant car à chaque fois apparaissaient des souches résistantes d’insectes.

L’agriculture mondiale s’était lancée dans une course sans fin qui a permis de construire de véritables empires agroindustriels, au détriment de la nature. En 1962, la biologiste américaine Rachel Carson tira pour la première fois la sonnette d’alarme en dénonçant dans son livre « Printemps silencieux » (Silent Spring) les effets néfastes des pesticides sur l’environnement. La prise de conscience écologiste était née…

Toujours plus de pesticides

A la fin des années 70, la plupart des productions agricoles des pays industrialisés utilisaient des pesticides chimiques. Aux Etats-Unis en 1976, la plupart des récoltes étaient traitées aux pesticides : 92% du maïs (108 500 tonnes), 90% du soja (40 400 t.), 95% du coton (37 400 t.), 48% du blé (13 600 t.), 83% du riz (4 100 t)… A la fin des années 70,  plus de 200 espèces d’insectes étaient résistantes aux insecticides et on estimait à seulement 1% la quantité de pesticides atteignant sa cible. Les écosystèmes étaient impactés en totalité et des espèces comme le faucon pèlerin, les orfraies ou les aigles chauves avaient pratiquement disparu.

Les scientifiques s’alarmaient de l’utilisation irraisonnée des insecticides dans les pays en voie de développement et pensaient que le problème était plutôt  bien maitrisé dans les pays riches. Nous savons aujourd’hui qu’il n’en était rien. Près de 2,2 millions de tonnes de pesticides étaient déversés sur l’ensemble de la planète et l’OMS estimait qu’un demi-million de personnes étaient intoxiquées chaque année par des pesticides et que cinq mille en mourraient. Les pays industrialisés s’étaient dotés de lois interdisant l’utilisation des pesticides les plus toxiques, mais conservaient le droit de les vendre dans les pays en voie de développement. Ces derniers utilisaient plus de 360 000 tonnes de pesticides pour lesquels ils n’avaient pas l’expertise nécessaire pour en définir la toxicité. Ainsi en 1976, les Etats-Unis ont exporté plus de 63 000 tonnes de pesticides non homologués.

Pas vraiment d’amélioration aujourd’hui

La consommation mondiale de pesticides est en constante augmentation, passant de 0,49 kg/ha en 1961 à 2,6 kg/ha en 2016. Cette progression s’explique par l’efficacité des pesticides qui, avec les engrais, ont permis en un demi-siècle de multiplier par 3 la productivité. Le lobby agroindustriel n’a fait que se renforcer grâce à un marché mondial des pesticides devenu gigantesque (48 mds $ en 2018). C’est en Amérique et en Asie qu’on utilise le plus de pesticides à l’hectare (3,39 et 3,62 kg/ha en 2016, données FAO). L’utilisation en Europe est relativement stable depuis 1990 (1,67 kg/ha), mais nous n’observons pas globalement de réelle transition des pratiques agricoles.

La France, premier producteur agricole, avec 20 % des surfaces cultivées de l’Union européenne, est le premier consommateur européen de pesticides. Cet attachement  pour les produits phytosanitaires est sans doute lié aux politiques d’après-guerre décidées en réalité par les Etats-Unis qui ont profité du plan Marshall pour importer leur modèle agricole. Sans vouloir heurter notre orgueil, nous n’avons pas mieux résisté que les pays en voie de développement (voir « La révolution verte« ). L’Afrique reste le continent qui utilise le moins de pesticides (0,3 kg/ha) et la plupart sont des insecticides pour éradiquer certaines maladies comme le paludisme (ce que préconise l’OMS).

Des molécules toujours toxiques

Les pesticides organochlorés de première génération comme le DDT, particulièrement dangereux pour la santé humaine, persistent encore aujourd’hui dans l’environnement alors qu’ils ont été depuis longtemps interdits dans la plupart des pays (Convention de Stockholm, mai 2001). Ils se concentrent au sommet de la chaine alimentaire et s’accumulent dans les tissus adipeux des prédateurs tels que l’homme. Ces substances ont été remplacées progressivement par d’autres produits dont les organophosphorés, moins persistant dans l’environnement … mais plus toxiques (effets neurotoxiques sur les vertébrés). Parmi les autres grandes familles de pesticides utilisés aujourd’hui on retrouve les pyréthroïdes (insecticides très toxiques pour les organismes aquatiques) et les carbamates (insecticides et fongicides très toxiques).

Peut-on encore consommer des fruits ?

Au niveau mondial, l’ONG Environmental Working Group (EWG) publie chaque année une étude sur les résidus de pesticides dans 47 fruits et légume. Selon cette étude, les 12 fruits et légumes les plus contaminés sont : pêche, pomme, poivron, céleri, nectarine, fraises, cerises, chou frisé, laitue, raisins, carotte, poire. Consommer ces “Dirty Dozen” expose à avaler en moyenne 10 pesticides par jour (les raisins peuvent contenir les résidus de 15 pesticides différents et les pommes 13 (une pomme peut subir jusqu’à 35 traitements) !

Une autre étude, publiée par l’association Pesticide Action Network PanEurope et fondée sur les données de l’EFSA (Autorité Européenne de Sécurité Sanitaire), montre que les 18 fruits et légumes les plus pollués sont : aubergine, carotte, Laitue, chou, concombre, épinard tomate, fraise, chou-fleur, pêche, petits pois, poivre, pomme, pomme de terre, poireau, raisin. On s’aperçoit ainsi que les fruits et légumes les plus pollués sont ceux que nous consommons le plus. Ce qui n’est pas forcément rassurant. Il ne faut pas croire qu’un simple lavage ou même un épluchage suffisent pour éliminer le risque d’ingérer des produits phytosanitaires (sans parler de la perte importante de valeur nutritionnelle). La seule solution pour un régime sans pesticides est de ne consommer que des fruits et légumes cultivés sans pesticides, avec ou sans certification Bio.

Un déni des autorités

Le fait que le nombre de décès qui peuvent leur être attribués soit très difficile à évaluer constitue l’un des principaux freins dans la lutte contre les pesticides. En effet, mis à part les cas de suicide par pesticide (~250 000 décès) et d’intoxications aiguës accidentelles (agriculteurs), le lien entre une exposition chronique de longue durée (alimentation, eau, air) et augmentation des atteintes pathologiques (cancers, Parkinson, Alzheimer, stérilité…) ne peut être indiscutablement démontré. Ceci est d’autant plus difficile que nous sommes soumis à de véritables cocktails de molécules donc la toxicité n’a jamais été évaluée. Si certaines substances sont mises en cause, c’est souvent parce qu’elles ont été plus étudiées que d’autres dont certaines n’ont pas fait l’objet d’études épidémiologiques sérieuses.

Pendant longtemps, les autorités ont refusé d’admettre que les pesticides néonicotinoïdes, fabriqués par les géants de l’industrie chimique Syngenta et Bayer, étaient en  partie responsables de la diminution significative de la population des abeilles. Ce n’est que récemment en 2014, soit plus de 20 ans après la mise sur le marché, que l’EPA a établi des règles pour limiter l’utilisation de cette famille de pesticides en présence d’abeilles et en particulier au moment de la pollinisation. 72 ans après les premières publications sur le sujet… il ne faut jamais désespérer. Albert Einstein prédisait : “Mankind will not survive the honeybees’ disappearance for more than five years.” (L’humanité ne survivra pas plus de 5 ans à la disparition des abeilles). Heureusement pour nous, il s’est quelque fois trompé… malheureusement pour nous, il a souvent eu raison.

Pesticide Action Week

Il n’y a pas que les pesticides

Il n’y a pas que les pesticides. Après la Seconde Guerre Mondiale, l’utilisation d’engrais synthétisés à partir de produits pétroliers a littéralement explosé et la “Révolution verte” a encouragé leur propagation à travers le monde. De nouvelles céréales hybrides programmées génétiquement pour se développer en présence de doses massives d’engrais ont été développées. Contrairement aux engrais naturels, ces produits chimiques ne permettaient pas de régénérer les sols, ce qui obligeait les agriculteurs à augmenter chaque année les doses utilisées. Pour la saison 1976-1977 plus de 94,65 millions de tonnes d’engrais ont été utilisés dans le monde (données FAO). En France, la quantité par hectare était de 318 kg, en Irlande 490 kg, ce qui était nettement supérieur à la moyenne mondiale (64 kg/ha). Des pays africains comme l’Angola ou la Tanzanie n’en utilisaient que très peu (1,1 et 4,7 kg).

Le problème persiste

La consommation moyenne d’engrais dans le monde ne cesse d’augmenter. Elle est passée de 106 kg/hectare de terre arable en 2002 à 139 kg en 2015. Aujourd’hui, comme il y a quarante ans, la moitié des engrais azotés utilisés aux Etats-Unis servent pour le maïs, une plante d’origine tropicale qui nécessite aussi d’énormes quantités d’eau (2 millions de litres par hectare !). En 2015, selon la Banque Mondiale, la consommation moyenne d’engrais dans le monde était de 139 kilogrammes par hectare de terres arables, soit plus du double que 40 ans auparavant. La consommation en France est légèrement supérieure à la moyenne mondiale, avec 169 kg d’engrais chimiques par hectare, en nette diminution par rapport aux années 70. Des pays comme Singapour (33 066,1 kg/ha), Le Qatar (7 512 kg/ha) ou Hongkong (2 334 kg/ha) semblent croire qu’il suffit d’épandre des quantités massives d’engrais chimique pour résoudre leurs problèmes de production agricole.

On connait depuis longtemps les effets néfastes d’une utilisation massive et continue d’engrais sur l’environnement et la santé. L’excédent de nutriments (nitrates et phosphates) de l’agriculture conventionnelle se retrouve irrémédiablement dans les cours d’eau, ce qui provoque une prolifération des algues et un appauvrissement de l’eau en oxygène. Cette eutrophisation bouleverse complètement les écosystèmes, allant parfois jusqu’à les détruire.

Il est temps d’agir

Peut-on nourrir la population mondiale en se passant de ces engrais chimiques ? De toute façon, nous n’aurons bientôt plus le choix. Comme le pétrole, le phosphate est une ressource limitée et les réserves connues (notamment au Maroc) ne devraient pas durer plus de 50 à 100 ans. Il faudra donc apprendre à nous en passer. Tous ceux qui pratiquent des techniques agricoles basées sur le respect des écosystèmes, comme la permaculture, savent très bien qu’il est tout à fait possible, voire conseillé, de se passer d’intrants chimiques. Fabriquer de l’humus à partir de déchets végétaux, utiliser des plantes fixatrices de l’azote comme les légumineuses (“engrais verts”), sont des stratégies bien plus pertinentes à long terme.

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