Remettez-nous ça !

Remettez-nous ça !

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Boire, manger, respirer – pages 524-526

 

Un fléau mondial

A la fin des années 70, l’alcoolisme est la plus répandue de toutes les toxicomanies. Les pouvoirs publics qui se mobilisaient contre les drogues hallucinogènes (LSD, Cannabis…), stimulantes (cocaïne, crack, ecstasy, amphétamines…), narcotiques (morphine, héroïne…), faisaient preuve d’un certain laxisme vis-à-vis de l’alcool. Dans la plupart des pays occidentaux, la consommation d’alcool faisait partie du mode de vie et le bon vivant était traditionnellement, il faut bien l’avouer, un alcoolique. Tout le monde buvait, quelle que soit la catégorie socio-professionnelle à laquelle il appartenait, incité en cela par les nombreuses publicités. Les travailleurs manuels, sans doute parce qu’ils évoluaient dans des milieux ou boire de l’alcool était une tradition, étaient plus impactés par ce fléau (marins pêcheurs, dockers, ouvriers de la métallurgie, du bâtiment…). La consommation d’alcool chez les jeunes augmentait régulièrement et 7% des lycéens disaient en consommer exagérément en 1978.

Il faut dire qu’on partait de loin. Le vin a longtemps été considéré comme un fortifiant et les travailleurs de force recevaient même une partie de leur salaire en vin. Il a fallu attendre 1956 pour que le Gouvernement de Pierre Mendès-France adopte une mesure interdisant la consommation d’alcool, notamment de vin, dans les cantines scolaires par les enfants de moins de 14 ans Ce n’est qu’en 1981 que l’alcool a été interdit pour les plus de 14 ans dans les lycées. En 1978, alors que l’alcool au volant faisait des ravages, une loi limitant le taux d’alcool légal lors de la conduite à 0,8g/litre a enfin été adoptée, sous l’égide de la Ministre de la Santé de l’époque, Simone Veil. La loi Evin, qui vise à interdire la diffusion de publicités de boissons, marque en 1990 un tournant dans la lutte contre l’alcoolisme.

La consommation d’alcool diminue régulièrement en France depuis les années 60. Elle est passée de 26 litres d’alcool pur par an et par habitant âgé de 14 ans et plus à 11,7 litres en 2016 (sources OMS, INSEE, office Français des Drogues et des Toxicomanies).  Le vin reste la boisson alcoolisée la plus consommée (6,9 litres d’alcool pur en 2016), loin devant les spiritueux et les bières. Ces chiffres cachent d’importantes disparités. Près de 13,6% des adultes ne boivent jamais, alors que 9,7% boivent tous les jours (14,6 % des hommes et 4,9% des femmes).

Les habitudes de consommation chez les adolescents ne sont plus les mêmes que dans les années 70. Ils continuent de consommer beaucoup de bière, mais les prémix sont devenus très populaires. En 2014, près de 59% des adolescents français âgés de 17 ans déclaraient avoir déjà̀ été́ ivres, en forte progression depuis 1978. Ce n’est pas anodin puisque l’exposition à l’alcool à un stade précoce du développement augmente le risque de devenir dépendant. Selon une récente étude, consommer dès l’âge de 11-12 ans multiplierait par dix le risque de développer une dépendance vis-à-vis de l’alcool par rapport à une initiation à 18 ans.

Bien entendu, les Français ne sont pas les seuls à avoir des problèmes avec l’alcool. Selon l’OMS, C’est en Europe que l’on consomme le plus d’alcool (10,3 litres d’alcool pur par an et par personne), devant l’Amérique (8,2 litres) ; l’Afrique (6 litres) et l’Asie (4 litres). Les Lituaniens sont les plus gros consommateurs (18,2 litres), suivis des Biélorusses (16,4), des Moldaves (15,9), des Russes (13,9), des Roumains et des Tchèques (13,7).

Les femmes aussi

Dans les années 70, l’alcoolisme touchait un nombre croissant de femmes, ce qui n’est pas forcément le domaine dans lesquelles elles devaient égaler les hommes. Souvent, les femmes buvaient en se cachant et pouvaient absorber des produits encore plus dangereux que les boissons alcooliques commercialisées, comme l’alcool 90° et l’eau de Cologne. Les femmes, de par leur physiologie, supportent moins bien ce poison que les hommes. Plus grave encore, l’alcool traverse facilement la barrière placentaire et s’attaque au fœtus. Les bébés de mères alcooliques étaient eux aussi alcoolo-dépendants et souvent affligés de graves tares physiques et mentales (syndrome d’alcoolisation fœtale) : malformation du crâne et du visage, retard de croissance, handicaps comportementaux et cognitifs (lire article “Les dangers cachés pour le fœtus : Comment les éviter ?“).

Aujourd’hui, les femmes ne se cachent plus pour boire exagérément et boivent de plus en plus, tendance que l’on retrouve dans la plupart des pays développés. C’est plutôt inquiétant lorsqu’on sait que face aux effets de l’alcool, elles sont plus fragiles  que les hommes. Une consommation même limitée augmenterait les risques de cancer du sein, selon l’Institut National du Cancer. L’absorption d’alcool est délétère, à quelque niveau que ce soit, durant toute la période gestationnelle. Compte tenu des risques, la recommandation est donc “0 alcool pendant la grossesse”. Pourtant, environ 25% des Françaises reconnaissent avoir consommé de l’alcool pendant la grossesse. Conséquence de ce comportement, le syndrome d’alcoolisation fœtale concerne en France au moins 1% des naissances, soit environ 8 000 nouveau-nés par an. En 2016, pas moins de 500 000 français doivent supporter durant toute leur existence les conséquences de l’alcoolisme de leur mère.

Pourquoi boire ?

Différentes hypothèses, plus ou moins assises sur des réalités scientifiques, ont été émises pour expliquer l’attirance vers la consommation d’alcool. Si certains ont mis en cause l’état psychologique du sujet (dépression, névrose, chagrin…), la pression sociale (socioprofessionnelle, publicité) était le principal facteur incitateur. Pendant longtemps, les gouvernements successifs n’étaient pas très motivés pour lutter contre la consommation excessive d’alcool, bien au contraire. Ils ne voulaient pas contrarier un si puissant lobby ni porter préjudice à un secteur d’activité florissant. L’interdiction de publicité sur l’alcool était souvent contournée par les producteurs qui trouvaient des stratagèmes comme la sponsorisation de voiliers de course (Kritter, Paul-Ricard..). En 1980, le Professeur Bernard déclarait “Le plus souvent, il a manqué une volonté, les hommes politiques n’ont pas voulu, ou lorsqu’ils ont timidement esquissé des mesures, l’Appareil d’Etat n’a pas suivi.”. Les conséquences de ce laxisme, tant au niveau social qu’économique, étaient exorbitantes, en particulier en France, premier pays consommateur d’alcool dans les années 70.

En France, le coût de l’alcoolisme a atteint près de 19 milliards de francs en 1979 (9,1 milliards d’euros actualisés), sans compter la baisse de productivité, alors que le revenu des taxes sur les vins et spiritueux n’ont apporté à l’Etat que 7,4 milliards de francs. 40% du budget de l’Assistance Publique de Paris et un tiers des lits d’hôpitaux en médecine générale étaient accaparés par l’éthylisme. 30 000 personnes succombaient chaque année des suites directes de l’alcoolisme (cirrhose aigüe, delirium tremens, polynévrite alcoolique…). Ce chiffre ne prenait pas en compte de nombreux cas de cancers (bouche, œsophage, estomac), de tuberculose pulmonaire, de maladies du système respiratoire…pour lesquels la consommation excessive d’alcool était impliquée. Il aurait aussi fallu ajouter près d’un quart des suicides, la moitié des homicides, le tiers de la mortalité routière, 15% des accidents du travail… et peut-être, selon Cousteau, les trois quarts des marées noires.

On sait aujourd’hui avec certitude que la consommation excessive d’alcool est un facteur de risque pour au moins 200 maladies et atteintes diverses, comme la cirrhose, certains cancers (bouche, pharynx, larynx, œsophage, foie, colorectal), des maladies cardiovasculaires (hypertension artérielle), des troubles mentaux (psychose, altération de la mémoire…). Selon l’OFDT, ce serait, directement ou non, la deuxième cause de mortalité évitable en France, principalement par cirrhose alcoolique, psychoses alcooliques et cancers des voies aéro-digestives supérieures (17 400 morts en 2014). Entre 1982 et 2014, le nombre de décès liés à ces trois causes a chuté d’environ 14 500. Ces chiffres paraissent nettement sous-estimer l’impact de l’alcoolisme en France. Selon l’INSERM, près de 49 000 décès étaient imputables plus ou moins directement à la consommation excessive d’alcool en 2009 : 15 000 cancers, 12 000 maladies cardiovasculaires, 8 000 cirrhoses, 8 000 accidents de la route et suicides. La mortalité due à l’alcoolisme est 3,3 fois plus importante chez les hommes que chez les femmes.

Le coût économique de la surconsommation d’alcool pour la société reste très élevé lorsqu’on intègre les dépenses de soins, de prévention, les pertes de production…  Malgré les recettes des taxes prélevées sur l’alcool et les économies sur les retraites non versées, le coût social de l’alcool est proche de 120 milliards d’euros par an, soit presqu’autant que celui du tabac et nettement plus qu’en 1979.

Le secteur des vins et alcools, deuxième poste d’exportation de France derrière l’aéronautique, a constitué depuis des décennies un très puissant lobby qui s’oppose efficacement à toute initiative des autorités de santé. Ainsi, aucune mesure n’a été prise pour améliorer la visibilité du logo de prévention des femmes enceintes vis-à-vis du risque de consommation d’alcool. La classe politique française est majoritairement opposée à tout durcissement de la loi contre l’alcoolisme, à l’image de l’actuel Président de la République qui a déclaré “Moi, je bois du vin le midi et le soir. Je crois beau­coup à la for­mule de Pom­pi­dou : n’em­mer­dez pas les Fran­çais.“. Même la Ministre de la Santé refuse d’affirmer que l’alcool est dangereux pour la santé, jugeant que cela sous-entendrait une prohibition.

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