Sonorama naturel

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les quatre grands changements : Les choses qui disparaissent – pages 335-337

L’accélération de la disparition des espèces animales se répercute sur la symphonie de la planète…

 

La communication acoustique est primordiale pour de nombreuses espèces animales, que ce soit pour assurer des fonctions de reproduction, de chasse, de défense, d’alerte, de marquage de territoire ou tout simplement de lien social. Les ondes sonores se déplacent à une vitesse et sur une distance beaucoup plus grandes dans l’eau que dans l’air, ce qui s’explique par une densité environ huit fois supérieure, en fonction notamment de la salinité et de la température. La plupart des mammifères marins, en particulier les cétacés, disposent d’un système naturel d’écholocalisation extrêmement précis et sensible qui leur permet de se diriger sur de très longues distances. Les poissons disposent eux aussi d’organes sensoriels très performants qui les renseignent sur leur environnement physique, les informant par exemple de l’approche d’un prédateur, d’une proie blessée, d’un partenaire du sexe opposé… L’ouïe est en fait l’organe sensoriel le plus important pour les animaux marins.

Les sons générés par l’activité humaine peuvent perturber cette communication dans le règne animal. Une pollution sonore trop élevée, telle que celle observée lors de prospection sismique sous-marine,  peut entraîner de graves troubles physiologiques chez les poissons, pouvant aller de la perte d’audition jusqu’à l’éclatement de la vessie natatoire. Dans le cas des mammifères marins, les bruits anthropiques peuvent avoir des impacts très négatifs : perturbation des cycles biologiques, perturbation de la communication, stress perte d’audition, mortalité). Un bruit intense, comme celui généré par un puissant sonar (comme ceux utilisés par les militaires), un cargo, une activité militaire, l’exploitation pétrolière offshore, peut entrainer des désordres comportementaux pouvant aller jusqu’à l’échouage des cétacés, comme on en observe régulièrement le long des côtes néo-zélandaises, australiennes et sud-africaines.

L’augmentation du bruit anthropique n’impacte pas seulement les animaux marins, mais l’ensemble du règne animal. Il perturbe par exemple le comportement de nombreuses espèces d’oiseaux (perte des territoires de nidification et d’hivernage), entrainant ainsi une diminution de leur population.

 

Sonorama naturel

Les scientifiques utilisent le terme “sonorama” pour parler de l’environnement sonore, en analogie avec le panorama visuel. Le sonorama est caractéristique d’un milieu naturel, d’une saison, d’un moment de la journée… Il peut être dense comme dans la forêt tropicale, ou léger comme dans le désert du Sahara. Il est composé des sons du vent, de la pluie, des plantes, des animaux et de l’homme. Depuis toujours les bruits de la nature ont été porteurs d’informations. Ainsi, les premiers chants des oiseaux au printemps annonçaient que la terre était dégelée et qu’on pourrait bientôt labourer. Les bruits de l’homme s’intégraient dans le sonorama en l’enrichissant de diverses informations : les grelots d’attelage annonçaient une visite, le bruit du marteau sur l’enclume indiquait que le forgeron était au travail…

Depuis la révolution industrielle, le sonorama naturel est devenu imperceptible pour les habitants des grandes villes, noyé dans le brouhaha des automobiles, des camions, des usines, des avions, des télévisions… A la fin des années 70, la pollution sonore s’imposait à tous, perturbant la vie des personnes à proximité, sans qu’aucune loi ne puisse les défendre. Pourtant, les tentatives de lois permettant de réguler cette intrusion dans la vie des citoyens ne  datent pas d’hier et déjà au XIIIème siècle les forgerons étaient relégués à la périphérie des centres résidentiels. Le monde moderne souffre d’une surproduction de bruits qui forment un fond sonore élevé et monotone. Les bruits humains ont écrasé les bruits subtils de la nature. Ils ont même supprimé le silence. Notre cerveau est continuellement assailli par cette logorrhée d’informations sonores confuses, causant de graves troubles de santé dans la population (lire article “Nous devenons tous sourds”).

Si les images visuelles du passé nous sont retransmises grâce à l’art pictural, nous n’avons aucune trace du passé sonore lointain. L’équipe du compositeur Canadien R. Murray Schafer avait recréé des ambiance sonores d’autrefois (World Soundscape Project), grâce aux descriptions trouvées dans la littérature. Ils découvrirent que dans la littérature britannique 43% des écrits évoquaient des sons naturels au XIXème siècle, alors que ce taux était redescendu à 20% au XXème siècle. Cette évolution s’est accompagnée d’un changement dans la perception psychologique des gens vis à vis du silence. Au XIXème siècle, époque du Romantisme, le calme sonore était décrit comme un moment de repos, de paix et de contemplation. Au XXème siècle, le silence était décrit comme oppressant et vecteur de morosité et de tristesse. Nous étions devenus accrocs au bruit. Murray Schafer énumérait dans son “Tuning of the World” certains principes fondamentaux d’acoustique à l’usage des collectivités humaines. Il préconisait la création de sites sonores remarquables permettant de préserver le sonorama naturel.

“Tunning of the World” – R. Murray Schafer – 1977 (Ed. Alfred A. Knopf)

Des efforts doivent être faits pour limiter la pollution sonore liée à l’activité humaine, en particulier dans les océans. Des réglementations existent pour protéger l’homme des effets délétères du bruit, mais peu de personnes s’intéressent à préserver un poisson de la surdité. Pourtant, des lois ont été instaurées pour offrir un cadre législatif complet à la problématique du bruit, pour limiter l’émission ou la propagation des bruits ou des vibrations de nature à présenter des dangers, à causer un trouble excessif aux personnes, à nuire à leur santé ou à porter atteinte à l’environnement  (loi n° 92-1444 du 31 décembre 1992) .

 

 

Bernie Krause

Bernie Krause

Bernie Krause

Bernie Krause se définit lui-même comme un “écologiste des paysages sonores”. C’est d’abord un excellent musicien américain qui a travaillé avec des groupes mythiques de la scène pop des années 60-70, notamment avec les Doors pour leur album Strange Days ou George Harrison pour son album Electronic Sound. Il s’est aussi illustré en travaillant sur des films aussi célèbres que Mission impossible, Rosemary’s Baby, Apocalypse Now

Depuis 1968, Bernie Krause se bat pour sensibiliser ses contemporains à l’appauvrissement des sons de la nature, symptôme du désastre écologique en cours. En 1970, il a sorti le premier album musical sur le thème de l’environnement (“Dans un sanctuaire sauvage”) dans lequel des sons naturels étaient utilisés comme composants d’orchestration. Cette expérience l’a rendu amoureux des sons de la nature. Il a alors passé son PhD en bioacoustique en 1981, puis a consacré ces cinq dernière décennies à parcourir le monde pour enregistrer les sons de la nature, construisant ainsi une énorme bibliothèque sonore, soit près de cinq mille heures d’enregistrement et quinze mille espèces animales différentes…

Bernie Krause a été le témoin malheureux de la disparition des espèces animales par la faute de l’homme. Plus personne ne pourra entendre désormais les sons émis par les espèces disparues, si ce n’est sur une bande sonore. “En cinquante ans, je n’ai pas rencontré de différences partout où je vais. Mais cinquante pour cent des sons dans mes archives proviennent d’endroits où les habitats n’existent plus. En une période de temps très courte…” . Pour illustrer ses propos, il donne l’exemple des crapauds californiens disparus pour avoir eu des cris d’alarme dont la fréquence acoustique entrait en concurrence avec celle des avions. Le bioacousticien voudrait initier ses contemporains à l’importance des paysages sonores dans les habitats naturels dont l’appauvrissement est un marqueur pathologique de notre société.

Pour Bernie Krause, la musique ne serait pas le propre de l’homme : “Quand on vivait connectés à la nature, on imitait les sons des oiseaux, les percussions des chimpanzés et des gorilles des montagnes. C’est comme ça qu’on a appris à faire du rythme… On a écouté les sons de la forêt, la nuit, qui étaient structurés comme un orchestre. On a appris à structurer les sons en écoutant ceux de la forêt.” Ceci rappelle les cérémonies des tribus balinaises au cours desquelles les participants imitaient les bruits de la nature, créant parfois de véritables concerts, où chaque interprète jouait un rôle différent : les vagues, le vent, les singes, les tigres, les insectes…

Bernie Krause – La voie du Monde Naturel

“Le Grand Orchestre Animal” – Bernie Krause  – 2013 – Edition Flammarion/NBS

Le Grand Orchestre Animal

 

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