Une simple morue

Une simple morue

Surpêche

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Racines – pages 214-215

 

En 1981

  • En 1981 le poisson était le seul aliment majeur à ne pas être cultivé ou domestiqué, et l’aquaculture, présente essentiellement en Chine et au Japon, restait balbutiante.
  • Plus de 13% des protéines animales consommées dans l’alimentation humaine étaient tirées des poissons (et des crustacés) et 1,5 milliards de personnes, principalement dans des pays en voie de développement où le poisson pouvait apporter plus de la moitié des protéines animales. Une partie des poissons servaient aussi à nourrir le bétail sous forme de farines.
  • L’un des poissons les plus consommés à la fin des années 70 était la morue, alors très abondante. Au XVIIIème siècle plus de 300 bateaux de pêche européens faisaient le voyage jusqu’en Atlantique Nord pour pêcher la morue près de Terre-Neuve. En 1981, ces zones de pêche autrefois si poissonneuses étaient devenues de véritables déserts marins.
  • Il faut savoir que les zones où se regroupent les bancs de poissons sont plutôt rares. Elles se concentrent dans les endroits où les courants marins froids fournissent les éléments nutritifs pour le plancton, au dessus des plateaux continentaux (de la Nouvelle-Angleterre au Nord du Groenland, de l’Islande à la Norvège, du Japon à l’Alaska, des îles Kerguelen à l’Antarctique…). Les poissons sont particulièrement exposés aux prédateurs tels que l’homme lorsqu’ils se regroupent dans leurs zones de reproduction, près des rivages, des estuaires ou à l’entrée des rivières.
  • En 1980, les bateaux-usines ultra-modernes de 90-180 mètres sillonnaient les océans, accompagnés de leur flottille, pour transformer à bord les poissons capturés dont les bancs avaient été repérés par les sonars ou les avions. Les bancs n’avaient que peu de chance de s’en sortir. L’Union Soviétique et le Japon réalisaient alors l’essentiel de la pêche, le Pérou ayant perdu sa position de leader à cause de la forte diminution de l’anchois au large de ses côtes (diminution due à une pêche excessive).
  • Dès les années 60 il était évident que la pêche intensive menait droit à l’impasse. Le problème était que les sociétés de pêche ne constataient pas de diminution des captures, bien au contraire. Pour compenser la diminution du nombre de poissons dans les océans, elles pouvaient compter sur les progrès réalisés dans les techniques de détection des bancs. Les pêcheurs passaient de plus en plus de temps à chercher du poisson, ce qui diminua la rentabilité des navires et qui poussa à en construire d’encore plus gros, capables de capturer encore plus de poissons au cours d’une campagne.
  • Les bateaux traditionnels des pays limitrophes des zones de pêches se voyaient dépossédés de leurs ressources halieutiques par les bateaux usines étrangers. Dans les années 70 des mesures ont été prises pour préserver les zones de pêche et la plupart des pays maritimes ont étendu zone d’intérêt économique à 200 milles des terres.
  • Des biologistes se sont spécialisés dans le difficile recensement des populations de poissons pour déterminer des quotas de pêche permettant de préserver la biodiversité marine. Malheureusement, les chiffres qu’ils donnaient étaient systématiquement contestés par les pêcheurs qui mettaient en avant le fait que les prises ne diminuaient pas. L’océan était considéré par la plupart des gens comme une réserve illimitée de nourriture (en plus d’être une méga-poubelle).

Surpêche

En 2016

  • 68,3 millions de tonnes de poissons (82,1 millions de tonnes avec les crustacés) ont été pêchés dans les océans en 2014 (données FAO-Stat,), soit une nette progression par rapport à 1981 (56,8 millions de tonnes), ce qui démontre déjà que les mises en garde des biologistes n’ont pas été réellement prises en compte (rappelons qu’en 1950 les prises n’étaient que de 27,1 millions de tonnes). Le poisson est l’un des aliments de base de base les plus échangés dans le monde et plus de la moitié des exportations (en valeur) proviennent de pays en développement. Les chalutiers industriels dont certains ne laissent désormais aucune chance aux poissons, bien que ne représentant qu’un faible pourcentage (1%) d’une flotte mondiale estimée à 4,6 millions d’unités (75% en Asie), ramènent la moitié des prises. 20 pays se partagent 80% des prises, avec en tête  la Chine (14,8 millions de tonnes), devant l’Indonésie (6,0 millions de tonnes), les États-Unis d’Amérique et la Fédération de Russie.
  • Le poisson est un élément important de l’alimentation dans de nombreux pays, fournissant environ 40 pour cent des protéines à près des deux tiers de la population mondiale, principalement en Asie. Pourtant, près d’un tiers des poissons (21 millions de tonnes) ne sont pas destinées directement à l’alimentation humaine mais à d’autres applications, notamment à l’alimentation animale (pisciculture, volailles, porcs) sous forme de farines de poissons. Rappelons que nous vivons dans un monde où un milliard de personnes souffrent de malnutrition…
  • Et la morue ? Les prises ont chuté drastiquement pour la morue de l’Atlantique (2,35 à 1,37 millions de tonnes), alors qu’elles ont progressé pour la morue du Pacifique (0,20 à 0,47 millions de tonnes). La morue est devenue, à ses dépens, le symbole de la surpêche, bien avant le thon rouge de Méditerranée.
  • L’aquaculture s’est fortement développée depuis 1981, passant de 3,2 millions de tonnes de poissons en 1981 à 49,9 millions de tonnes en 2014. Elle fournit désormais la moitié du poisson destiné à l’alimentation humaine.
  • L’augmentation de la consommation mondiale de poisson n’est pas imputable uniquement à l’explosion de la démographie humaine. En fait, l’approvisionnement de poisson par habitant n’a cessé d’augmenté depuis les années 60 (9,9 kg de poisson par personne) jusqu’aux années 80 (14,4 kg) et aujourd’hui (> 20 kg) (CERES). Si dans les années 80 la surexploitation concernait essentiellement les zones de pêche des pays développés (Atlantique-Nord et Pacifique-Nord), tous les océans du globe sont aujourd’hui concernés. En 2006 une étude américaine (Worm et al.) alertait sur une probable disparition complète des poissons (et crustacés) marins avant 2050 si la gestion au niveau mondial des ressources halieutiques n’était pas améliorée.
  • Depuis 35 ans différentes résolutions ont été prises au nouveau international pour tenter de garantir la pérennité des ressources marines. Ainsi, le 25 septembre 2015, les États Membres de l’Organisation des Nations Unies ont adopté le “Programme de développement durable à l’horizon 2030” dont certains “objectifs de développement durable” (ODD) s’appliquent directement à la pêche et à l’aquaculture. L’un d’eux (ODD 14) porte expressément sur les océans: “Conserver et exploiter de manière durable les océans, les mers et les ressources marines aux fins du développement durable” (FAO).
  • Des quotas de pêche ont été instaurés pour espérer préserver les espèces les plus menacées. C’est bien, mais la cupidité arrive toujours à contourner la législation. La pêche clandestine ne s’est jamais si bien portée et les tonnages de poissons hors quotas, sans valeur économique, rejetés en mer (morts ou blessés) représentent entre 30 et 50 % de la pêche. Les quantités de poissons prélevés dans les océans seraient nettement plus élevées que celles déclarées, sans doute plus de 30 millions de tonnes de plus ! (World Ocean Review). A cette hécatombe, il faut ajouter les nombreux “dommages collatéraux” de la pêche industrielle, comme les milliers de dauphins et d’albatros tués lors de la pêche au thon dans le Pacifique ; comme toutes les espèces au sommet de la chaîne alimentaire (mammifères marins, oiseaux marins, tortues, requins…) menacées de disparition par l’épuisement des stocks de poissons dont elles se nourrissent.
  • On estime aujourd’hui que 29 % des espèces connues de poissons et crustacés sont en voie d’extinction et que 90 % de la population des grands poissons prédateurs (thon, requin, cabillaud, flétan) a déjà disparu. La disparition d’un prédateur marin au sommet de la chaîne alimentaire a toujours des conséquences néfastes pour la biodiversité. Les proies naturelles telles que les petits poissons, les crevettes ou les crabes se multiplient et épuisent les stocks de zooplancton dont elles se nourrissent. Le zooplancton épuisé, le phytoplancton a tout loisir de se multiplier et de former des marées vertes… et ainsi de suite. 7 poissons marins du commerce sur 10 sont pêchés au-delà des limites favorables à la préservation des espèces.
  • On peut continuer à massacrer la biodiversité des océans, mais il nous faudra trouver quoi répondre aux générations futures qui nous interrogeront sur nos motivations. Les océans peuvent être considérer comme une source illimitée de nourriture, à la seule condition de laisser une chance à l’équilibre fragile des écosystèmes.

 

Worm et al.. Impacts of Biodiversity Loss on Ocean Ecosystem Services. Science  03 Nov 2006: Vol. 314, Issue 5800, pp. 787-790

 

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