Pas de place pour les Aché du Paraguay

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les quatre grands changements : Les choses qui disparaissent – pages 324-325

 

Les Aché (ou Guayaki, “rats féroces”) sont des indiens nomades chasseurs-cueilleurs qui vivaient depuis des siècles dans les forêts montagneuses de l’Est du Paraguay (selon certains historiens, ils auraient été poussés à vivre ainsi pour échapper à la persécution de leurs voisins Guarinis). Comme presque tous les peuples indigènes, ils vouaient un profond respect à la nature nourricière et avaient développé une économie durable, consistant à ne prélever que l’essentiel, en tenant compte des équilibres des écosystèmes.

Malheureusement, les espagnols s’attribuèrent au début du XVIIème siècle la propriété de l’ensemble des terres de ce qui allait devenir le Paraguay. Les jésuites espagnols créèrent de nombreuses missions qui leur permirent d’endoctriner les Guaranis. Les Aché qui réussirent pendant très longtemps à se tenir éloignés des colons blancs, à part quelques uns qui furent capturés et décédèrent très rapidement en captivité.

A partir des années 50, devant la forte expansion agricole du Paraguay, les Aché se virent privés de leurs territoires de chasse et furent condamnés à piller le bétail des colons, ce qui incita les colons blancs à les massacrer allègrement ou à les réduire en esclavage. Ces pratiques barbares étaient encore en vogue dans les années 70,  à l’époque de la rédaction de l’Almanach Cousteau de l’Environnement, malgré une loi en faveur des Aché parue en 1957. La réserve créée au début des années 60 pour préserver les indiens nomades n’arrangea rien puisqu’elle fut dirigée pendant une quinzaine d’année par un chasseur d’indiens. Ce dernier détourna, avec la complaisance des autorités locales, la nourriture destinée aux indiens. Privés de soins médicaux adéquats, des milliers d’indigènes succombèrent à des maladies apportées par l’homme blanc, notamment la tuberculose. De nombreuses femmes furent réduites en esclaves sexuelles, de nombreux enfants furent volés pour servir de domestiques, les cultes ancestraux furent prohibés. Tous furent obligés de porter des noms chrétiens. Il faut bien comprendre que perdre son nom signifie perdre son âme dans la plupart des peuples primitifs pour lesquels le nom est la seule chose qu’ils possèdent vraiment. Cette réserve Aché tenait du camp de concentration et la situation empira lorsque la dictature au pouvoir décréta en 1967 la sédentarisation forcée des derniers individus encore non contactés. En 1976, on ne comptait plus qu’environ 500 Aché survivants, regroupés par le régime au camp de concentration Colonia Nacional Guayaki.

Indiens Aché dans la réserve du Paraguay (1972)

Indiens Aché dans la réserve du Paraguay en 1972 (Survival)

Quand la presse locale décida de s’émouvoir du sort des Aché, le Président de l’Association pour les Indigènes du Paraguay déclara le problème comme mineur. Il faut dire que la protection des Droits de l’Homme avait peu d’écho au Paraguay, terre d’accueil pour les nazis en fuite, qui plus est sous le régime pro-fasciste du Général Alfredo Stroessner (1954-1989) qui ordonna la sédentarisation de tous les Aché. Rappelons que ce pays a accueilli le tristement célèbre Eduard Roshman, responsable de l’assassinat de 40 000 Juifs en Lettonie. En pleine Guerre-Froide, le général Stroessner était considéré comme un allié-clé de l’Occident face aux “méchants” communistes et le sort des indiens était considéré comme insignifiant.

En 2013, la Fédération nationale Aché, avec le soutien de l’avocat des droits de l’homme Baltasar Garzón, a lancé en Argentine une action en justice contre l’État paraguayen pour crimes contre l’humanité et génocide. Pourquoi un procès en Argentine plutôt qu’au Paraguay ? Parce que le Paraguay est le seul pays d’Amérique du Sud où l’impunité pour les crimes de la dictature reste totale

Aujourd’hui, 2 000 Aché complètement sédentarisés vivent dans sept petits hameaux, avec titres de propriété en règle. Ils ont frôlé l’extinction et ne seront plus jamais le peuple qu’ils étaient avant leur malheureuse rencontre avec l’homme blanc.

 

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