Vietnam: la guerre verte

Vietnam: la guerre verte

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les chiens de la guerre – pages 456-458

 

 

Enfants vietnamiens après un bombardement au napalm (Nick Ut-1972)

Le Vietnam était une nation de deux mille ans d’âge lorsqu’il fut colonisé par la France à la fin du XIXe siècle. Au terme de la Guerre d’Indochine (1946–1954), le pays retrouva son indépendance mais fut divisé en deux États rivaux, le Nord-Vietnam prosoviétique et le Sud-Vietnam pro-occidental. Une rébellion communiste, activement soutenue par le Nord-Vietnam (et donc l’URSS), éclata au Sud-Vietnam, ce qui déclencha une guerre fratricide dans laquelle s’impliquèrent les deux blocs de la Guerre Froide.

Au cours de la guerre du Vietnam (1955-1975), les Etats-Unis basèrent leur stratégie militaire sur la destruction de l’écosystème (écocide) pour priver de vivre, de couvert et d’asile les foyers de résistance Viêt-Cong. Comme à leur habitude, ils ne lésinèrent pas sur les moyens, employant encore plus de munitions qu’au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Près de 90% des munitions US ont été utilisées pour cette stratégie de la terre brûlée qui consistaient à détruire les forêts (2/3 du territoire) et les récoltes par des tapis de bombes, l’épandage de défoliants et d’herbicides, et le défrichage mécanique.

De 1965 à 1973, les Etats-Unis ont utilisé 14 millions de tonnes de munitions au Vietnam, transformant des millions d’hectares de terre en champs de cratères, comme à Verdun après la Première Guerre Mondiale. La plupart de ces cratères sont devenus des petits étangs servant de milieu de propagation des moustiques porteurs de la malaria. Une zone près de Saigon, le “Secteur Militaire III”, a été transformée en paysage lunaire par les bombardements. Les B52 y auraient déplacé à eux seuls quelque 4,5 millions d’hectares de terre. Plus de 55 millions d’arbres auraient été détruits par cette guerre dans les forêts vietnamiennes. Malgré tous ces efforts, les américains n’arriveront jamais à couper la fameuse “piste Ho chi-Minh” par laquelle transitaient, du Nord au Sud, hommes et matériels.

L’armée américaine innova particulièrement par une utilisation massive sans précédent d’herbicides, des armes chimiques pourtant interdites par la Convention de Genève de 1925. Au cours l’Opération “Ranch Hand” (ouvrier agricole), près de 75 millions de litres de défoliants furent déversés entre 1962 et 1971 sur quelque 3,3 millions d’hectares de forêts et de cultures. En réponse à l’indignation de la communauté internationale, les Etats-Unis ont mené une vaste campagne de communication pour essayer de démontrer que les herbicides répandus sur les cultures ne pouvaient être considérés comme des armes chimiques, car non toxiques pour l’être humain. Bien entendu, de nombreux rapports scientifiques prouvaient le contraire. Le défoliant le plus employé, l’Agent Orange, a été pulvérisé en très fortes quantités (environ 46 millions de litres) sur les forêts et les récoltes du Vietnam, sans que cela permette de faire plier les résistants Viêt-Cong, sinon d’affamer des milliers de paysans, surtout des enfants, des femmes et des vieillards. D’autres herbicides ont été utilisés massivement au Vietnam, comme le Blue Agent pour les cultures (acide cacodylique), le White Agent pour les forêts (Picloram), le Purple Agent, le Green Agent, le Pink Agent…

Les Etats-Unis, ne manquant pas d’imagination, ont aussi largement appliqué la méthode de défrichage mécanique massif au moyen de “charrues Rome”, ces énormes engins ressemblant à des bulldozers géants. Cette arme qui fut surtout utilisée vers la fin de la guerre offrait l’avantage d’être plus efficace, moins onéreuse et surtout moins controversée par l’opinion internationale que les armes chimiques. En 1973, 2% du sol au sud du Vietnam avait été défriché par cette méthode.

En 1980, de nombreuses régions du Sud-Vietnam ne s’étaient toujours pas régénérées après avoir été saccagées par les forces américaines. Aujourd’hui, le recul de la forêt vietnamienne s’est accéléré et la guerre n’en est pas la seule responsable. L’accroissement et la sédentarisation de la population se sont accompagnés de pratiques plus intensives de production, en particulier dans le domaine forestier. Depuis les années 1990, l’agriculture et l’exploitation commerciale des forêts spontanées se sont intensifiées. Les forêts sont aujourd’hui repoussées sur les plus hauts reliefs, laissant place dans les plaines aux savanes et aux cultures. Encouragées par les autorités, les plantations forestières privilégient les espèces à croissance rapide, comme celles du genre Acacia, ce qui a pour conséquence directe une disparition de la forêt spontanée et une  destruction de la biodiversité.

Charrue Rome (1969)

Alerte à l’Agent Orange

En 1978, Maud de Victor, conseillère du Service Régional de Chicago de l‘Administration des Anciens Combattants, a commencé à rassembler des informations relatives à l’Agent Orange, mélange de 2 herbicides, l’acide 2,4-dichlorophénoxyacétique (2,4-D) et l’acide 2,4,5-trichlorophénoxyacétique (2,4,5-T). Ce défoliant, épandu de manière intensive sur les forêts et les cultures du Vietnam entre août 1965 et février 1971, était fortement contaminé par une molécule extrêmement toxique, la dioxine TCDD (tétrachloro-2, 3, 7, 8 dibenzo-para-dioxine). On peut estimer à 400 kilogrammes la quantité de dioxine pure déversée sur le Vietnam Elle a établi de manière irréfutable une forte corrélation entre le défoliant et les troubles présentées par de nombreux anciens combattants américains de la guerre du Vietnam : troubles pulmonaires et hépatiques, chloracné, stérilité, troubles psychiques et cancers. En mars 1978, Maud avait relevé en 2 mois 28 cas d’intoxications dans la région de Chicago. Les preuves scientifiques s’accumulaient. Un rapport suédois montra une multiplication par neuf des anomalies à la naissance chez les enfants nés de mères exposées à la dioxine. Les études réalisées sur la population proche de l’usine de Seveso (Italie) qui fabriquait de la dioxine renforcèrent encore les preuves de la toxicité de ce produit. Dans une émission spéciale d’un journal télévisé à Chicago en mars 1978, Maud de Victor exposa au grand public les preuves qu’elle avait rassemblées sur les méfaits de l’Agent Orange. Cette émission fut reprise par les média du monde entier et l’opinion publique américaine demanda des comptes au gouvernement américain. “J’ai été tué au Vietnam, et je ne le savais pas” déclara un ancien combattant. Ce n’est qu’à partir de 1984 que les associations de vétérans du Vietnam ont obtenu, au terme d’une longue bataille juridique contre les fabricants de l’Agent Orange, notamment Monsanto et Dow Chemical, le versement d’indemnités (une class action avait été ouverte dès 1970). Selon cet accord à l’amiable, les firmes chimiques ont accepté de verser une somme de 180 millions de dollars à un fonds de compensation destinés aux vétérans du Vietnam.

Les Vietnamiens attendent toujours d’être indemnisés. Pourtant l’usage de l’Agent Orange est considéré comme un crime de guerre violant l’article 23 de la Convention de la Haye de 1907 interdisant l’utilisation du poison, le Protocole de Genève du 17 juin 1925, concernant l’emploi à la guerre de gaz asphyxiants, toxiques ou similaires et de moyens bactériologiques, les articles II A, B, C de la Convention pour la répression et la prévention du crime de Génocide du 9 décembre 1948, le Protocole additionnel aux Conventions de Genève du 12 août 1949 relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux, la Convention sur l’interdiction d’utiliser des techniques de modification de l’environnement à des fins militaires ou toutes autres fins hostiles entrée en vigueur le 5 octobre 1978… Tous les pays ne semblent pas égaux devant la loi internationale…

Avions US défoliant une forêt au sud du Vietnam en 1965 (© Sipa)

Les herbicides présents dans l’Agent Orange étaient couramment utilisé dans les années 60 comme défoliant pour l’agriculture aux Etats-Unis et en Union Soviétique, mais certainement pas aux doses phénoménales employées au Vietnam où le produit fut en moyenne surdosé d’un facteur 13 ! On estime aujourd’hui que 2,1 à 4,8 millions de Vietnamiens ont été directement exposés à l’Agent Orange, et donc à la dioxine, cette molécule particulièrement stable qui persiste longtemps dans l’environnement, s’accumule dans les graisses animales et contamine toute la chaîne alimentaire, jusqu’à l’homme. Des enfants nés au Vietnam plusieurs années après la fin de la guerre, présentent encore des taux élevés de métabolites de dioxine dans leur organisme. Nous en sommes tout de même à la troisième génération de victimes. D’après les autorités médicales vietnamiennes, 150 000 enfants souffriraient de malformations attribuées à la dioxine.

Les fabricants de l’Agent Orange avaient délibérément caché que le désherbant 2,4,5-T contenait une plus grande concentration de résidu de dioxine TCDD en version militaire qu’en version agricole. Au cours d’une réunion secrète avec les principaux fournisseurs de l’ “Agent Orange”, Monsanto s’était opposé à la divulgation des résultats d’une étude interne menée par Dow Chemical mettant en évidence certains problèmes toxicologiques graves d’impuretés contenues dans le 2,4,5-T. Cette expérimentation animale de 1965 avait montré que des lapins exposés à la dioxine développaient de sévères lésions hépatiques. Le secret fut gardé pendant au moins quatre années, ce qui permit aux industriels d’écouler leur 80 millions de litres d’Agent orange. En 1969, une étude de l’Institut National de la Santé américain rendit publique la nocivité de l’herbicide 2,4,5-T (des souris soumises à des doses importantes développaient des malformations fœtales et mettaient au monde des bébés mort-nés). Cette étude incita le Gouvernement américain à annoncer le 15 avril 1970 l’interdiction d’usage du 2,4,5-T en raison “du danger qu’il représente pour la santé”. L’armée américaine prolongea tout de même l’opération “Ranch Hand” jusqu’en 1971. Il fallait bien écouler les stocks de défoliants achetés… De son côté, Monsanto mena ses propres études qui conclurent à l’absence de tout lien entre l’exposition au 2,4,5-T de l’Agent Orange et le cancer. Ce n’est pas surprenant aujourd’hui, avec tout ce que l’on connait des liaisons dangereuses entre la recherche scientifique et l’industrie chimique. Ce n’est pas surprenant, mais intolérable que de tels agissements perdurent sans que les institutions internationales censées protéger la santé des populations et l’environnement ne s’y opposent réellement. ..

 

 

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