Mieux vivre grâce à la chimie

Mieux vivre grâce à la chimie

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les affaires continuent… – pages 426-428

 

A la fin des années 70, le “Registre International des Produits Chimiques Potentiellement Toxiques” des nations-Unies comprenait pas moins de 30000 produits toxiques, dont 2200 classés comme cancérigènes. Certains d’entre eux, comme les pesticides, se retrouvaient dans notre alimentation. D’autres, comme le benzène et le polyvinyle, étaient des ingrédients de nombreux produits manufacturés en matières plastiques et finissaient, eux aussi, par polluer l’environnement. D’autres encore, comme l’arsenic, coproduit de la fonte du cuivre (mais aussi du plomb et du zinc), étaient libérés directement par les usines, intoxiquant au passage les ouvriers, les habitants et les espaces naturels à proximité.

25 groupes américains et européens dominaient le marché mondial de l’industrie chimique : Hoechst (Allemagne), Imperial Chemical Industries (Grande Bretagne), Rhône-Poulenc (France), Montedison (Italie), Ciba-Geigy (Suisse)… L’Italie et les pays de l’Est s’étaient spécialisés dans les produits à bas prix et de moins bonne qualité dont les brevets étaient tombés dans le domaine public. Les pays en voie de développement, surtout en Amérique Latine et en Extrême-Orient, attiraient de plus en plus d’industries chimiques qui voulaient profiter de réglementations environnementales et sociales nettement plus laxistes. Des compagnies comme American Cyanid, spécialisé dans les pesticides et les fibres synthétiques, tiraient la moitié de leurs revenus de l’étranger, ce qui les rendait de plus en plus incontrôlables. La Royal Dutch Shell, spécialiste de la production de benzène (cancérigène), possédait 78 usines chimiques dans 21 pays différents (France, Allemagne, Grande-Bretagne, Etats-Unis, Canada, Japon, Inde…).

Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), 75-80% des cancers étaient liés aux polluants présents dans l’environnement (l’OMS a revu ce chiffre à la baisse en estimant en 2003 que la pollution de l’air, de l’eau et du sol par des substances chimiques cancérogènes n’expliquait que 1% à 4% de l’ensemble des cancers). La plupart des produits chimiques nocifs utilisés à la fin des années 70 avaient été développés après la Seconde Guerre Mondiale. Les plastiques étaient les produits issus de la pétrochimie les plus répandus. L’un des plus connu, le PVC (chlorure de polyvinyle) qui entrait dans la composition d’un grand nombre d’articles, était aussi un cancérigène redoutable qui a causé de nombreux décès chez les ouvriers des usines qui en produisaient (BF Goodrich, Union Carbide, Firestone…). Ce n’est pas étonnant puisque le PVC est un composé chimique organochloré, assez proche du tristement célèbre insecticide DTT (dichlorodiphényltrichloroéthane). Sa grande stabilité en fait un polluant redoutable des écosystèmes. En France, la revue “Que Choisir ?” mettait en garde ses lecteurs contre la migration vers les aliments et les boissons des molécules de PVC contenues dans la plupart des emballages alimentaires.

D’après une étude de l’Institut National pour le Cancer américain, les régions qui accueillaient les plus grandes raffineries de cuivre, de plomb ou de zinc avaient aussi des taux très élevés de cancers du poumon : Kennecott Cooper (Nouveau-Mexique et Utah), Asarco (Washington, Texas), Anaconda Copper (Montana), Phelps Dodge Corp (Arizona)… Les industriels prétendaient qu’ils n’avaient pas les moyens de mettre en place des systèmes anti-pollution efficaces pour réduire les émanations d’arsenic, sans nuire aux emplois locaux…

Les pesticides ne sont rien d’autres que des substances toxiques issues de la pétrochimie, répandues en grandes quantités dans l’environnement et que nous retrouvons immanquablement sous forme de résidus dans notre nourriture et l’eau que nous buvons. Selon l’OMS, près de 500 000 personnes étaient intoxiquées tous les ans par des pesticides et 5000 en mouraient. Des concentrations alarmantes d’organochlorés cancérogènes étaient retrouvées chez les populations vivant dans les grandes régions agricoles. Les pesticides organochlorés ont été progressivement remplacés par des organophosphorés qui offraient l’avantage de se dégrader plus rapidement dans l’environnement. Le revers de la médaille c’est qu’ils étaient aussi beaucoup plus assimilables par les organismes vivants. De nombreux agriculteurs et ouvriers d’usines ont alors été gravement intoxiqués par des composés de cette famille, comme la Parathion et la Malathion. Les multinationales productrices de pesticides avaient suffisamment de puissance financière pour mettre en place un lobby défendant leur intérêt au détriment de l’environnement et de la santé des populations. Elles avaient mis en place des systèmes obligeant les paysans des pays du Sud à s’approvisionner chez elles, même pour des pesticides interdits dans les pays occidentaux. Ainsi le Phosvel, un phosphate organique aux propriétés pesticides et fongicides, était fabriqué par l’usine Velsicol (Texas), mais sa commercialisation aux Etats-Unis n’avait jamais été autorisée à cause de sa très forte toxicité (les ouvriers de l’usine intoxiqués étaient connus sous le nom de “zombies Phosvel”). Ceci n’a pas empêché Velsicol de vendre sans vergogne son poison dans des pays en voie de développement comme l’Inde, le Pakistan, le Brésil, la Colombie, l’Indonésie… Il faut dire que cette entreprise avait été impliquée dans d’autres scandales : empoisonnement au PCB dans le Michigan en 1977, plus grande décharge de mercure des USA à Woodbridge (New Jersey)…

Les cocktails de produits chimiques peuvent s’avérer encore plus dangereux que les substances isolées. Dans la décharge de Hooker Chemical sur le Love Canal, de la dioxine mortelle dérivée du pesticide 2-4-5-T fut rendue soluble dans l’eau en réagissant avec du benzène, ce qui lui permit de se répandre facilement dans les nappes phréatiques pour polluer ensuite l’environnement voisin. En 1979, une décision de justice imposa à la Hooker Chemical Company de traiter les fuites de produits chimiques de ses installations sur la rive Ouest du lac Michigan, tenues pour responsables de la contamination du Love Canal : La société fut contrainte de traiter plus de 1,2 million de mètres cubes de matériaux. La maison mère, Occidental Petroleum, accepta de payer la dépollution qui coûta 20 millions de dollars. Cette victoire servit de modèle du genre dans la dépollution des déchets toxiques.

Pollution chimique en Chine

Avons-nous compris les leçons du passé ?

hélas non…

En 2015 les 5 plus grandes multinationales de l’industrie chimiques sont BASF (Allemagne), Sinopec (Chine), Dow Chemical (USA), SABIC (Arabie Saoudite) et Mitsubishi Chemical Holdings (Japon)(données Statistica 2017). Même si BASF occupe la première place depuis une dizaine d’années, la migration de la chimie hors de l’Europe et de l’Amérique du Nord se confirme, ce qui n’est pas forcément une bonne nouvelle pour l’environnement. Le chiffre d’affaires combiné des 50 plus grands groupes du secteur représente en 2014 un chiffre d’affaires de 961 milliards de dollars.

Le PVC est encore largement utilisé dans de nombreux secteurs (bâtiment, médical, mode, automobile…), généralement amélioré avec des additifs (plastifiants, lubrifiants, stabilisateurs…), principalement des composés organiques comme les phtalates et le bisphénol A. Ces derniers sont des perturbateurs endocriniens bien connus aujourd’hui (les perturbateurs endocriniens peuvent affecter la fertilité, le développement génital et la grossesse, voire provoquer certains cancers). 90 % de la production de phtalates est destinée au PVC. Puisque les phtalates et le Bisphénol A (BPA) ne sont pas chimiquement liés au polymère de PVC, ils ont tendance à migrer facilement vers l’extérieur et à être libérés lorsque le plastique vieillit, ce qui explique pourquoi ils se retrouvent partout dans l’environnement (air, sol, eau, denrées alimentaires…). Depuis janvier 2015, le BPA est interdit en France dans la fabrication de contenants alimentaires. Les industriels se sont empressés de le remplacer par les bisphénols S ou F, dont la nocivité posera à son tour un problème de santé (sinon, pourquoi les avoir interdits dans les biberons ?). Les objets en PVC posent un autre problème de santé qui est le dégagement de composés organiques volatiles (COV), caractéristique par exemple de l’habitacle d’une automobile neuve. Les COV (aldéhydes, alcools, plastifiants, alcanes) sont pour la plupart dangereux pour la santé humaine et leur accumulation à l’intérieur d’une maison augmente à long terme le risque de cancer et de maladies cardiovasculaires.

La combustion du PVC dégage de l’acide chlorhydrique (piégé dans les filtres antiacides des usines d’incinérations) et génère, lorsque la température n’est pas optimisée, des quantités variables de dioxines et furanes hautement toxiques. Ce n’est que depuis l’an 2000, avec le projet Vinyl2010, qu’un procédé de recyclage du PVC a été progressivement mis en place en Europe. Jusqu’à cette date, on se contentait de le mettre en décharge ou de l’incinérer. Si Vinyl2010 a permis de recycler annuellement 260000 tonnes de PVC sur la période 2000-2010, l’Europe souhaite aller plus loin avec l’engagement VinylPlus qui vise à recycler 800000 t de PVC par an d’ici 2020, grâce notamment au procédé Vinyloop. Près de 570000 tonnes de PVC ont été recyclées en 2016.

Les problèmes liés à l’utilisation irraisonnée des pesticides ont été mis en évidence dès 1962 par Rachel Carson dans son livre “Silent Spring” (“Un printemps Silencieux”). Ce début de prise de conscience a ouvert la voie à des produits jugés plus sûrs et plus respectueux de l’environnement. L’Agence américaine pour la protection de l’environnement (Environmental Protection Agency, EPA) fut alors créée en 1970 pour être habilitée à enregistrer les pesticides avant leur mise sur le marché, sur la base de l’évaluation des risques potentiels pour l’homme et l’environnement. Les années 1970 et 1980 ont vu l’introduction de l’herbicide le plus vendu au monde, le glyphosate que l’on trouve dans le fameux Roundup de Monsato (les herbicides sont les pesticides les plus utilisés). La plupart des produits agrochimiques de nouvelle génération introduits à cette époque étant sélectifs, des problèmes de résistance sont très vite apparus. Dans les années 1990, des produits supposés moins toxiques, plus sélectifs et avec un impact environnemental moins négatif ont été développés. Malheureusement une grande partie des pesticides répandus (parfois de façon excessive) est disséminée parfois loin du lieu d’épandage, et retombe avec les pluies pour créer une pollution diffuse de la majorité des eaux continentales. A cette pollution insidieuse vient s’ajouter celle “accidentelle” liée au stockage, aux rejets de résidus ou d’excédents. Et il ne faut pas s’imaginer que l’interdiction des pesticides organochlorés tels que le DTT dans les pays tempérés a suffi pour nous exonérer de leurs nuisances, car ces produits extrêmement stables continuent de polluer les milieux aquatiques. Cette fuite en avant d’une industrie de l’agrochimie mettant régulièrement sur le marché de nouveaux pesticides au fur et à mesure de l’interdiction des anciens a fini par causer une catastrophe écologique dans les zones de culture. Une récente étude scientifique internationale a montré un déclin dramatique (-80%) de la population estivale d’insectes volants entre 1989 et 2017 dans des aires protégées en Allemagne (revue Pos One). Il n’y a aucune raison de penser que la situation ne serait pas pire en France, premier consommateur de pesticides en Europe. Les insectes ne sont pas les seuls concernés. L’agriculture intensive industrielle a détruit des écosystèmes entiers, que ce soit la microflore (bactéries, champignons) et la microfaune (lombrics) du sol, les insectes, les oiseaux, les mammifères… Nous avons oublié, à moins d’être collectivement suicidaires, que nous sommes au sommet de la pyramide alimentaire et qu’une bonne partie des pesticides finit dans nos assiettes. Pour convaincre les agriculteurs à sortir de cette entreprise de destruction massive, l’argument de la biodiversité ou de la santé humaine ne semble pas suffire et il faudra sans doute en trouver d’autres, plus percutants.

Globalement, la consommation de pesticides a doublé tous les dix ans entre 1945 et 1985. Cette progression s’est ensuite ralentie et les quantités de pesticides utilisés ont commencé à décroître en Europe depuis une quinzaine d’années, en partie grâce à la prise de conscience de plus en plus forte des consommateurs de l’impact de ces substances chimiques sur la santé humaine et l’environnement. En France, le Plan gouvernemental Ecophyto (2008) visait une réduction de l’utilisation de pesticides de 50% à l’horizon 2018. C’est le contraire qui s’est passé puisqu’on a observé entre 2009 et 2013 une augmentation de 5% de la consommation nationale de pesticides. En 2011, près de 93 % des cours d’eau métropolitains étaient pollués par des pesticides (rapport “Environnement en France – édition 2014“). Si 30 % des points de suivi présentaient de 1 à 5 pesticides, 18 % en cumulaient plus de 20. Des concentrations en pesticides supérieures à 0,5 µg/l étaient retrouvées dans 30 % des points de suivi des cours d’eau (culture de céréales, maïs, vigne…). Cette contamination était principalement due à des herbicides, du moins en Métropole. En Outre-Mer, notamment en Martinique et Guadeloupe, il s’agissait plutôt d’insecticides comme le fameux Chlordécone. Ce sont souvent les mêmes résidus de pesticides qui sont retrouvés d’une année sur l’autre, même longtemps après leur interdiction officielle : Glyphosate et composés de dégradation dans 60% des eaux contrôlées en Métropole, Atrazine et composés de dégradation, interdite depuis 2003, dans plus de 30% ; Diuron interdit depuis 2008 dans plus de 15% ; Chlordécone et composés de dégradation, interdit depuis 1993, dans plus de 70% des eaux contrôlées en Guadeloupe et Martinique ! La décision d’autoriser l’utilisation intensive d’un pesticide peut donc engager l’avenir de plusieurs générations.

Le Plan Ecophyto 2 (2015) s’est contenté de reporter la réduction de 50% à l’horizon 2025, ce qui ne semble pas du tout réaliste sans une révolution des mentalités dans le monde agricole. Il faut dire que le lobby de l’agrobusiness est particulièrement puissant. Comment sinon  expliquer que l’Union Européenne en soit encore, en octobre 2017, à débattre  sur le renouvellement pour 10 ans de l’autorisation de commercialisation du Glyphosate, alors que ce pesticide a été identifié comme “cancérigène probable” par le Centre International de Recherche sur le Cancer en 2015. Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

Historiquement, l’utilisation d’arsenic sous forme de pesticides ou de produits de préservation du bois a causé une pollution importante et durable des eaux et des sols. La pollution de l’environnement par l’arsenic est aussi causée par diverses activités humaines, en particulier les activités minières et métallurgiques qui peuvent accélérer le taux de libération d’arsenic à partir de minéraux sulfurés, de la fonte du cuivre et de l’or ou de la combustion du charbon. La pollution atmosphérique provenant de l’industrie minière et métallurgique a été plus particulièrement ciblée par la réglementation antipollution. Dans les fonderies, des épurateurs et dépoussiéreurs permettent d’éliminer jusqu’à 99,7 % des poussières et des fumées produites au cours de la fonte des minerais. L’arsenic contenu dans les eaux usées et les résidus miniers peut être piégé avec des composés de fer, des membranes d’argile, des filtres à charbon actif ou des plantes de remédiation. Ces différentes mesures ont permis de réduire de 79 % entre 1993 et 2009 les rejets d’arsenic dans l’environnement découlant des activités minières. Cette baisse s’explique aussi par la fermeture de l’immense mine d’or Giant en 2000 (Canada).

Si le nombre de produits chimiques n’a cessé d’augmenter, des règlements ont été mis en place pour alerter sur leur dangerosité potentielle ou avérée. En Europe, toutes les substances dangereuses ainsi que les substances soumises à REACH (Registration, Evaluation, Authorization and restriction of CHemicals) doivent être notifiées à l’ECHA (European Chemicals Agency). Les substances concernées par REACH sont celles produites à partir d’un volume annuel supérieur à une tonne, soit trente mille substances en Europe. Les produits chimiques peuvent perturber le fonctionnement de l’organisme et provoquer des intoxications aiguës ou chroniques. Le contact répété avec certains produits, même à de faibles doses, peut à termes nuire à la santé.

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