Pêcheurs en colère : où sont passés les harengs ?

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les affaires continuent… – pages 421-422

 

Débarquement de harengs à Boulogne-sur-Mer vers 1905

A la fin des années 70, la pêche connaissait une crise grave due à la raréfaction généralisée des poissons. Même le hareng, richesse longtemps supposée comme inépuisable, était devenu rare et son prix ne cessait de grimper. Pourtant, ce poisson avait constitué pendant tout le Moyen-Age, la principale source de protéines des régions côtières de l’Europe Septentrionale. Il avait fait la fortune des villes en bordure de la Manche et de la Mer du Nord, en particulier en Hollande et au Danemark. On racontait même que la ville d’Amsterdam avait été construite sur un énorme tas d’arêtes de harengs ! Au XIV° siècle, la pêche au hareng aurait employé près d’un million de personnes rien qu’en Hollande et les prises étaient si abondantes qu’elles furent à l’origine de l’industrialisation de la filière. En France, le hareng a participé dès le XIX° siècle à l’essor économique de villes comme Boulogne-sur-Mer et Fécamp.

En 1965, les prises s’élevaient à 1,2 million de tonnes. En 1976, elles s’étaient effondrées à 0,17 million de tonnes, malgré l’utilisation de techniques de pêche de plus en plus efficaces (localisation des bancs par sonar, chalutier pélagique…). La population de harengs ne cessait de chuter de façon dramatique depuis les années 50. En 1976, on l’estimait à 0,3 million de tonnes en Mer du Nord. Cette catastrophe était la conséquence d’une gestion déplorable des bancs  ayant conduit à une surexploitation des ressources. On ne laissait même plus le temps aux poissons de grandir. Les prises n’avaient guère plus de 3 ou 4 ans, alors qu’au début du XX° siècle on pêchait encore des poissons de 15 à 20 ans. De 1960 à 1975, on pêchait chaque année près de 169 000 tonnes de juvéniles (qui n’avaient donc pas eu le temps de se reproduire) pour en faire de la farine de poisson destinée à nourrir cochons et poulets. A cela s’ajoutait la pollution de plus en plus importante des fleuves des régions industrielles du Nord de l’Europe (Escaut, Meuse, Rhin, Elbe…). Pour faire face à ce risque d’extinction d’espèces marines, l’Almanach Cousteau préconisait le développement de l’aquaculture.

La pression de la pêche sur les ressources et les écosystèmes marins a continué de s’accroitre. En mer du Nord, le hareng, la sole et la plie ont été surexploités dès les années 50, puis ce furent la morue, l’églefin et le merlan, dans les années 60. A partir des années 70, la surexploitation des ressources marines était généralisée. Après une quasi-disparition à la fin des années 70, il a fallu 20 ans pour que les stocks de harengs se reconstituent en Mer du Nord.

Selon une étude publiée en 2014 dans la revue “Fish and Fisheries”, cette surexploitation généralisée a conduit à la fin des années 90 à une “destructuration en profondeur de la structure des écosystèmes” devenus plus instables et moins riches. Au niveau européen, la Politique Commune de la Pêche (PCP) est entrée en vigueur en 1983 pour gérer les stocks de poissons. Cette politique aurait permis de diviser par deux la pression globale de la pêche dans les eaux européennes entre 2002 et 2014. Elle n’a cependant pas permis de reconstituer les stocks naturels pour l’ensemble des espèces. Ainsi, En Mer du Nord, si la biomasse de merlu a été multipliée par trois entre 2004 et 2014, celle de la morue reste dangereusement basse (lire l’article “Une simple morue“).

Les captures de hareng dans l’Atlantique et les mers adjacentes ont chuté d’un tiers entre 2009 et 2014, pour atteindre 1,6 million de tonnes (données FAO 2016). Les trois principaux pays producteurs de harengs de  l’Atlantique sont la Norvège, l’Islande et la Fédération de Russie. On considère que l’exploitation du hareng dans l’Atlantique Nord a atteint le plafond au-delà duquel la pérennité des stocks ne serait plus assurée, sachant que cette limite doit être régulièrement remise en question. Le TAC (Total Autorisé de Capture) établi pour chaque espèce par  la Communauté Européenne ne pourra garantir la pérennité de ces espèces tant qu’elles n’intègreront pas entièrement les recommandations des scientifiques en matière de Rendement Maximum Durable (RMD). Les exceptions à la règle se multiplient en effet au nom d’un manque de données scientifiques (ce qui signifie que les pêcheurs s’autorisent à contester les résultats des études scientifiques) ou de la défense de l’emploi dans le secteur de la pêche.

La reconstruction d’un écosystème est bien plus long et difficile que sa destruction, surtout lorsque d’autres facteurs viennent s’ajouter à la pression de la pêche, comme le réchauffement climatique ou la destruction de certains habitats côtiers. Il serait temps de se rendre compte qu’une gestion purement comptable n’est pas compatible avec la préservation des écosystèmes…

 

 

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