Quatre leçons d’une pollution sans importance

Quatre leçons d’une pollution sans importance

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Boire, manger, respirer – pages 511-512

 

Fukushima

Le 26 novembre 1979, des ouvriers vidaient dans l’Yerre, petit affluent de la Seine, des fûts abandonnés d’une entreprise chimique de Brie-Comte-Robert. Le 5 décembre, on apprenait qu’ils contenaient des insecticides organofluorés hautement toxiques qui ont progressivement anéanti toute vie en aval de l’ancienne usine. Comme c’était l’hiver, on n’a pas vu des milliers de poissons morts, flotter le ventre à l’air. Près d’un million de poissons (500 tonnes) ont pourtant été décimés en quelques jours, sur les 25 km entre Brie-Comte-Robert et Brunoy. La pollution était plus sournoise et s’attaquait aux animaux aquatiques enfouis dans la vase. Cela paraissait être une pollution sans importance, du moins pour les journaux locaux, même si les produits toxiques progressaient vers Paris. Les Services des Eaux de la Ville de Paris affirmaient qu’aucun danger ne menaçait les Parisiens, tout en renforçant discrètement les traitements à l’ozone et au charbon actif. La mairie de Paris avait même déclaré qu’au pire “la nappe devrait être largement diluée quand elle arrivera dans le fleuve”. L’Almanach Cousteau tirait quatre leçons de cette sombre histoire.

Leçon n°1 : Lors d’une catastrophe écologique, les autorités, par principe, commencent toujours par nier les faits, puis à en minimiser les conséquences. C’était le cas pour l’Amoco Cadiz et Tchernobyl. Plus la situation leur échappe, plus elles font semblant d’avoir tout prévu pour qu’elle ne se présente pas.

Leçon n°2 : Les pollutions ne sont pas vraiment combattues, mais souvent cachées sous la terre ou dans les profondeurs marines. Nous laissons la nature se charger d’adsorber nos déchets empoisonnés.

Leçon n°3 : Les pollutions sont souvent le fait d’actes volontaires, conséquences de l’ignorance ou de l’avidité des citoyens. Ce n’est pas une fatalité.

Leçon n°4 : La destruction de la biodiversité n’était pas un problème pour les autorités, ni d’ailleurs pour la plupart des citoyens. Les pêcheurs pouvaient se plaindre de ne plus prendre de poissons, mais personne, ou presque, ne pleurait tous les animaux microscopiques qui sont pourtant des éléments fondamentaux des écosystèmes.

Les catastrophes écologiques n’ont pas cessé de faire la une des journaux depuis quatre décennies, sans que nous retenions la leçon. L’explosion en 2010 dans le golfe du Mexique de la plateforme Deepwater Horizon a provoqué la pire marée noire de l’histoire dont les effets à long terme sur l’environnement restent impossibles à prédire. Une zone d’exclusion de la taille du Luxembourg reste en place après l’explosion d’un réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986. Après l’accident nucléaire de Fukushima en 2011, des centaines de milliers de personnes ne peuvent rejoindre leur lieu d’habitation et les technologies pour nettoyer le site irradié restent à imaginer. A chaque fois les autorités nous auraient assuré, la veille de la catastrophe, que tout avait été prévu, que tout était sous contrôle…

Ces catastrophes ont ému, pas plus que quelques jours, l’opinion publique. La destruction de l’environnement et de la biodiversité se déroule tous les jours sous nos yeux, sans que nous réagissions, sans que nous ne nous en apercevions. Notre planète telle que nous la connaissions il y a un demi-siècle n’est plus la même aujourd’hui. La perte de richesses continue à s’accélérer à cause de l’activité anthropique et nous savons déjà que nous laisserons aux générations futures un monde plus pauvre que celui que nous ont laissé nos ancêtres. Près de 20% de la forêt amazonienne a disparu depuis 1970 à cause des activités humaines (exploitation forestière, mines, culture de soja, élevage, routes). Les pertes pour la biodiversité sont inestimables, sans compter la perte d’absorption du dioxyde de carbone par les arbres qui accélère le dérèglement climatique. Qui s’en émeut vraiment ? Nous assistons depuis une quarantaine d’années à la sixième extinction massive des espèces… Quel gouvernement a infléchi sa politique de croissance économique pour préserver ce qui reste ?

“Méfions-nous de la catastrophe spectaculaire qui s’inscrit dans l’actualité, la pire est invisible. Le véritable coût est cumulatif, goutte à goutte, seconde après seconde s’accumule un Océan qui crèvera sur nos têtes. Quand la vraie catastrophe aura lieu, il sera trop tard. […] Que l’on comprenne, le plus grave n’est pas ce que nous savons, mais ce que nous ignorons. […] Nous pouvons être sûrs d’une chose, c’est que nous n’en savons rien ; et qu’il est fou de continuer à foncer ainsi dans le noir.” (Bernard Charbonneau)

 

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