Une agriculture vorace en pétrole

Une agriculture vorace en pétrole

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Boire, manger, respirer – pages 488-491

 

Un agriculteur américain ou européen pouvait nourrir environ 5 personnes en 1900, 10 en 1940, 25 en 1960, 60 en 1978. Cette amélioration de la production est due essentiellement à la mécanisation accrue des pratiques agricoles, les machines voraces en pétrole prenant la place des humains. Cette modernisation de l’agriculture se caractérise aussi, depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, par l’explosion de l’utilisation de phytosanitaires et d’engrais chimiques, largement dérivés de produits pétrolier. Pour être complet, il faut préciser qu’une partie de la perte du nombre d’agriculteurs a été compensée par des emplois dans l’industrie des machines agricoles et dans l’industrie chimique.
Seules les industries lourdes (sidérurgie, pétrole, chimie…) consommaient plus d’énergie que l’agriculture. La production d’une calorie nutritionnelle nécessitait moins d’une calorie d’énergie en 1910. Il en fallait environ 4 en 1940 et 10 en 1970. Ainsi, la quantité d’énergie fossile pour produire du maïs a augmenté de plus de 300% entre 1945 et 1970. La production alimentaire mondiale selon le modèle américain aurait épuisé toutes les réserves pétrolières connues en à peine 13 ans ! Il paraissait évident que l’agriculture des pays riches ne pouvait servir de modèle au reste du monde, d’autant plus que ce gaspillage d’énergie autrefois bon marché a commencé à poser de sérieux problèmes économiques après les chocs pétroliers de 1973 et 1979.

Les pays riches ont pourtant tenté d’exporter leur modèle agricole dans les pays dits “sous-développés”, officiellement pour les aider à produire plus de nourriture. Cette “Révolution Verte” de la fin des années 60 a été une catastrophe pour certains agriculteurs des pays du Sud, obligés de s’endetter pour acheter des semences hybrides à haut rendement non adaptées aux conditions pédoclimatiques locales et nécessitant une irrigation intense et l’utilisation de pesticides particulièrement onéreux (lire article “La révolution Verte“). Les techniques agricoles traditionnelles de ces pays avaient au moins l’avantage d’être très économiques en énergie (50 calories nutritionnelles pour 1 calorie d’énergie investie dans les rizières d’Indonésie) et de donner du travail à la population rurale. Les pays occidentaux, confrontés à l’explosion des coûts énergétiques et au chômage de masse, auraient pu s’en inspirer.
L’agriculture industrielle productiviste a aussi favorisé la monoculture, une pratique agricole catastrophique pour l’environnement, notamment pour la fertilité des sols, la biodiversité et la vulnérabilité des végétaux aux nuisibles et aux maladies. Elle nécessitait de plus en plus d’engrais et de pesticides chimiques (fongicides, herbicides, insecticides). Au lieu de sélectionner des plantes plus résistantes, des variétés hybrides ont été créées pour être compatibles avec des traitements chimiques de plus en plus lourds. L’épandage mécanisé des phytosanitaires, par des tracteurs ou par des avions, consommait d’énormes quantités d’énergie fossile et gaspillait la majeure partie des produits. L’intérêt des procédés biologiques, bien plus économiques et moins délétères pour l’environnement, avaient pourtant déjà été démontré (lire article “La régulation intégrée des insectes nuisibles“). L’utilisation d’engrais naturels issus de sources locales (fumier) permettait d’économiser plus des 2/3 de l’énergie requise pour des engrais azotés chimiques. La plantation associée de légumineuses, fixatrices d’azote, ne nécessitait que 7% environ de cette énergie, prévenait l’érosion des sols et régénérait l’humus (ce que les engrais chimiques ne font pas, bien au contraire).

A la fin des années 70, pour faire face à l’augmentation du coût de la nourriture indexé en partie sur des prix pétroliers inflationnistes, de plus en plus de citadins occidentaux s’étaient mis à cultiver des potagers, chez eux ou dans des jardins communautaires. Une partie substantielle des millions d’hectares consacrés aux pelouses d’agrément, fortes consommatrices d’arrosage, pouvait être reconvertis en potagers pour nourrir la population locale. John Jeavons, Directeur d’un programme de recherche agronomique en Californie, avait étudié une technique de jardinage très économe en énergie et permettant de nourrir une personne pendant un an, sur à peine 250 mètres carré et en n’y consacrant qu’une demi-heure par jour (lire article “Des fermes minuscules”). L’agriculture intensive nécessitait presque quatre fois plus de surface de terres arables. Très à la mode aujourd’hui, les circuits courts permettaient d’importantes économies en frais de transport et de conditionnement. Comme nous l’avons vu dans un précédent article, préférer à la viande les légumineuses et les céréales permet aussi d’importantes économies d’énergie. 10% de l’énergie utilisée pour l’alimentation occidentale servait au conditionnement. Un Américain consommait à la fin des années 70 près de 25 kg de papier, 35 kg de verre, 20 kg d’acier, 4 kg d’aluminium et 3 kg de plastiques, rien que dans les emballages alimentaires. La consigne et le recyclage des emballages n’étaient pas très développé (lire article “Les bouteilles consignées“). La réfrigération-congélation et la cuisson des aliments consommaient 20% de l’énergie consacrée à l’alimentation humaine.

Une réduction de l’énergie consommée pour l’alimentation humaine aurait eu pour conséquences de réduire la pollution des eaux et des sols, d’améliorer la qualité des sols, de réduire les volumes de déchets, d’améliorer les propriétés nutritionnelles et de santé des aliments, de créer des emplois… Le système agraire occidental, menant à une impasse écologique et économique a pourtant été imposé dans les pays du Tiers-Monde.

Aujourd’hui, la production alimentaire est responsables de près de 30 % de la consommation énergétique mondiale (FAO, 2011). Les prix du pétrole et ceux des denrées alimentaires sont liés. Cette relation pétrole/aliments est accentuée avec les agrocarburants, du fait d’une concurrence entre nourriture et énergie pour les mêmes cultures végétales.
En 2017, près de 570 millions d’agriculteurs nourrissent 7,55 milliards d’habitants, soit en moyenne 13 personnes par agriculteur. Un agriculteur américain nourrit environ 155 personnes. Selon les dernières estimations de la FAO, le nombre de personnes souffrant de sous-alimentation chronique dans le monde s’élève à 815 millions, principalement en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud, tandis que 1,5 milliards d’adultes sont en surpoids et que 30% de la nourriture est gaspillée. On marche sur la tête ! La nourriture produite aujourd’hui pourrait pourtant largement nourrir correctement une population mondiale de 7 milliards d’habitants. Pour cela, il faudrait renoncer à imposer aux pays du Sud le modèle productiviste occidental standardisé et adopter des stratégies spécifiques à chaque pays. Même si la hausse de la productivité agricole a souvent conduit à une augmentation significative du revenu par habitant et à un recul considérable de la pauvreté et de la faim, la course frénétique aux rendements agricoles conduit à une impasse économique, sociale et écologique.

L’un des premiers axes d’amélioration serait la baisse de la consommation de protéines animales pour réaffecter les terres agricoles à des cultures pour l’alimentation humaine. Selon Greenpeace, diviser par deux les quantités de protéines animales consommées permettrait de dégager assez de nourriture pour deux milliards de personnes. L’agriculture écologique basée sur le respect des écosystèmes et de la biodiversité (permaculture, agroécologie, agroforesterie) a d’ores et déjà démontré ses performances en termes de rendement. Au niveau mondial, cette agriculture traditionnelle réinventée pourrait produire au moins 30% de nourriture de plus que l’agriculture intensive perfusée aux produits chimiques. De même, il est inconcevable que le gaspillage d’aliments, lié essentiellement aux pratiques de l’industrie de transformation alimentaire et de la distribution, ne puisse être significativement réduit, étant donnés tous les avantages en termes d’économie de bioressources, d’énergie, de terres arables…

L’industrie agroalimentaire qui domine les marchés mondiaux d’intrants ne s’intéresse pas beaucoup à la productivité des quelques 500 millions de petits agriculteurs qui risquent d’être, comme souvent, les laissés-pour-compte des transformations structurelles des pays du Sud. Pour satisfaire la demande alimentaire croissante, les pays du Sud devront mettre en place des stratégies permettant une agriculture à la fois plus productive et durable. Le modèle occidental reposant sur une intensification à grande échelle nécessitant des quantités toujours plus importantes d’intrants a eu de graves conséquences sur l’environnement (déforestation massive, épuisement des terres arables et des eaux, fortes émissions de gaz à effet de serre, appauvrissement de certains agriculteurs…).

Aujourd’hui, l’agriculture semble s’orienter (très timidement) vers une logique de préservation de l’environnement qui tient compte du dérèglement climatique, de la pénurie de ressources naturelles et de l’effondrement de la biodiversité. Si environ 85% des exploitations dans le monde font moins de deux hectares, elles sont de plus en plus nombreuses à ne plus permettre de productions suffisantes pour assurer une vie décente aux familles qui en tirent leurs source de revenus. Le rendement par hectare des exploitations familiales est certes plus élevé que celui de l’agriculture intensive, mais la production par agriculteur est moindre. C’est un problème lorsqu’on sait que l’agriculture familiale produit environ 80 pour cent des denrées alimentaires mondiales et joue un rôle essentiel pour assurer la sécurité alimentaire et éradiquer la faim. Essentielle à la préservation des ressources naturelles, elle est particulièrement vulnérable à l’impact de l’épuisement des ressources naturelles et du dérèglement climatique. Ces exploitations de petite taille montrent souvent des rendements impressionnants. Les exploitations agricoles familiales se voient donc contraintes de répondre à une triple exigence : nourrir la planète, préserver l’environnement, échapper à la pauvreté. La mécanisation et l’utilisation d’intrants chimiques ne sont essentielles à une agriculture efficiente, contrairement à ce que prétend encore aujourd’hui la FAO. L’agroécologie moderne, au carrefour des connaissances scientifiques et traditionnelles, semble être la seule alternative durable à long terme. L’agriculture familiale doit s’ouvrir à l’innovation et des investissements doivent être consentis par le secteur public pour financer la recherche dans le domaine des pratiques de production durables.

 

Ce qu’il faut savoir sur la nourriture

A la fin des années 70, la moitié du transport routier était accaparé par les aliments et les produits agricoles. La production alimentaire utilisait environ 16,5% de l’énergie consommée par les pays riches et il fallait près de trois fois plus d’énergie pour transporter et traiter les aliments que pour les produire.
L’impact écologique du transport des aliments reste important, même si 17% des émissions de gaz à effet de serre de la chaîne alimentaire sont liés aux phases de transport, contre 57% à la phase de production. Des produits maraichers produits localement en Europe génèrent en moyenne 530 g de CO2/kg, alors que leur empreinte carbone grimpe à 760g/kg s’ils sont transportés par la route. Dans le cas de la viande, l’empreinte carbone calculée sur l’ensemble du cycle de vie passe de 6900 g/kg à 7240 g/kg. La nature du produit est donc plus décisive que leur provenance et la viande produite localement nuit plus à l’environnement que des fruits et légumes importés (Swissveg).

 

Seulement une cinquantaine de plantes étaient cultivées à grande échelle, sur les 80 000 espèces comestibles dans le monde. 12 espèces produisaient à elles seules 90% du tonnage des récoltes mondiales.

Dans un contexte de mondialisation de l’économie, nous assistons aujourd’hui à un réel appauvrissement de la diversité alimentaire. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) près de 75% des variétés de plantes cultivées auraient disparu en un siècle. Le modèle agricole occidental basé sur une standardisation des cultures rendue nécessaire par l’hyper-mécanisation n’y est pas étranger. La diversité des variétés locales et ancestrales a laissé la place à une offre restreinte d’espèces végétales à haut rendement et d’un intérêt nutritionnel de plus en plus limité limité. 75% de l’alimentation mondiale est généré par seulement 12 espèces végétales et 5 espèces animales.

 

La moitié des engrais azotés utilisés aux Etats-Unis servaient pour le maïs, une plante d’origine tropicale qui nécessite aussi d’énormes quantités d’eau (2 millions de litres par hectare !).
Le volume d’engrais utilisés chaque année aux Etats-Unis est de l’ordre de 20,8 millions de tonnes dont plus de la moitié d’engrais pour maïs (86% OGM Roundup Easy). La consommation moyenne d’engrais dans le monde ne cesse d’augmenter. Elle est passée de 106 kg/hectare de terre arable en 2002 à 139 kg en 2015.

 

80% de l’énergie utilisée par l’agriculture aux Etats-Unis servait pour la culture du maïs, du blé et du soja. En 2014, les Etats-Unis sont toujours les premiers producteurs mondiaux de maïs (361,0 Mt) et de soja (108,0 Mt). Ce qui est le plus désolant, outre l’impact environnemental de cette culture, c’est que le maïs américain est largement utilisé pour l’alimentation animale (ensilage) et la production d’agrocarburants (éthanol) pour laquelle les Etats-Unis se classent au premier rang mondial, devant le Brésil (35,78 millions de tonnes équivalent pétrole ; 43,5% de la production mondiale en 2016). (lire article “Le Gasohol” ).

Partagez si vous aimez ...

Comments are closed