Qui produit votre repas ?

Qui produit votre repas ?

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Boire, manger, respirer – pages 494-495

 

A la fin des années 70, l’industrie agroalimentaire était largement contrôlée par quelques multinationales. Aux Etats-Unis, une cinquantaine de groupes industriels se partageaient la moitié du marché. Par exemple, Del Monte était non seulement la plus grosse société de transformation de fruits et légumes, mais c’était aussi un producteur de semences et pas moins de 55 exploitations agricoles totalisant 53700 hectares. Del Monte c’était aussi 59 conserveries, 3 usines de fruits secs, 15 usines de plats préparés, 15 usines de fabrication de boites de conserves, 2 imprimeries (pour les emballages), 7 entreprises de transport routier… De tels complexes industriels décidaient à la place des consommateurs de ce qu’ils mettaient dans leurs assiettes. Certains géant de l’alimentation étaient en position de monopole. Ainsi, Gerber vendait 60% des aliments pour nourrissons aux Etats-Unis, Lipton 70% des soupes en sachet et 50% du thé, Campbell 90% des soupes en conserve… Beaucoup d’aliments industriels étaient contrôlés par un petit groupe de sociétés. C’était le cas pour des produits laitiers, des plats cuisinés, des boissons, des biscuits… Ces firmes dominaient souvent toute la chaine de production et n’hésitaient pas à faire tourner à perte leurs propres exploitations agricoles pour casser les prix, au détriment des exploitations indépendantes contraintes de s’aligner pour ne pas périr. La plupart d’entre elles étaient d’ailleurs sous contrat avec des industriels qui achetaient leurs produits à des prix prédéterminés, souvent très bas. Aux Etats-Unis, ces contrats couvraient 95% du maïs, 92% des poulets rôtis, 90% des haricots verts, 95% des tomates… Les groupes de l’agroalimentaire contrôlaient aussi la qualité (ou la non-qualité) de la nourriture et avaient habitué peu à peu les consommateurs à abandonner les aliments frais au profit d’aliments préparés truffés d’additifs chimiques.


40 ans plus tard, le constat est le même. Une grande majorité des centaines de marques d’aliments et boissons qui nous sont proposées dans les magasins appartiennent en réalité à une poignée de multinationales qui contrôlent ce que nous mangeons et à quel prix nous pouvons nous l’offrir. Les dix plus grandes entreprises de l’agroalimentaire sont américaines ou européennes : Coca-Cola (C.A. 34,9 milliards € en 2017), Danone (24,7 milliards €), Associated British Foods (17,1 milliards €), General Mills (12, 8 milliards €), Kellogg (10,8 milliards €), Mars, Mondelez (ex-Kraft Foods), Nestlé, PepsiCo et Unilever. Près de 472 marques du secteur sont possédées par ces 10 multinationales. Si vous faites vos courses dans les hypermarchés, vous aurez du mal à éviter les marques de ces géants de l’alimentation.

Le pouvoir de ces géants de l’agroalimentaire n’est pas qu’économique et certains excellent dans l’art du lobbying pour obtenir ce qu’ils souhaitent de la part des politiques, rarement dans l’intérêt des consommateurs. L’un des exemples de ce mélange des genres est l’action de désinformation menée dans les années 1960-1970 par l’industrie sucrière pour identifier les graisses et le cholestérol comme les principales causes diététiques des maladies cardiovasculaires et minimiser le risque d’une consommation importante de saccharose (JAMA Network 2016). Autre exemple, les géants de l’alimentation empêchent depuis des années une loi européenne qui imposerait des logos nutritionnels permettant aux consommateurs d’apprécier rapidement les bénéfices nutritifs des aliments. Les industriels s’opposent à ce que des logos colorés du genre “Trop gras, trop salé, trop sucré” puissent nuire à leur image. La Confédération européenne des industries alimentaires et de la boisson a obtenu en 2011 l’enterrement du principe d’un étiquetage obligatoire. Il est vrai que les élus, qui devraient en principe protéger les intérêts de la population, ne résistent pas longtemps aux desiderata de l’agroalimentaire, en particulier lorsque celle-ci finance leurs campagnes. Peu importe la santé des consommateurs. Autre exemple; en 2005, face à la pression des industriels, le gouvernement français a dû renoncer partiellement à une loi interdisant les distributrices de sodas et de collations de type “junk food” dans les écoles. Pour une fois, l’exemple pourrait venir des Etats-Unis où près de la moitié des états américains limitent ces produits de grignotage accessibles aux élèves. Une étude parue en 2012 dans la revue Pediatrics montre que ce type de mesure contribue effectivement à limiter l’embonpoint des élèves. Nous pourrions aussi citer le cas des substituts industriels au lait maternel qui pourraient, selon l’ONU et l’UNICEF, contribuer chaque année à la mort de près de 1,5 millions d’enfants dans les pays sous-développés, tandis que Nestlé continue de financer des études cliniques pour défendre l’idée inverse (lire article “Eau sale, lait empoisonné : le cas Nestlé“).

A voir ou revoir, le film “Food Inc” réalisé par Robert Kenner en 2008 qui dénonce l’influence néfaste de l’industrie agroalimentaire sur la santé des consommateurs et l’environnement.

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