Perdre sa vie à la gagner

Perdre sa vie à la gagner

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Le travail, les loisirs – pages 560-563

Lorsque les risques pour la santé des travailleurs de nombreux produits chimiques ont été mis en évidence par des études scientifiques, des syndicats et des groupements d’intérêt public ont fait pression pour que soient adoptés une réglementation sur l’hygiène et la sécurité. Certaines lois étaient controversées et souvent contestées par les industriels.

Aujourd’hui les produits chimiques sont toujours omniprésents sur les lieux de travail et un bon nombre sont nocifs pour l’homme et/ou pour l’environnement. Les produits chimiques peuvent entrer en contact avec le corps humain par des voies diverses : voies respiratoires, peau ou bouche, et perturber le fonctionnement de l’organisme. A fortes doses, ils peuvent provoquer des intoxications aiguës. Le contact répété, même à de faibles doses, avec certains produits chimiques, peut provoquer une intoxication  chronique. Les règles de prévention à respecter pour protéger les travailleurs sont d’autant plus strictes que la dangerosité du produit est élevée. C’est en particulier le cas pour  les agents chimiques cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction (CMR).

Enfants dans les mines au XIX° siècle

Les travailleurs de l’agriculture

A la fin des années 70, les agriculteurs, fortement exposés aux pesticides, présentaient un risque plus élevé de mélanome. Le chlordécone, avant la limitation de son utilisation, provoquait chez les ouvriers qui le manipulaient des troubles nerveux, voire uns stérilité permanente. En 1976, le gouvernement des Etats-Unis avait bloqué 4000 tonnes de ce poison, en attendant qu’un procédé de neutralisation soit mis au point. Il n’a pas interdit sa vente à l’exportation et la France l’a utilisé aux Antilles jusqu’en 1993. Les agriculteurs étaient aussi soumis à l’arsenic, au plomb ; le mercure présent dans de nombreux pesticides, au “poumon des fermiers” dû à l’inhalation de champignons microscopiques du foin, à des pesticides cancérogène comme le DDT ou l’aldrine (les pays riches l’avaient banni mais continuaient de l’exporter, principalement dans les pays pauvres)…

L’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire (ANSES) a rendu en 2016 un rapport sur le risque lié à l’exposition aux pesticides des travailleurs agricoles. L’agriculture française, qui emploie en France environ un million de personnes, est la première d’Europe, celle qui utilise les plus grandes quantités de pesticides (60.000 tonnes en 2014). Les informations de sécurité fournies par les fabricants ne sont hélas pas toujours fiables  et des études de toxicité parfaitement indépendantes s’avèrent indispensables.

Contrairement à ce qu’on imagine souvent, les méta-analyses des études épidémiologiques indiquent que la fréquence globale des cancers est significativement plus faible chez les agriculteurs que dans le reste de la population. Par contre, la prévalence de certaines tumeurs est différente. Si les cancers des voies respiratoires et digestives sont  moins fréquents chez les agriculteurs, ces derniers seraient plus exposés à des cancers du sang, du système nerveux et de la prostate. Les agriculteurs sont aussi particulièrement impactés par la maladie de Parkinson, à tel point qu’elle a été classée en 2012 comme maladie professionnelle.

Las travailleurs de l’automobile

Las travailleurs de l’automobile étaient exposés au plomb, au mercure et à de multiples cancérogène. Le nombre de personnes impactées était très important puisqu’aux Etats-Unis, en Europe et au Japon, un quart des emplois étaient liés à l’industrie automobile.

L’industrie automobile reste aujourd’hui un secteur manufacturier important, même si ce secteur a perdu de nombreux emplois dans les pays occidentaux aux cours des dernières décennies. Les ouvriers sont exposés à de nombreux agents chimiques plus ou moins toxiques, dont certains cancérogènes : poussière de silice cristalline, formaldéhyde, Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques, métaux lourds, solvants chlorés, cyanure… Les mesures de plus en plus strictes mises en place pour la protection des ouvriers (masques respiratoires, filtration de l’air, peintures à l’eau…) permettent néanmoins de réduire significativement le risque, du moins dans les pays occidentaux…

Les coiffeurs et les esthéticiens

La manipulation répétée de laques et colorants contenant de nombreux solvants  et produits chimiques exposait les coiffeurs et esthéticiens à un risque accru de cancers de l’utérus, des ganglions lymphatiques.

Même si les produits qu’utilisent aujourd’hui les coiffeurs contiennent moins de composés chimiques toxiques qu’il y a une quarantaine d’années, certains d’entre eux continuent d’être potentiellement dangereux. En effet, des composés irritants ou allergisants sont encore présents dans des laques, des colorants ou des shampoings. Certains sont même cancérogènes, comme les amines aromatiques de la brillantine utilisée il y a quelques décennies et qui serait responsable du taux relativement important de cancers de la vessie chez les coiffeurs pour homme. Des amines aromatiques présentes dans certains produits de coloration pourraient être à l’origine de l’augmentation du taux de cancers des poumons observée dans la profession.

Les couvreurs

Les couvreurs, comme les ouvriers de chantiers de routes, étaient exposés aux goudrons contenant des composés chimiques dont certains potentiellement cancérogènes étaient vaporisés lors du chauffage. Ces ouvriers souffraient souvent d’irritations de la peau, de nausées et de vertiges.

De nombreuses études ont par la suite montré que les goudrons étaient riches en hydrocarbures aromatique polycycliques (HPA), comme le benzo(a)pyrène, un agent cancérogène avéré (cancers cutanés et des voies respiratoires). Les goudrons (issus de distillation de houille de charbon) ont été progressivement remplacés par du bitume, obtenu par distillation du pétrole. Le bitume expose encore les ouvriers à un risque d’irritation respiratoire, à cause de la fumée dégagée, ce qui augmente le risque de bronchite et d’asthme.

Las travailleurs du plastique

Les ouvriers de l’industrie chimique étaient fréquemment aux émanations de chlorure de vinyle, l’élément chimique de base pour la fabrication du PVC, et un certain nombre d’entre eux mourraient d’angiosarcome. La généralisation du plastique dans les années 60-70 n’a fait qu’aggraver le risque.

La production et la transformation des matières plastiques à haute température entraîne la libération de fumées dangereuses contenant des composés nocifs, voire toxiques (aldéhydes, acides formique, chlorhydrique, styrène…

Les travailleurs des fours à coke

Les fours à coke servaient à produire le coke pour les haut-fourneaux des aciéries. Les ouvriers qui y travaillaient présentaient un taux de cancer du poumon, du rein et de la vessie plus élevé que les autres ouvriers de l’aciérie. Le taux de cancers du poumon était dix fois plus élevé parmi ceux affectés en haut des fours qui étaient fortement exposés aux gaz toxiques.

Les cokeries comptent parmi les usines les plus polluantes pour l’environnement et les plus dangereuses pour la santé des travailleurs qui sont, comme ceux travaillant avec les bitumes, exposés à des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), dont le benzo[a]pyrène, un cancérogène avéré. Théoriquement, les ouvriers travaillant sur les fours à coke étaient censés être prévenus des risques encourus. Je sais que ce n’était pas le cas en Lorraine avant les années 90.

Les mineurs de charbon

De nombreux mineurs souffraient de la maladie des « poumons noirs » provoquée par l’accumulation de poussières de charbon dans les alvéoles des poumons, provoquant de l’emphysème. La mécanisation des houillères au XXème siècle, en produisant d’avantage de poussières, n’a fait qu’aggraver le risque.

Les mineurs sont exposés durant des décennies à de fines poussières de silices qui, sans protections adaptées peuvent entraîner une maladie pulmonaire, la silicose associée à une dégradation irréversible des capacités respiratoires. La silicose se manifeste par une inflammation chronique provoquant une fibrose pulmonaire qui peut évoluer vers une bronchite et un emphysème. En France, le décret du 10 avril 1997 impose aux établissements relevant de l’article L.231-1 du Code du travail mines, carrières…) d’évaluer la concentration moyenne en silice cristalline (quartz, cristobalite, tridymite) des poussières alvéolaires inhalées par le salarié sur 8 heures.

Les travailleurs du coton

Les travailleurs du coton étaient exposés à une maladie pulmonaire appelée byssinose, ou « poumon brun », due à l’exposition répétée aux poussières de coton.

Aux États-Unis, dans les Etats producteurs de coton, les lignes directrices et les lois ont permis de réduire au minimum le nombre de personnes atteintes de byssinose. Ce n’est cependant pas le cas dans les pays en développement où les mesures de prévention tardent à être mises en place.

Les travailleurs exposés aux radiations

Les travailleurs exposés aux radiations, portaient pour la plupart des équipements de protection et étaient soumis à des examens médicaux réguliers (médecine, recherche, centrales nucléaires…). Cependant, il arrivait souvent que les emplois les plus exposés dans les centrales nucléaires, les « postes chauds », soient occupés par des intérimaires qui pouvaient accumuler, sur de courtes périodes sur des zones très irradiées, des doses dépassant les limites annuelles tolérables. Leur niveau d’exposition n’était pas suivi efficacement et certains étaient mal informés des risques encourus, ou les négligeaient, attirés par des salaires plutôt élevés. On connaissait pourtant depuis longtemps les dangers de l’irradiation, associée à de nombreux cancers (sang, sein, thyroïde, colon, os, pancréas …

Selon l’Institut de Radioprotection et de Sécurité Nucléaire (IRSN), en 2016 en France, plus de 372 000 travailleurs étaient exposés aux rayonnements ionisants artificiels. Le nombre de dépassements de la limite réglementaire de 20 millisieverts (mSv) par an n’a cessé de baisser au cours de 20 dernières années, passant de 905 en 1996, à seulement 1 en 2016. L’IRSN précise cependant que l’exposition dans le secteur nucléaire pourrait être sous-estimée. “Il est probable qu’une fraction non négligeable de l’effectif attribué à l’industrie non nucléaire soit en réalité des travailleurs d’entreprises qui interviennent en sous-traitance des exploitants nucléaires”. Quelques 30 000 sous-traitants encaissent la quasi-totalité de la dose annuelle de radiations reçue dans l’ensemble du parc nucléaire français. EDF peut ainsi présenter d’excellents bilans de sécurité permettant de perpétuer le mythe du nucléaire sans risque.

Les travailleurs du plomb

Le plomb était présent dans de nombreux secteurs de l’industrie et des contacts répétés avec les poussières ou les vapeurs pouvaient provoquer vertiges, maladies rénales, anémie et stérilité.

En France, les principaux secteurs d’activité exposés au plomb sont le bâtiment (peinture, canalisations…), l’industrie (batteries, céramiques, métallurgie,…) et l’artisanat (vitraux, poterie…), ce qui représente près de 110 000 salariés. L’exposition au plomb, classé au niveau européen comme toxique pour la reproduction, est soumise à une réglementation très stricte.

Les travailleurs de la chimie

Sur les 70 000 substances chimiques commercialisées dans les années 70, près de 1 500 étaient potentiellement cancérogènes (quelques centaines seulement avaient été testées). Tous les secteurs étaient concernées et pas uniquement l’industrie chimique. Par exemple, des centaines de milliers de personnes manipulaient du benzène, aussi bien en pétrochimie que pour fabriquer des chaussures. Le benzène est pourtant un produit toxique responsable de leucémie et de graves anémies. Même chose pour le toluène, utilisé dans le polyuréthane, des adhésifs, le caoutchouc… fortement irritant  et responsable de grave dégénérescence pulmonaire. A la fin des années 70, on commençait à peine à étudier les dangers des dizaines de milliers de produits chimiques mis sans précaution sur le marché.

Aujourd’hui, presque tous les travailleurs sont exposés à des produits chimiques. La production mondiale de produits chimiques est passée de 1 million de tonnes en 1930 et 500 millions de tonnes en 2014 : chaque année: phytosanitaires, additifs alimentaires, produits pharmaceutiques, combustibles et carburants, produits chimiques destinés aux particuliers, solvants… Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), l’exposition des travailleurs aux substances chimiques ferait 375 000 morts chaque année dans le monde, soit près de 1000 par jour.

Le travail des enfants

En 1979, plus de 52 millions d’enfants âgés de moins de 15 ans travaillaient (Organisation Internationale du Travail). Certains commençaient dès l’âge de 4 ou 5 ans, généralement dans l’agriculture où ils étaient exposés à des quantités massives de pesticides, dont certains reconnus comme cancérogènes. D’autres, employés à la confection de tapis, étaient exposés aux poussières du textile. Dans l’industrie du cuir, ils manipulaient des colles et des colorants souvent nocifs. L’exposition prolongée à des substances toxiques était encore plus grave pour les enfants dont le métabolisme est plus rapide et les systèmes de défenses immunitaires encore en phase de développement. L’OIT signalait un nombre particulièrement important de travailleurs enfants en Italie, Nigeria, Argentine, Mexique, Pérou, Inde, Grèce… mais soulignait aussi que ce phénomène était encore réparti sur l’ensemble de la planète.  L’esclavage d’enfants était encore pratiqué dans certains pays comme l’île Maurice….

Selon l’Organisation internationale du travail, environ 168 millions d’enfants (11% de tous les enfants dans le monde) sont impliqués dans un travail qui les prive de leur enfance, la plupart dans le secteur agricole (59%).; 115 millions d’entre eux exercent même des activités dangereuses (mineurs, soldats, trafiquants de stupéfiants, prostitués, trieurs de déchets…). Il ne semble donc pas que nous ayons fait de véritables progrès dans ce domaine depuis les années 70, même si la Convention Internationale des Droits de l’Enfant de 1989, ratifiée tout de même par 192 pays, oblige ces États à protéger les enfants contre toute forme de travail. La pauvreté et les fortes inégalités sociales en sont les principales causes, mais ne sauraient être considérées comme des excuses. Les zones les plus touchées par ce fléau sont l’Afrique sub-saharienne (21 % d’enfants travailleurs), l’Asie Pacifique (9,3 %), l’Amérique Latine (8,8 %), le Moyen-Orient  et l’Afrique du Nord (8,4%).

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