On ne joue pas avec la biodiversité

On ne joue pas avec la biodiversité

A la fin des années 70, on recensait dans le monde de nombreux cas d’espèces invasives :

  • L’étourneau européen (sansonnet) introduit en Amérique du Nord en 1890 et qui entrent en compétition avec les oiseaux indigènes pour les sites de nidification
  • La mangouste d’Asie introduite en Jamaïque pour tuer les rats mais qui s’attaque en réalité à beaucoup d’autres animaux, y compris les volailles
  • Le ragondin d’Amérique du Sud introduit en Europe à la fin du XIXème siècle pour sa fourrure et qui mine les berges des rivières et peut transmettre la leptospirose
  • Le kudzu d’Extrême-Orient, plante envahissante introduite en Amérique du Nord en 1876, elle recouvre toutes les surfaces et étouffe la végétation indigène
  • Le phylloxera d’Amérique du Nord qui détruisit les vignes de France dans la seconde moitié du XIXème. Le problème fut résolu en greffant des cépages français sur des plants américains racinés.
  • Le doryphore d’Amérique Centrale qui parasite la pomme de terre en France depuis le début du XXème. L’invasion est stoppée grâce à des pesticides chimiques provoquant d’importants dommages collatéraux (papillon grand Sphinx)*
  • Les exemples en France ne manquent pas non plus : frelon asiatique, écrevisse américaine, grenouille taureau (Floride), caulerpe (algue verte tropicale ″échappée″ de l’aquarium de Monaco), jussie rampante (plante aquatique originaire d’Amérique du Sud)…

Le problème des espèces invasives est caractéristique du décalage qui existe entre l’échelle de temps humaine et celle des équilibres de la planète, la mondialisation ne faisant qu’amplifier le phénomène. L’homme s’est aussi comporté comme une espèce invasive dans certaines circonstances historiques. Les colons européens ont décimé les civilisations amérindiennes parce qu’ils n’avaient pas de véritables prédateurs. Les indigènes d’Amérique du Nord ne pouvaient rien contre l’avantage militaire que procuraient les armes à feu, et encore moins contre les maladies importées d’Europe vis à vis desquelles ils n’étaient pas du tout immunisés. Et ce fut la même chose en Afrique du Sud, en Australie, en Nouvelle-Zélande… La seule différence avec les espèces animales invasives c’est que tous les hommes appartiennent à une même race.

La lamproie : Un envahisseur ?

Le canal Érié, inauguré en 1825, relie l’Hudson au lac Érié, établissant une voie fluviale entre l’océan Atlantique et les Grands Lacs. Il a contribué largement à l’expansion de la ville de New York. A cette époque, personne n’avait prévu que le canal allait aussi permettre une invasion massive des Grands Lacs par la lamproie marine, un poisson primitif qui ressemble à une anguille et se comporte comme un véritable vampire en s’attachant à ses victimes pour leur sucer sang et humeurs par sa bouche ventouse. Depuis l’antiquité grecque et romaine, la lamproie est un mets particulièrement raffiné en Europe. Le roi Jean d’Angleterre échangea parait-il une superbe lamproie contre un cheval et Henri Ier serait mort d’une indigestion de lamproies. Il n’en est pas de même en Amérique du Nord où ce prédateur est considéré comme un fléau s’attaquant aux poissons indigènes prisés des pêcheurs locaux.

En 1835 la lamproie était signalée dans le lac Ontario, puis elle pénétra dans le lac Érié par le nouveau canal Welland, en 1936 dans le lac Huron, avant d’atteindre le lac Michigan puis le lac Supérieur en 1946. Dans les années 30 près de 6400 tonnes de truites étaient pêchés dans les lacs Huron, Michigan et Supérieur. En 1960, les prises s’étaient effondrées à seulement 230 tonnes. Faute de prédateur naturel, rien ne semblait pouvoir freiner la prolifération de la lamproie marine dans les Grands Lacs, ni les barrières mécaniques destinées à piéger les adultes, ni les barrières électroniques censées piéger uniquement les lamproies, ni les pesticides trichloro-3-trifluorométhyl-4nitrophénol (TFM) pour tuer sélectivement les larves. Ce dernier remède permit de réduire la population de lamproies de 86% entre 1956 et 1966. En 1981 des méthodes de destruction non chimiques, notamment génétiques, étaient étudiées.

Aujourd’hui, les Nord-Américains n’ont toujours pas réussi à vaincre la lamproie marine qui continue à s’attaquer aux poissons des Grands Lacs. Environ 200 cours d’eau de cette région sont traités à intervalles réguliers avec le TFM. Ce procédé qui donne d’honnêtes résultats est cependant très coûteux : plus de 20 millions de dollars US par an. D’autres méthodes de lutte sont actuellement à l’étude, comme les pièges à phéromones ou les obstacles sur les parcours de frai. Tous ces efforts permettent de maintenir la population de lamproies sous un seuil acceptable pour la préservation des écosystèmes. La pêche dans les Grands Lacs n’est donc plus menacée, à condition de ne pas avoir peur de consommer des poissons contaminés par des polluants chimiques.

Et il va falloir compter sur une autre espèce invasive, encore plus vorace que la lamproie marine : la carpe asiatique. Cette dernière remonte inexorablement jusqu’au Lac Michigan, depuis le Mississipi où elle a été introduite accidentellement en 1993. C’est un véritable monstre aquatique, lui aussi sans prédateur naturel en Amérique du Nord, qui élimine pratiquement les espèces de poissons indigènes en consommant toute la nourriture disponible. Cette espèce était pourtant décrite par les scientifiques comme ne pouvant pas se reproduire en dehors de ses eaux asiatiques d’origine.

Les lapins d’Australie

L’importation d’une espèce animale étrangère peut conduire à des résultats catastrophiques lorsque cette espèce prolifère de manière incontrôlée en l’absence de prédateurs naturels. C’est encore plus vrai lorsqu’il cela se passe sur une île. En 1859, un agriculteur australien eut l’idée malheureuse d’importer 24 lapins d’Angleterre. Moins de six ans après, ils étaient 22 millions… et 750 millions dans les années 30 ! Ces rongeurs étaient si voraces qu’ils entrèrent en compétition pour les pâturages avec les moutons dont la population fut réduite de moitié. Ce n’est qu’au début des années 50 que les envahisseurs indésirables furent enfin vaincus grâce à la myxomatose… mais pas pour longtemps car 5 ans plus tard, les lapins étaient devenus résistants. On estime qu’il en reste encore deux cent millions causant chaque année plus de 200 millions AUD$ de pertes pour les secteurs agricole et horticole.

L’Australie n’en est pas restée là et a subi d’autres invasions d’espèces étrangères importées. Les dromadaires utilisés au XIXème siècle comme moyens de transport et de bat, puis abandonnés en pleine nature, sont considérés comme un véritable fléau : un million de dromadaires erre actuellement dans le désert rouge. De nombreux chats et chiens errants déciment la faune indigène. En mai-juin 2013 des milliers de chevaux sauvages, descendants des montures utilisées autrefois dans l’armée, furent abattus dans l’outback par décision du gouvernement australien qui estimait que leur prolifération menaçait l’environnement… On comprend pourquoi l’Australie ne plaisante pas avec l’introduction d’espèces étrangères sur son sol.

Les jacinthes d’eau

Les jacinthes d’eau sont des plantes aquatiques produisant de très belles fleurs couleur lavande et flottant à la surface de l’eau en tapis parfois si denses qu’il est possible d’y marcher. Originaires du bassin amazonien, elles furent importées à la Nouvelle-Orléans (Louisiane) à l’occasion de l’Exposition des pays producteurs de coton en 1884. Ce fut le début de l’invasion… Ces plantes qui prolifèrent extraordinairement vite peuvent, à partir d’une dizaine de plants, recouvrir en seulement 8 mois une surface de 0,4 ha. A des milliers de kilomètres de leur environnement tropical, leur population ne pouvait plus être régulée par des ennemis naturels (insectes, herbivores, phytopathogènes) et les jacinthes d’eau ont rapidement envahi ruisseaux, rivières et canaux, jusqu’au Texas et à la Floride, emportées par les courants et les vents. Ces belles fleurs étaient devenues un fléau aquatique dans les états américains du Sud, en Amérique latine, mais aussi en Australie et en Nouvelle-Zélande. Tout ce qui était tenté, pesticides ou arrachage mécanique, ne permettait pas d’éradiquer cette espèce dans les zones infestées. Seul le lamantin (la “vache des mers”), qui se nourrit de jacinthes d’eau, aurait pu être un remède efficace… s’il n’était pas en voie de disparition. Au début des années 70, on a découvert que cette peste végétale a cependant une qualité, celle de purifier l’eau en absorbant polluants chimiques et métaux lourds. Des expériences ont alors été réalisées pour étudier les possibilités d’utiliser cette propriété pour dépolluer les étendues d’eau douce (phytoremédiation). Il était aussi envisagé d’utiliser la biomasse produite comme source d’énergie, ou comme source alimentaire pour l’homme et le bétail.

La leçon américaine n’a servi à rien puisque la jacinthe d’eau a été importée en 1989 dans le lac Tchad dont elle recouvrait cinq ans plus tard 80 % de la surface, réduisant la biodiversité par asphyxie de la vie sous-marine, paralysant les barrages hydroélectriques, freinant la navigation et la pêche, favorisant la prolifération de moustiques et d’escargots vecteurs de maladies et rendant l’eau non potable… Depuis le milieu des années 90, la propagation rapide de la jacinthe d’eau en Afrique tropicale et subtropicale a provoqué de graves crises écologiques, agricoles et de santé publique (malaria, bilharziose, schistosomiase, filariose lymphatique); une vraie calamité pour une région qui n’en avait pourtant pas vraiment besoin… La lutte contre ce fléau végétal a un coût considérable que la plupart des pays africains concernés ne peuvent supporter. La Floride qui a dépensé plus de 43 millions de dollars de 1980 à 1991 dans la lutte contre la jacinthe, dépensait encore annuellement 3 millions $US au début des années 2000. La valorisation de la jacinthe d’eau serait une fausse bonne idée car elle pourrait encourager la propagation de cette peste végétale pour des raisons économiques au détriment des populations locales et de la biodiversité. Les luttes physique et chimique, si elles permettent un certain contrôle de la prolifération de la jacinthe, sont des procédés onéreux et délétères pour la santé humaine et l’écosystème aquatique. La lutte biologique est en fait la seule solution donnant des résultats encourageants, que ce soit par des insectes importés d’Amazonie et prédateurs naturels de la jacinthe d’eau (charançons), par des poissons (carpe chinoise) ou par des champignons phytopathogènes produisant des mycoherbicides.

La jacinthe d’eau est peut-être jolie mais elle doit quand même être éliminée, sans chercher de valorisation économique. La mondialisation a certains inconvénients, dont la facilité d’introduire des espèces animales ou végétales hors de leur environnement naturel, ce qui provoque souvent un bouleversement de la biodiversité locale.

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