Quelle population peut nourrir la terre ?

Quelle population peut nourrir la terre ?

 

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Boire, manger, respirer – pages 492-493

Les terres émergées ne représentent que 29% de la surface du globe et 11% de cette surface est cultivable. C’est peu et pourtant, à la fin des années 70, les terres arables disparaissaient rapidement à cause de l’érosion et de l’urbanisation. Selon la FAO, ce phénomène devait se poursuivre et des millions d’hectares de terres arables allaient être perdus entre 1980 et 2000. L’agriculture moderne, basée sur l’utilisation massive d’engrais et de pesticides, a permis d’augmenter les rendements de production par hectare, Cette révolution verte, dont l’objectif déclaré était de nourrir la planète, avait provoqué des catastrophes écologiques et humaines dans certains pays en voie de développement (lire article “La révolution verte“).
Comme pour la plupart des problèmes environnementaux soulevés il y a 35 ans par l’Almanach Cousteau de l’Environnement, le phénomène de disparition des terres arables n’a cessé de s’aggraver. Selon la FAO, près de 20 millions d’hectares de terres sont artificialisées chaque année dans le Monde, auxquelles il faut ajouter 5 à 10 millions de terres arables perdues par l’érosion ou épuisement avancé des sols. L’artificialisation des sols concerne essentiellement les terres situées dans les plaines et les deltas, là où se concentrent les villes. Historiquement, les cités se sont toujours construites à proximité des meilleures terres agricoles car il fallait nourrir la population par des productions locales. Si cette pratique a pu perdurer durant des siècles sans mettre en péril la conservation du patrimoine naturel, l’explosion démographique doit nous pousser à changer rapidement nos habitudes. Selon les experts, si le rythme de disparition devait se maintenir, 1,5 milliard d’hectares supplémentaires – soit l’équivalent de la totalité des terres arables de la planète – seront perdus au cours des 100 prochaines années. (lire article ” Fragile terres arables !”).
Dans leur livre “Manger d’abord”, Frances Moore Lappe et Joseph Collins prétendaient qu’il existait assez de terres arables pour nourrir correctement la population mondiale, mais que la faim s’était installée dans les pays du Sud parce que la plupart des terres arables étaient accaparées par des cultures d’exportation à destination des pays développés, selon un système hérité de pratiques coloniales (XVII° au IXX° siècle). Plus de la moitié des régions Caraïbes fournissaient des produits comme la banane, le tabac, le sucre, le cacao, le café… (Guadeloupe : 66%, Martinique : 70%, La Barbade : 77%…). En Amérique du Sud, l’élevage occupait quatre fois plus de terres que les cultures vivrières et une grande partie de la viande était exportée aux Etats-Unis. En Colombie, 70% des terres agricoles étaient contrôlées par de riches éleveurs de bovins. En Afrique, les productions de cacao et de coton avaient quadruplé en quelques années, celle du café avait quadruplé et celle du thé avait sextuplé. Au Bangladesh, les deux tiers de la population rurale ne possédaient pas de terre ou moins d’un hectare par ferme. A Java, le gouvernement exigeait que 30% des terres agricoles soient réservés à la canne à sucre.
Aujourd’hui encore, l’agriculture des pays en voie de développement est basée principalement sur les cultures de rente, au détriment des cultures vivrières. La Côte-d’Ivoire est le premier producteur de cacao, avec plus de 35 % de la production mondiale. Le Brésil, pays émergent caractérisé par de très fortes inégalités sociales, est le principal pays producteur de café, avec 40 % de la production mondiale, devant le Vietnam (20 % de la production mondiale). Depuis les années 2000, les agrocarburants sont en concurrence pour les terres agricoles avec les denrées alimentaires et une fois encore ce sont les populations des pays les plus pauvres qui risquent d’en faire les frais (lire article “Le gasohol“). Si à l’heure actuelle, les Etats-Unis et le Brésil sont les principaux producteurs de bioéthanol (48% et 31%), si l’Europe produit 60% du biodiesel mondial, des investisseurs n’hésitent pas à acheter en Afrique des terres destinées à la production d’agrocarburants. Une trentaine de pays africains, dont le Cameroun, le Nigeria, le Mali ou le Zimbabwe sont engagés dans la production d’agrocarburants, alors que l’autosuffisance alimentaire est très loin d’y être une réalité…
Dès le début des années 1960, l’agronome René Dumont avait été l’un des premiers à dénoncer les conséquences de qu’on connait aujourd’hui sous le terme de “Mondialisation” : pollution, accroissement des inégalités… Il avait proposé une solution pour lutter contre la malnutrition des pays en voie de développement : redistribuer les terres arables aux paysans locaux et remplacer les cultures d’exportation par des cultures vivrières. Sans doute, mais cela ne suffira pas car toutes les régions du monde ne bénéficient pas des conditions climatiques privilégiées (pluies régulières, températures modérées) qui autorisent, dans des pays comme la France, une grande diversité de cultures. Ceci explique en partie pourquoi les habitants des pays riches ont généralement un régime alimentaire plus diversifié que ceux des pays pauvres. Selon le FMI, il resterait encore au niveau mondial un potentiel d’accroissement de l’offre alimentaire, notamment dans les pays du Sud où les rendements de production sont encore loin de ceux des pays riches et où 40% de terres supplémentaires ne demanderaient qu’à être cultivées (notamment en Afrique et Amérique du Sud). L’expérience prouve qu’il faut se méfier des recommandations du FMI et de la Banque Mondiale, qui ont toujours eu tendance à favoriser les cultures d’exportation et les pratiques agricoles intensives, au détriment de l’environnement et des populations locales. Le risque d’une destruction massive des forêts tropicales n’est pas négligeable.

La faim dans le monde n’a toujours pas été éradiquée, comme nous le rappellent les “émeutes de la faim” de 2007-2008 et la famine sévissant actuellement dans la Corne de l’Afrique, au Nigeria et au Yémen. Selon le rapport sur le développement de la Banque mondiale en 2017, près de 11 % de la population mondiale souffre encore de sous-nutrition ; ce chiffre grimpe à 25% dans les pays pauvres.

Au même moment, les pays développés étaient confrontés à l’hyperurbanisation et les meilleures terres arables, soigneusement sélectionnées pendant des siècles, disparaissaient rapidement pour de multiples raisons : perte des nutriments (lessivage, épuisement), érosion, imperméabilisation, déforestation mal contrôlée, désertification, urbanisation, changements climatiques, acidification et autres pollutions chimiques… Les Etats-Unis perdaient ainsi, chaque année environ 400 000 hectares de terres cultivables. En Californie, l’un des États américains connaissant la plus forte progression économique, l’extension des villes et des banlieues s’était faite au détriment de 20% des surfaces encore dédiées à l’agriculture avant la Seconde Guerre Mondiale. On prévoyait une perte similaire dans la décennie suivante. San Diego devait voir disparaître près de 27% de ses 50 000 hectares de terres agricoles avant 1985. Par un phénomène de cercle vicieux, le prix des terrains avait généralement tendance à s’envoler dans les zones soumises à l’urbanisation, ce qui incitait les fermiers à vendre leurs terres. Même les promesses gouvernementales de réduction d’impôts pour les agriculteurs s’engageant à continuer d’exploiter leurs terres n’ont pas permis de freiner le phénomène. A la fin des années 70, on estimait que les Etats-Unis perdaient chaque année 0,80% de leurs terres arables, la France et le Royaume-Unis 0,18%, l’Allemagne 0,25%, le Japon 0,73% et la Belgique 1,23%. La perte de terres arables au profit des villes et de l’industrie était encore plus dramatique dans les pays, tels le Japon ou la Belgique, qui n’en possédaient que très peu.
Fin 2014, l’organisme des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) démontre dans un rapport détaillé que les terres agricoles continuent de partir en poussière à une vitesse anormalement élevée et que ce phénomène, s’il devait se poursuivre, pourrait mettre en péril l’humanité. Ce n’est pas rien… Mais qui s’en soucie ? Un tiers des terres arables de la planète seraient plus ou moins menacées de disparaître. La qualité de la plupart des sols du monde est dégradée et certains sont considérés comme des sols morts. Ce n’est pas uniquement un problème de baisse de productivité, mais c’est aussi une catastrophe pour la biodiversité, à commencer par celle de la microfaune et de la microflore des sols. La solution pour éviter le pire est connue depuis longtemps. Il suffit de faire une nouvelle “révolution verte”, basée cette fois sur l’agroécologie et le respect des écosystèmes. La survie de l’espèce humaine exige une profonde réforme de l’agriculture, même si le lobby de l’agrobusiness continue d’encourager les techniques de monocultures intensives dopées aux intrants chimiques.

A la fin des années 70, les pays en voie de développement réservaient leurs meilleures terres à la culture des produits d’exportation, au détriment d’une agriculture vivrière qui aurait permis d’éradiquer la malnutrition. Au même moment, les pays développés détruisaient peu à peu leurs meilleures terres arables pour le recouvrir de bitume…
Quatre décennies plus tard, la situation s’est encore aggravée. La population qu’il faut nourrir est passée de 4,43 milliards en 1980 à 7,35 milliards en 2015 (nous serons 8,8 à 10,8 milliards vers l’an 2050), tandis que la perte de terres arables s’est poursuivi et que la production de carburant concurrence la production de nourriture pour des terres agricoles de plus en plus dégradées. “Jusqu’ici tout va bien… Jusqu’ici tout va bien… Jusqu’ici tout va bien. Mais l’important, c’est pas la chute. C’est l’atterrissage” (La Haine).

 

Partagez si vous aimez ...

Comments are closed