Pas de place pour l’homme “sauvage”

“Sioux chiefs” 1905 (Edward S. Curtis)

“Sioux chiefs” 1905 (Edward S. Curtis)

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les quatre grands changements : Les choses qui disparaissent – pages 322-328

 

Depuis longtemps, les peuples dits “primitifs”, parce qu’attachés à un mode de vie archaïque, ont été contraints, souvent par la force, de modifier leur us et coutumes pour être en conformité avec le mode de vie moderne dominant. La civilisation occidentale a toujours voulu imposer ses progrès technologiques, ses schémas d’organisations de la société, et même ses croyances, à des peuples n’ayant pas suivi les mêmes voies de développement. Cet ethnocentrisme, même lorsqu’il est motivé par un objectif humanitaire, a provoqué de lourds dégâts chez des peuples indigènes qui n’avaient pourtant rien demandé.

Ces peuples indigènes se caractérisaient par mode de vie durable, respectueux de leur environnement, qui leur a permis, pendant des siècles, de vivre à leur aise des richesses de la nature. Les occidentaux, dans tous les territoires qu’ils se sont appropriés, ont dégradé la faune et la flore avec acharnement. Ils ont apporté avec eux des maladies contagieuses (tuberculose, syphilis, rougeole…) qui ont causé des ravages dans des populations non immunisées.

Les indigènes qui avaient le défaut d’habiter sur des terres cultivables dont les occidentaux avaient besoin pour développer leur agriculture ou élever leurs bétails étaient sans cesse déplacés, lorsqu’ils n’étaient pas tout simplement massacrés. Des forêts qui constituaient l’habitat naturel de certaines peuplades étaient abattues. Et que dire des peuples dont le territoire regorgeait de ressources naturelles précieuses pour les économies occidentales (bois, caoutchouc, pétrole, or, pierres précieuses, uranium, terres rares…).

A chaque fois, l’homme blanc déclarait agir pour améliorer les conditions de vie des peuples qu’il spoliait. A chaque fois, les indigènes perdaient leur territoire, leur identité, leur dignité. Les tribus primitives touchées par la civilisation moderne ont souvent connu le même sort : effondrement démographique, sous-prolétarisation, disparition des rites, de l’art traditionnel, de la mémoire collective.

Les tribus qui ont disparu ont emporté avec elles des savoirs ancestraux, en particulier des savoirs écologiques sur les équilibres complexes des écosystèmes, sur la pharmacopée des plantes. Bien avant nous, les indiens d’Amazonie ont découvert la quinine, les Massai avaient fait le rapprochement entre anophèles et paludisme…

En 1981, les auteurs de l’Almanach Cousteau de l’Environnement s’interrogeaient sur les chances qu’avait l’homme primitif de conserver son identité face au nivellement impitoyable de la civilisation occidentale. Ils avaient choisi d’illustrer ce déclin de la biodiversité humaine par quelques exemples, dont nous étudierons l’évolution au cours de ces 35 dernières années :

Les peuples primitifs apparaissent comme les représentants d’un passé souvent fort lointain. Ils se trouvent aujourd’hui en état d’infériorité à l’égard de la majorité dominante et ceux qui survivent, en conservant leur identité, ne doivent souvent leur salut qu’à la fuite vers les régions les plus  inhospitalières : forêts vierges, déserts territoires arctiques. Ces peuples, apparemment très différents, partagent le même attachement à des traditions ancestrales.

En Amérique du Nord la plupart des indiens (“Native Americans”) ont préféré demeurer dans les réserves et accepter de vivre dans des conditions parfois difficiles pour pouvoir préserver leur culture ancestrale. Depuis de début de la conquête des terres indiennes au XVIème siècle, jusqu’à la fin du XIXème, on peut estimer que les blancs ont exterminé près de 95 % de la population indigène qui se chiffrait à plusieurs dizaines de millions d’individus (pressés par le besoin d’exterminer les indiens, les colons blancs n’ont guère pris le temps de les compter). Ce génocide n’a pas seulement éradiqué de très nombreuse vies, mais aussi une somme colossale de connaissances.

Les indiens ont été décimés, cantonnés dans des réserves, le plus souvent en dehors leurs anciens territoires, dans des zones inhospitalières où ils ne pouvaient plus pratiquer ni leurs coutumes ni leurs rites. L’État américain a mené contre eux une véritable politique d’acculturation, envoyant les enfants dans des pensionnats spécialisés pour leur désapprendre tout ce que leurs ancêtres pouvaient leur avoir transmis. A la fin du XXème siècle, des lois ont été votées pour permettre la reconnaissance des spécificités des peuples premiers, concédant aux tribus indiennes certaines libéralités tant sur le plan politique que sur celui de l’économie. L’exemple le plus connu est sans doute celui du développement de centaines de casinos dans les réserves indiennes. Cependant, il était difficile de gommer d’un coup des décennies de persécution et les taux d’alcoolisme, de criminalité, d’illettrisme et de chômage sont longtemps restés préoccupants chez les Native Americans. Heureusement, il nous reste aujourd’hui pas moins de 40 000 photographies de l’ethnologue-photographe Edward S. Curtis (1868-1952) qui a passé près de trente ans à arpenter les grandes plaines d’Amérique du Nord pour immortaliser les derniers Indiens de près de 40 tribus d’Amérique du Nord à l’aube du XXème siècle.

Survival - Tribal Voices

Survival – Tribal Voices

Survival International, le mouvement mondial pour les droits des peuples indigènes, créé en 1969, est aujourd’hui la seule organisation exclusivement consacrée à la défense des peuples indigènes du monde entier. Selon Survival, les peuples indigènes vivent actuellement dans plus de 60 pays et représentent 150 millions de personnes. Bien que leurs droits territoriaux soient reconnus par le droit international, certains sont menacés de disparition, en particulier les peuples qui ont décidé de s’isoler du monde extérieur, vivant dans les contrées les plus inhospitalières, se déplaçant constamment pour fuir les colons, les bûcherons, les éleveurs, les missionnaires…

L’Almanach Cousteau avait pris quelques exemples de peuples primitifs pour dénoncer le comportement de nos sociétés modernes vis à vis des autres cultures. Parmi tous ces peuples, nous aurions pu parler des Pygmées d’Afrique Centrale dont le territoire a été dévasté au cours de ces dernières décennies par la déforestation et la guerre. Fait incompréhensible d’un point de vue humaniste, ils ont été chassés de forêts dans lesquels ils ont vécu pendant des millénaires en harmonie avec la nature, pour créer des zone de préservation de la biodiversité. Traités comme des êtres inférieurs dans la plupart des pays africains où ils vivent, privés de leurs droits fondamentaux et de leurs terres, leur population est actuellement estimée à environ un demi-million de personnes.

Tout le monde a entendu parler de la sauvegarde des baleines ou des éléphants…
Mais qui s’intéresse au sort des Cinta Larga, ces indiens d’Amazonie survivants du “Massacre du 11ème parallèle de 1963″ par un industriel brésilien du caoutchouc ?
Qui a entendu parler des Sentineles des îles Andaman de l’Océan Indien, la tribu la plus isolée du Monde ?

 

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