“Non au Nucléaire” : perspectives d’un long siège

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Outils propres et impropres – pages 381-382

 

Dans les années 1970, différents pays d’Europe, les États-Unis et même le Japon, malgré le traumatisme de Hiroshima et Nagasaki, se sont lancés dans le développement d’un programme énergétique nucléaire, en réponse au choc pétrolier de 1973. C’est ce qui déclencha la formation de nombreux groupes antinucléaires à travers le monde.

Le logo du “Smiling Sun” (créé au Danemark), représentant une explosion rouge sur un Soleil Jaune, était devenu le symbole de cette lutte internationale.

Les graines de la protestation avaient été semées en Europe, plus précisément en France en 1971, lors de la première manifestation sur le site de la centrale de Fessenheim, qui attira quelques 1 300 personnes. Plus tard, en 1975, c’est 50 000 manifestants venus de toute l’Europe qui se réunirent à Malville, sur le site de construction du surrégénérateur Superphénix. La pression de ces mouvements citoyens n’a pas permis de freiner l’ambition de l’Etat Français d’atteindre 85% d’électricité produite par le nucléaire (Plan Messmer).

En Allemagne de l’Ouest la mobilisation s’étendait de plus en plus (on comptait environ 400 000 citoyens allemands dans les groupes locaux d’action antinucléaire, les Burgerinitiativen). En 1977, 100 000 manifestants venus de plusieurs pays européens s’étaient réunis pour protester contre le projet de centrale de Gorleben. Le gouvernement Allemand, qui espérait voir le nucléaire atteindre 40% de l’énergie électrique, répondait par la force.

Le 30 avril 1977, la “Clamshell Alliance” (alliance de la coquille de palourde) occupa pacifiquement, avec 2 000 personnes, le site de construction de la centrale nucléaire de Seabroock (New Hampshire-USA). 1 400 protestataires furent rapidement arrêtés et enfermés durant deux semaines dans une armurerie voisine. Cet évènement attira l’attention de tout le pays et devint une cause marquante du mouvement antinucléaire américain.

En Suède, le mouvement écologiste échoua de justesse à imposer son projet de suppression de l’énergie nucléaire dans les dix années à venir lors d’un référendum en 1980  (à 1% des voix près). Il fut cependant décidé de ne plus construire de nouvelles centrales avant 1995, et de s’orienter vers le développement de nouvelles sources d’énergie. Le gouvernement suédois avait opté pour le dialogue avec les citoyens plutôt que pour la force, ce qui semble évident dans une démocratie.

L’Almanach Cousteau de l’Environnement prévoyait que la lutte contre le nucléaire allait se prolonger, contrairement à d’autres causes, comme la campagne pour la fin de la Guerre au Vietnam. Le rapport des forces était totalement disproportionné, avec d’un côté un réseau de groupements plus ou moins organisés, et de l’autre le puissant lobby industriel pronucléaire soutenu par les gouvernements successifs. L’opinion publique serait difficile à convaincre, surtout en pleine crise énergétique. C’était particulièrement le cas en France, où le Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA) et EDF monopolisaient l’expertise sur le nucléaire et influençaient le corps politique et l’opinion publique. Il suffit de se rappeler le slogan d’EDF jusqu’en 1975 : “Tout électricité, tout nucléaire”. Aucun vote démocratique n’était organisé préalablement à la construction d’une centrale.

Initialement, le mouvement antinucléaire était proche du mouvement pacifiste, étant donnés les liens étroits en nucléaires civil et militaire. La contestation commença d’abord sous l’impulsion de scientifiques, dans les années 50, avant qu’un mouvement se créé  dans les années 1960 autour de figures telles que Jean Rostand ou Théodore Monod. Le mouvement antinucléaire est alors devenu plus marqué par des revendications écologistes. Il fut à l’origine du développement des énergies renouvelables et de la naissance des partis politiques écologistes. Dès 1978, le “groupe de Belleville” proposait “un scénario énergétique” pour remplacer l’énergie nucléaire par des énergies alternatives durables, comme l’énergie solaire (projet Alter). Le mouvement antinucléaire français, regroupé autour d’associations telles que “Sortir du Nucléaire”, Greenpeace ou “Les Amis de la Terre”, peut aujourd’hui s’appuyer sur l’expertise de la CRIIRAD (Commission de recherche et d’information indépendante sur la radioactivité). Leur combat reste difficile, face à la volonté du gouvernement successif de privilégier la filière nucléaire. C’est ainsi que la question avait tout simplement été écartée du “Grenelle de l’Environnement” en 2007. Aujourd’hui, l’énergie nucléaire est présentée comme l’une des meilleures solutions au changement climatique dont l’origine serait l’émission de gaz à effet de serre comme le CO2. Continuer à vouloir produire toujours plus d’énergie ne sera pas une solution à long terme, compte tenu de l’épuisement annoncée de minerai d’uranium et de la non-résolution du problème de stockage des déchets radioactifs.

Dans d’autres pays européens, le mouvement antinucléaire eut la possibilité de mieux se faire entendre. Ce fut le cas en Autriche qui abandonna son programme nucléaire suite au référendum de 1978. Les catastrophes de Three Mile Island (États-Unis) en 1979, de Tchernobyl (Ukraine) en 1986, de Fukushima (Japon) en 2011 et la succession de nombreux “incidents” plus ou moins inquiétants permirent aux mouvements antinucléaires de démontrer la justesse de leurs craintes concernant le risque d’accident majeur, longtemps dénié par les autorités et les industriels. Ils traumatisèrent une partie de l’opinion publique et entraînèrent la suspension, voire l’abandon du programme nucléaire de pays tels que l’Autriche (abandon depuis 1978), l’Italie (abandon depuis 1987) ou la Lituanie (abandon depuis 2012). La Suisse, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique ont programmé le remplacement progressif du nucléaire par des énergies renouvelables. Au niveau mondial la part du nucléaire pour la production d’électricité n’est que de 11%. Les antinucléaires ont encore quelques décennies de lutte devant eux, mais si l’avenir prouve un jour qu’ils avaient raison, il faut espérer que ce ne sera pas à la suite d’une nouvelle catastrophe encore plus dévastatrice que les précédentes…

 

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