Un simple blue-jean

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L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Racines – page 209-212

 

En 1981

  • C’est vers 1860 qu’un certain immigré allemand du nom de Levi Strauss commença à vendre aux chercheurs d’or des mines de Californie les tout premiers blue-jeans fabriqués dans une toile épaisse de coton (la serge de Nîmes qui fut anglicisée en “denim”).
  • Les blue-jeans ont commencé à devenir populaires chez les jeunes américains dans les années 50. Rien qu’aux Etats-Unis, il s’en est vendu  200 millions de paires en 1967 et 520 millions en 1981, époque à laquelle ils étaient les pantalons les plus universels du monde, portés à tout âge et par toutes les classes sociales, depuis l’agriculteur ou l’ouvrier, jusqu’au cadre.
  • Les jeans étaient confectionnés dans une toile de coton. L’industrie du coton se développa à partir du XVIIème siècle, en particulier dans les colonies anglaises du Nouveau-Monde qui bénéficiaient d’une main d’œuvre “très bon marché” : les esclaves noirs. Grâce à l’invention de l’égreneuse à coton en 1793 qui permettait de séparer mécaniquement la graine de la fibre, les États du Sud dominèrent le marché. Vers 1860, 75% du coton provenait des Etats-Unis.
  • En 1977, 14,3 millions de tonnes de cotons ont été produites dans le Monde. Les Etats-Unis restaient les principaux producteurs, suivis de l’Inde, de l’URSS et de la Chine. Les plantations de coton occupaient 31,7 millions d’hectares de terres arables.
  • Le coton était l’une des cultures utilisant le plus de pesticides. Environ 1/3 des tous les pesticides utilisés aux Etats-Unis étaient réservés au coton, en particulier pour éliminer des insectes ravageurs dont l’anthonome, le plus redoutable. Apparu sur le territoire nord-américain en 1894, il a détruit près de 85% de la culture du coton en 1920. Le coton étant une monoculture, toutes les conditions étaient réunies pour faciliter le travail des prédateurs (en Amérique du Sud, la culture combinée de coton, de maïs et de blé a permis de mieux contrôler les populations d’insectes). Les insectes devenant résistants, il fallait utiliser toujours plus de pesticides, ce qui n’est jamais bon, ni pour les populations, ni pour l’environnement (au Guatemala, en 1977, le DDT pulvérisé par avion en trop grandes quantités provoqua des intoxications graves chez les fermiers). Des solutions de lutte alternative commençaient à être testées, notamment l’introduction d’insectes stérilisés.
  • Le coton était coloré par le bleu indigo, colorant naturel tiré de la plante appelée Indigofera dont la production fut boostée par la vogue mondiale du blue-jean dans les années 70, pour atteindre 13 000 tonnes en 1978. Le colorant naturel fut progressivement remplacé par son homologue synthétique mis au point en 1897 par BASF.
  • En 1981, la fabrication d’un blue-jean de taille moyenne nécessitait environ : 1 240 litres d’eau, 0,4 litres de carburant, 0,6 m3 de gaz naturel, 3,4 kWh d’électricité, 20 kg de charbon, 0,4 kg d’engrais…

 

En 2016

  • Après le pic de 1981, la popularité du jeans n’est jamais remontée au niveau des seventies et les ventes n’ont cessé de diminuer, mis à part une brève éclaircie dans les années 1980, due à l’introduction de jeans de grandes marques sur le marché. Tout en gardant ses caractéristiques de base, le jean a su évoluer pour répondre à la demande changeante du marché. La quantité de jeans vendus dans le monde est actuellement de 2,3 milliards par an.
  • Les vrais jeans restent composés à plus de 90% de coton et le colorant le plus couramment utilisé est l’indigo synthétique qui a remplacé son équivalent naturel. La production mondiale de coton (fibre) est estimée à 25,5 millions de tonnes et les Etats-Unis restent les premiers exportateurs de coton (1/3) devant l’Inde. Les pays en développement (Chine, Bangladesh, Turquie, Indonésie, Vietnam) sont devenus l’usine mondiale du textile et utilisent la presque totalité du coton (96%) et en sont les principaux importateurs (97%, Chine : 36%) et producteurs (81%). Pourtant, ils ne  représentent  que  52%  des  exportations  mondiales (source ICTSD).
  • La plupart des entreprises de fabrication de Blue-Jeans ont délocalisé leurs usines dans les pays à faibles coûts de main d’œuvre, dont les régimes fiscaux sont plus favorables et dont la législation en matière de préservation de l’environnement est plus laxiste. La capitale du blue-jean est désormais Xintang, ville industrielle chinoise où ont été fabriqués 260 millions d’unités en 2008 (40% des jeans achetés aux USA).
  • Le blue-jean reste un pantalon extrêmement polluant (Environmental Justice Foundation). Le coton est le produit agricole non alimentaire le plus cultivé sur la planète et monopolise des terres arables au détriment de l’alimentation humaine. La culture du coton consommerait un quart des pesticides vendus sur la planète et 16% des insecticides, soit d’avantage que toute autre culture, alors qu’elle ne représente que 2,4 % de la surface agricole. Près d’un kg de pesticide dangereux est répandu par hectare de coton cultivé et seulement un faible pourcentage atteint réellement sa cible. La fabrication d’un simple jean nécessite plus de 1 500 litres d’eau. Le processus de coloration utilise aujourd’hui des produits chimiques hautement toxiques (plomb, mercure, cadmium, sélénium…) qui sont évacués dans les eaux lors des nombreuses opérations de lavage. Ainsi, à Xintang, “Jeans Capital of the World”, les  eaux du delta de la rivière Pearl sont colorées d’un bleu profond. Et il ne faut pas oublier le scandale lié à la mode des jeans pré-usés pour faire “vintage”. Les jeans sont sablés à haute pression avec du sable de silice (ou d’autres produits chimiques), processus libérant de fines particules de silice hautement toxiques pour les travailleurs généralement mal équipés (silicose).
Pollution par les usines de jeans à Xintang

Pollution par les usines de jeans à Xintang

  • Le Diable ne s’habillerait donc pas en Prada, mais plutôt en blue-jeans.
  • Heureusement, il existe encore des entrepreneurs avec une fibre sociale et environnementale, comme Thomas Huriez, fondateur de la société “1083”, qui a fait le pari de fabriquer des jeans 100% écologique, confectionnés en France avec du coton bio et des colorants naturels.

 

2 Comments:

  1. Super article. Merci.
    Petite coquille: c’est 1083 (et non 1093) le nom de la société de Thomas Huriez.

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