On embauche kamikazes !

On embauche kamikazes !

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Le travail, les loisirs – page 563

En 1973, un travailleur de l’usine de retraitement des déchets nucléaires de la Hague témoignait dans la revue “La gueule ouverte”. Il faisait partie des nombreux sous-traitants employés par EDF pour réaliser les travaux de maintenance les plus exposés aux radiations. Il décrivait des conditions de travail qui s’apparentaient plus à du bricolage qu’à quelque chose de très organisé. Certains travailleurs temporaires, véritables kamikazes au service de l’atome, pouvaient cumuler  sur une période de 15 jours en zone active des doses de 900 millirems, alors que la dose maximale annuelle pour les Français était de 170 millirems. Les contrôles en sortie de zone active n’étaient pas toujours très rigoureux et il arrivait que des intérimaires rentrent chez eux en étant contaminés, sans passer par la fastidieuse décontamination …

La dose annuelle maximale pour les ouvriers du nucléaire est aujourd’hui de 20 millisieverts (2 rems), ce qui correspond à une augmentation de 4 à 5% du risque de cancer dans les 40 ans. Le risque atteint 40-50% avec une dose annuelle de 200 millisieverts et les effets peuvent alors être rapidement observés : atteintes sanguines, digestives, neurologiques… En France, entre 300 et 400 salariés du nucléaire recevraient des doses annuelles d’au moins 10 millisieverts. Le problème, c’est qu’il est très difficile d’attribuer un cancer à une activité professionnelle. Seuls les cancers des poumons et de la thyroïde entrent dans les maladies reconnues dans les métiers du nucléaire. Pour les autres cancers, c’est un véritable parcours du combattant qui attend les salariés. Les agents EDF peuvent alors passer de commission en commission pour faire reconnaitre leur maladie. Les quelques 22 000 prestataires du nucléaire n’ont guère de recours possible. Ils sont pourtant indispensables pour faire fonctionner les centrales et ce sont principalement eux qui sont mis à contribution pour la révision complète du parc nucléaire français dans le cadre du projet “Grand Carénage”, pour répondre aux modifications demandées par l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) après la catastrophe de Fukushima. Le budget de ce programme pharaonique a été évalué à 50 milliards d’euros d’ici à 2025.

Si les compagnies qui gèrent les centrales nucléaires font appel massivement à la sous-traitance pour les opérations de maintenance en zones à risque, l’histoire a montré qu’en cas d’accident nucléaire majeur, il ne faut compter que sur le sacrifice de centaines d’hommes et de femmes, tels les “Liquidateurs” de Tchernobyl ou les “Kamikazes” de Fukushima.  Les équipements de protection mis à leur disposition étaient rudimentaires face à un niveau de radioactivité pouvant dépasser les 250 millisieverts par heure. Les doses légales acceptables ont été rapidement atteintes à Tchernobyl, comme à Fukushima. Ce n’était pas un problème pour le ministère japonais de la Santé qui a tout simplement élevé la dose maximale pour les “kamikazes” de Fukushima de 100 à 250 millisieverts. Pour éviter d’avoir à prendre en charge les futurs problèmes de santé de ces forçats de l’atome, l’exploitant de la centrale nippone (Tepco) avait embauché surtout des travailleurs pauvres âgés d’au moins 45 ans, avec peu de connaissances du nucléaire, attirés par l’appât du gain (3500 euros par jour pour une intervention de quelques heures). La stratégie était claire : acheter le silence d’ouvriers déjà âgés qui seront probablement morts avant que les pathologies dues aux radiations ne soient décelées. Pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) la catastrophe de Tchernobyl n’aurait causé “que” quelques dizaines de décès. L’Académie des sciences de New York a pourtant communiqué des chiffres très différents : 112 000 à 125 000 décès sur les 830 000 “liquidateurs”…

Liquidateurs de Tchernobyl

 

 

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