La Révolution Verte

La Révolution Verte

Pesticide Action Week

Dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les occidentaux (les USA) décidèrent d’importer leur technologie agricole dans les pays pauvres d’Asie, d’Amérique du Sud et d’Afrique, avec le prétexte de vouloir lutter contre la sous-alimentation endémique (comme ils l’avaient fait en Europe). Les technologies mises en place étaient basées sur de nouvelles variétés de céréales (riz, blé, maïs) permettant des rendements très élevés. En 1970, le prix Nobel de la Paix fut d’ailleurs décerné au Dr Norman Borlaug (Fondation Rockefeller) pour le développement de variétés de blé à fort rendement. Les premiers essais qui eurent lieu au Mexique permirent une augmentation spectaculaire de la production de blé, ce qui amena une presse enthousiaste à parler de véritable « Révolution Verte » et même de la fin de la sous-alimentation dans le monde.

Les projets mis en place ne tinrent pas compte des spécificités sociales et environnementales des pays du Sud. Seuls les agriculteurs les plus aisés purent avoir accès à ces cultures « miraculeuses ». A cette époque, la théorie économique qui prévalait était celle selon laquelle toute injection de capital dans les classes sociales aisées était créatrice d’emplois et de richesses pour les plus pauvres (théorie du ruissellement). Ce n’est que bien plus tard que certains comprirent qu’il était plus pertinent d’aider les pauvres à créer leur entreprise pour développer le pays (micro-crédit). La plupart des agriculteurs des pays du Sud ont été obligés de s’endetter pour acheter des semences hybrides à haut rendement non adaptées aux conditions pédoclimatiques locales et nécessitant une irrigation intense et l’utilisation de pesticides particulièrement onéreux.

Les variétés à haut rendement nécessitaient de grandes quantités de pesticides chimiques. Ce fut leur talon d’Achille car après la crise pétrolière de 1973, leur prix de revient explosa. Celui de certaines nouvelles variétés de riz, par exemple, devint onze fois plus élevé que celui des variétés traditionnelles. De plus, ces nouvelles variétés se révélèrent particulièrement vulnérables aux maladies, aux insectes parasites et à la sécheresse, ce qui entraina un grand nombre de mauvaises récoltes et la faillite de nombreux agriculteurs. Les rendements exceptionnels du début de la révolution verte avaient eu pour conséquence une explosion du prix du foncier (+500% au Pendjab), ce qui éloigna encore les plus pauvres de l’accès aux terres agricoles. Pour couronner le tout, l’agrandissement des parcelles et la mécanisation des exploitations agricoles entraina une diminution significative des emplois dans ce secteur d’activité (-40% au Pakistan).

Des milliers d’agriculteurs ruinés et sans-emplois vinrent grossir la population des bidonvilles autour des grandes villes des pays qui avaient fait confiance aux technologies occidentales. Les gouvernements et les riches propriétaires, avec le support de la Banque Mondiale, privilégièrent les cultures d’exportation pour faire entrer des devises étrangères et pouvoir acheter les engrais et pesticides devenus indispensables, ceci bien entendu au détriment de l’agriculture vivrière (en Inde la production de légumes riches en protéines baissa de 30% entre 1961 et 1971). Le prix des denrées de base augmenta par effet mécanique.

Les scientifiques mirent en évidence une moindre qualité nutritionnelle des céréales à haut rendement, que ce soit en termes quantitatif (teneur plus faible en protéines) ou qualitatif (qualité moindre). De plus, les rendements moyens s’écroulèrent, le sol ne pouvant donner plus que ce qu’il avait, et à la fin des années 60 le rendement moyen à l’hectare avait chuté de 20% au Pakistan. Comme l’affirma l’économiste américain Michael Perelman : La révolution verte fut « une agriculture à but lucratif dans un monde affamé ».

Que reste-t-il de la Révolution Verte ?

René Dumont (agronome 1904-2001)

René Dumont (agronome 1904-2001)

Les effets réels de la Révolution Verte sur la sécurité alimentaire des pays qui l’ont mise en œuvre restent discutables. Peut-être a-t-elle permis d’éviter des épisodes de famines face à une augmentation importante de la population. La relation entre rendements agricoles et alimentation des populations n’est pas directe. Les grandes famines historiques n’ont pas été causées par une baisse de la production alimentaire mais par des politiques générant des inégalités dans la redistribution de la nourriture, des conflits chassant les agriculteurs de leurs terres ou certains phénomènes climatiques destructeurs. La révolution verte a été plutôt néfaste pour la sécurité alimentaire des pays qui l’ont adoptée. La plupart des terres agricoles initialement dédiées à l’agriculture vivrière ont été dirigées vers une agriculture intensive tournée vers l’exportation ou l’alimentation animale, sur la base du modèle occidental. Ceci eut pour conséquence non seulement d’augmenter le prix des denrées alimentaires de base, mais aussi de modifier le régime alimentaire ancestral de certaines populations, comme en Inde, où les paysans ont été contraints de compenser la diminution de l’offre en légumes secs par la consommation de blé. Les nouvelles variétés de céréales apportées en masse pour (en théorie) augmenter la production agricole des pays les plus pauvres, se sont révélées en réalité être réservées aux plus riches à cause des coûts élevés d’investissement (irrigation, augmentation des surfaces agricoles, tracteurs) et de fonctionnement (pesticides, fertilisants, semences) demandés. Une politique étatique volontariste a été à chaque fois nécessaire (subventions, protectionnisme).

Il ne faut pas se leurrer. Les préoccupations de ceux qui ont initié la révolution verte n’étaient pas d’éradiquer la famine dans le monde. Il faut se rappeler que nous étions en pleine Guerre Froide. Nourrir la population des pays du Tiers Monde permettait de maintenir la paix sociale et de diminuer les risques d’une révolution communiste. Et ce fut une stratégie gagnante pour le bloc occidental qui imposa dans la plupart des pays du Tiers-Monde son modèle agricole productiviste, empêchant toute réforme agraire basée sur la redistribution des ressources. Les principaux bénéficiaires furent sans conteste les industriels de l’agrochimie qui ont pu obtenir des marchés protégés pour vendre pesticides, fertilisants et semences protégées. La biodiversité et l’environnement comptent, et pour longtemps, parmi les principales victimes collatérales.

Il semble que nous n’ayons pas bien retenu la leçon. Aujourd’hui, les OGM nous sont présentés exactement avec les mêmes arguments que les variétés à haut rendement des années 60-70. Ils seraient, selon leurs promoteurs, la seule alternative pour lutter contre la faim dans le monde. En réalité, ils sont destinés à offrir un marché captif énorme à quelques grandes industries de l’agrochimie comme Bayer/Monsanto le monopole des semences. Les premières victimes ont été, une fois encore, les agriculteurs les plus pauvres. En Inde, les mauvaises récoltes avec des OGM ont poussé des milliers de paysans endettés à se suicider (182 900 entre1997 et 2007).

En 2006, la Fondation Rockefeller et la Fondation Bill et Melinda Gates ont fondé l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) qui accorde des microcrédits aux agriculteurs africains et leur fournit des semences hybrides et des engrais censés accroître les rendements agricoles. L’AGRA est donc en train de pousser les agriculteurs sous le joug de l’industrie agrochimique américaine. Cela ne vous rappelle rien ?  Dernière question pour l’avenir : Qu’en sera-t-il du prix des produits phytosanitaires chimiques au moment du futur « peak oil » ?

Le cas de la banane

 

A la fin des années 70, l’économie de pays comme le Guatemala, le Honduras ou le Costa Rica était basée sur l’exportation de la banane contrôlée par des industriels étrangers. Ces derniers avaient mis en place des républiques bananières, instaurant en quelque sorte une véritable colonisation économique. Ils n’hésitaient pas à payer des pots de vin aux gouvernements (en 1974 l’United Fruit Co. a proposé 1,25 millions de dollars au Président du Honduras en échange d’une réduction des taxes d’exportation), ni même à faire renverser ces derniers lorsqu’ils ne les favorisaient pas suffisamment (en 1954 l’UFC a fait renversé le gouvernement du GuatemalaLes industriels occidentaux avaient mis en place une culture intensive de la banane, ce qui n’a pas été sans conséquence sur l’environnement. Alors qu’un plant de bananier peut vivre des centaines d’années, la durée de vie d’une plantation industrielle de banane n’était que d’une dizaine d’années tellement les sols étaient rapidement épuisés. Les écosystèmes étaient détruits par les énormes quantités d’engrais chimiques (1 tonne par hectare) et de pesticides dont une grande partie était lessivée par les tempêtes tropicales. Les plantations épuisées étaient simplement abandonnées et remplacées par de nouvelles, au détriment de la biodiversité.

Dans les années 1950 à 1970 des procès furent intentés contre les trusts de la banane pour lutter contre leur position de monopole. L’intégration verticale (production, expédition, mûrissage et distribution) permettait en effet à quelques sociétés de dominer le marché en absorbant la plus grande part de la valeur ajoutée totale du produit : United Brand (ex United Fruit et future Chiquita), Castle & Cook (Dole), Fyffes, Del Monte et Noboa se partageaient près de 80% du marché. ). Les petits exploitants agricoles ne touchaient en moyenne que 1,5% du prix de vente au détail.

Avec une production mondiale de 130 millions de tonnes, la banane est l’un des fruits les plus consommés dans le Monde. 17 millions de tonnes de bananes sont exportées chaque année  pour un marché d’environ 7 milliards de dollars (2014). L’Union Européenne est le premier importateur de bananes, en majorité originaires d’Amérique Latine (Équateur, Colombie…) et, de plus en plus, d’Afrique de l’Ouest. Si le marché reste dominé par des sociétés contrôlant presque toute la chaîne de valeur, Chiquita, Dole, Del Monte et Fyffes ne contrôlent plus que 39% du commerce de la banane en Europe. Ce sont aujourd’hui les grandes chaînes de supermarchés qui contrôlent le marché, en utilisant elles aussi une stratégie d’intégration verticale. En France, 86 % des bananes sont vendues par six enseignes de la grande distribution : Carrefour, Système U, E. Leclerc, Casino, Intermarché et Auchan. Le prix des bananes est souvent utilisé comme référence dans la guerre des prix menée par les chaines de supermarchés, ce qui contribue à maintenir des prix anormalement bas. Bien entendu, la plus grand part de l’effort financier est supportée par les producteurs.

Depuis 2001, le prix au détail reste relativement stable alors que le prix de gros à l’import a chuté de près de 25%. La majorité des travailleurs des plantations vivent ainsi dans la pauvreté pour que nous puissions manger des bananes bon marché toute l’année. La banane est un symbole de répartition injuste de la valeur ajoutée.

Pour contrer les positions commerciales abusives de la grande distribution, des ONG demandent l’adoption de pratiques commerciales plus équitables. Le commerce équitable de la banane (Fairtrade/Max Havelaar) ne représente actuellement que 3,5 % du marché français. Les consommateurs devront accepter de payer un peu plus cher ce fruit devenu (trop) courant ou accepter d’être co-responsables de l’exploitation abusive des travailleurs pauvres d’Amérique Latine et d’Afrique de l’Ouest.

L’utilisation massive de pesticides durant des décennies a favorisé l’apparition de souches pathogènes de plus en plus résistantes, ce qui a nécessité de recourir à des produits toujours plus destructeurs. Certains producteurs de bananes dépensent plus d’argent en pesticides et fertilisants chimiques qu’en main d’œuvre. Tous ces produits se retrouvent inexorablement dans les sols et les eaux. Le Chlordécone, autrefois utilisé massivement dans les Antilles Françaises, est un exemple de cette course au rendement perdue d’avance. Mais le tableau n’est pas si noir, du moins dans les territoires français ultramarins. Les producteurs de Guadeloupe et de Martinique ont réussi l’exploit de réduire de moitié les quantités de pesticides entre 2008 et 2013. Ils y sont arrivés en abandonnant le système de monoculture et en réintroduisant les rotations. Selon les producteurs, 6 kilos d’herbicides par hectares (aucun insecticide !) sont pulvérisés dans les Antilles françaises, contre 70 kilos au Costa Rica.

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