Port-au-Prince et les tontons macoutes

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Un tour du Monde non conformiste – pages 72-75

Vue aérienne de la frontière entre Haiti (en ocre) et la République Dominicaine (en vert)

Vue aérienne de la frontière entre Haïti (en ocre) et la République Dominicaine (en vert)

 

En 1981, Haïti, située à moins d’une heure d’avion des riches plages de Floride, était un bout d’île misérable qui souffrait d’une misère sociale et environnementale comparable à celle des pays africains les plus démunis. C’était une terre escarpée ravagée par l’érosion, aux sols pratiquement stériles et aux forêts quasiment rasées. C’était là le résultat de deux siècles de colonisation (en partie par la France), de corruption et de dictature qui avaient fini par désespérer tout un peuple qui n’espérait qu’une chose : fuir et trouver l’asile aux USA.

Certes, la topographie de l’île, aux deux tiers recouverte de montagnes et pour le reste de plateaux stériles et de vallées escarpées, n’était pas propice au développement humain, mais l’homme est bien le seul responsable de la dégradation des ressources naturelles locales. Christophe Colomb y décrivait en 1492 une forêt abondante qui fut rasée à 90% pour le bois d’œuvre (acajou), le bois de chauffage et l’agriculture coloniale (canne à sucre). L’Agence pour le Développement International (Agency for International Development – AID) prédisait que Haïti serait totalement déboisée avant la fin des années 80. Tous les arbres plantés par le gouvernement pour reconstruire en partie la forêt et retenir les sols étaient immédiatement abattus par une population aux abois. Ce déboisement incontrôlé entraînait érosion, glissements de terrains et inondations lors des pluies diluviennes. Le peu de terre arable était monopolisé pour la culture du café et du sucre pour l’exportation. La population, en forte expansion, s’entassait dans la capitale, Port-au-Prince et sur la plaine de Cul-de-Sac.

En 1981 Haïti était encore sous la coupe du dictateur Jean-Claude Duvalier, le tristement célèbre “bébé Doc”, fils de “Papa Doc” qui créa ce régime cruel en 1957, et qui faisait régner la terreur par sa milice secrète connue sous le nom de “tontons macoutes” (pères fouettards en créole). A la fin des années 70 le taux de chômage atteignait 60%, malgré l’installation de firmes étrangères venues y chercher une main d’œuvre extrêmement bon marché. On peut comprendre que la préservation de l’environnement n’était pas la priorité d’une population qui cherchait surtout à survivre.

L’Almanach Cousteau de l’Environnement peignait un tableau sombre de ce bout d’île dans une mer paradisiaque et lui prédisait un avenir tout aussi sombre, devant l’impossibilité de corriger rapidement des siècles de folie écologique.

La situation s’est-elle améliorée depuis 1981 ?

C’est indiscutable, il est des peuples sur qui la misère semble vouloir s’acharner. Le 12 janvier 2010, un séisme de magnitude 7 ravageait Haïti, faisant plus de deux cent vingt mille morts, trois cent mille blessés et près de deux millions trois cent mille sans-abri. L’économie du pays ne pouvait faire face seule aux dégâts matériels estimés à 7,8 milliards de dollars, soit 120 % du produit intérieur brut (PIB), sans compter les pertes en capital humain (médecins, infirmières, professeurs…). L’aide humanitaire qui a suivie s’est soldée par l’importation d’une épidémie de choléra (plus de 3 500 morts en 2010) qui continue à faire des ravages. C’est véritablement tout un pays qu’il faut reconstruire.

Heureusement, Haïti a connu, depuis quelques années, certaines améliorations majeures. Les élections présidentielles de 2006 ont marqué le début d’une ère démocratique et de stabilité politique indispensable aux progrès économiques et sociaux.

Et la forêt ? On peut estimer que 95% de la forêt découverte par Christophe Colomb a aujourd’hui disparu et qu’elle ne recouvre désormais plus que 1,4% de la surface du pays. La situation est tellement désastreuse qu’une vue aérienne permet de distinguer nettement la frontière avec la République Dominicaine : la forêt laisse brutalement la place à un sol nu (cf photo). L’ONU a même participé à amplifier le désastre avec son embargo de 1991 à 1994, notamment sur les produits pétroliers, qui a contraint les habitants à abattre encore plus d’arbres pour survivre (ne serai-ce pour se chauffer et cuire les aliments). Lorsqu’on sait que plus de 90% de la population utilise encore le charbon de bois pour la cuisson quotidienne, l’avenir d’Haïti semble devoir rester assombri pour un certain moment. Mais ce n’est pas une malédiction, simplement un exemple de ce que la cupidité de l’homme peut engendrer.

 

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