L’industrie de la fourrure

L’industrie de la fourrure

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les affaires continuent… – pages 436-440

Dans les années 70, porter de la fourrure était encore à la mode malgré un mouvement de dénonciation de l’industrie de la fourrure qui a débuté dans les années 60, l’accusant de détruire, souvent avec cruauté, la biodiversité pour des raisons frivoles. Les pièges  à palette, comme ceux utilisés par les trappeurs, avaient été interdits dans la plupart des pays européens, mais pas aux Etats-Unis où cet instrument de torture fut même promu au rang “d’instrument d’équilibre de la vie sauvage”. Malgré les lois, les piégeurs continuaient partout d’utiliser des pièges à palette, la plupart du temps sans se soucier vraiment des saisons de chasse ou des quotas de prises.

La Russie était le plus gros producteur de fourrure dans le monde, avant que ce commerce ne fasse la richesse des colons français et anglais en Amérique du Nord du XVII° au XIX° siècle, construisant de véritables empires (North West Co., Hudson Bay Co…). La fourrure destinée au marché européen était surtout celle du castor, alors même que l’espèce européenne avait déjà été pratiquement décimée. Des villes comme Detroit, Albany ou Saint-Louis ont été édifiées à l’emplacement des comptoirs commerciaux. Ce fructueux commerce a aussi conduit de nombreuses espèces de mammifères  au bord de l’extinction.

Entre 1976 et 1977, pas moins de 17 millions d’animaux sauvages ont été massacrés aux Etats-Unis pour leur fourrure, en majorité des rats musqués (6,5 millions), des lapins (3,5 millions), des ratons-laveurs (3,2 millions), des ragondins (1,6 million), des opossums, des renards, des visons, des coyotes, des castors, des phoques, des blaireaux, des loutres, des hermines, des martres et des lynx. Venaient s’y ajouter les fourrures provenant de l’élevage, dont 3 millions de visons, des chinchillas et des renards. La fourrure la plus cotée était celle du bébé lynx (275 $). Ceux qui s’enrichissaient le plus étaient certainement les négociants, dont le plus important, la société Scheflin-Reich (dissoute en 1994), vendait chaque année 20 millions de fourrures de vison. Pendant environ deux siècles, la fourrure a été l’une des principales ressources économiques du Nord de l’Amérique, jusque vers le milieu du XIX° siècle où le commerce des fourrures a commencé à décliner. Le déclin s’est poursuivi et le nombre de fabricants américains de vêtements en fourrure a été divisé par plus de trois entre 1947 et 1977. Dans la même période, les importations en provenance du Canada, de Hong-Kong, de Taïwan, de Corée, de Grèce ou d’Italie n’ont cessé de progresser (+500% entre 1972 et 1977). Les producteurs occidentaux commençaient à délocaliser leurs usines dans les pays à main d’œuvre moins coûteuse. Si le commerce de fourrure perdurait, c’était avant tout à cause de l’existence d’une clientèle aisée, principalement Nord-Américaine (630 000 vêtements de fourrure vendus par an), Ouest-Allemande, Suisse et Japonaise.

En 1973, les Etats-Unis, puis certains États européens, adoptèrent des législations portant sur le commerce international des espèces en danger. L’interdiction du commerce des peaux de félins tachetés (léopards, guépards, jaguars, tigres, ocelots) eut comme conséquences le développement d’un trafic illégal et une augmentation des prises d’autres animaux à fourrure, comme les loups ou le lynx d’Amérique du Nord, espèces jusqu’alors plus ou moins délaissées. Près de 100 000 lynx furent abattus en 1977-1978 et la ESSA (Endangered Species Scientific Authority) tenta d’en interdire l’exportation des fourrures. Les associations de protection de la vie sauvage se heurtèrent aux organismes fédéraux et à l’industrie de la fourrure qui s’acharnèrent à vouloir prouver que l’espèce ne courait aucun risque. Le Service de la Pêche et de la Vie Sauvage finit par leur donner raison en votant un arrêté restrictif temporaire interdisant l’exportation des peaux de lynx.

Le massacre des bébés phoques est un autre exemple bien connu de l’acharnement du lobby de la fourrure à détruire la biodiversité pour son profit. Chaque année, les chasseurs de Terre-Neuve abattaient à la masse près de  180 000 bébés phoques à fourrure blanche, certains âgés d’à peine 18 jours !. Les biologistes avaient alerté que les quotas annuels d’animaux prélevés étaient beaucoup trop élevés pour assurer la pérennité de l’espèce, mais les chasseurs, soutenus par le Gouvernement canadien soutenaient le contraire. Des associations comme Greenpeace, la Fondation pour les Animaux et la Fondation Internationale pour la Protection des Animaux, ainsi que des personnalités comme Brigitte Bardot, s’opposèrent au massacre des bébés phoques, en attirant l’attention de la presse et du grand public sur cette barbarie des temps modernes. Leur action provoqua une vague d’indignation dans le monde entier. Comment en effet résister au regard attendrissant et incrédule d’un bébé phoque face à un sauvage sanguinaire armé d’une massue ? Le Gouvernement du Canada fut contraint de reculer et de renforcer sa réglementation.

La solution est peut-être dans la fourrure synthétique, une invention de George Borg (le père de l’embrayage automatique !). Elle eut le soutien d’associations de protection de la nature telles que l’association des Amis de la Terre qui lança un appel en faveur du boycott international des produits en fourrure naturelle. Malheureusement, les quelques 2,5 millions de fourrures synthétiques vendues alors annuellement ne concurrençaient qu’à la marge l’industrie de la fourrure naturelle à laquelle la riche clientèle restait attachée. La fourrure était même devenue un véritable placement, prenant d’autant plus de valeur que l’espèce animale était menacée de disparition. Les riches spéculaient en quelque sorte sur l’appauvrissement de la biodiversité.

En 2014, l’industrie de la fourrure pèse plus de 35 milliards d’euros et emploie plus d’un million de personnes dans le monde (données PricewaterhouseCoopers). Plus de 56 millions d’animaux sont massacrés chaque année uniquement pour leur fourrure, dont 85% issus des élevages et 15% prélevés dans la nature (sans compter le braconnage illégal et les quelques 80 millions de victimes collatérales du piégeage). D’après la Fédération internationale du commerce de la fourrure (IFTF), les ventes mondiales de fourrure seraient en augmentation (14 milliards d’euros en 2011 et 32 milliards d’euros en 2013), en grande partie à cause de la demande croissante en provenance de la Chine, pays où la protection des animaux ne semble pas être une priorité. Aujourd’hui, la plupart des grandes marques de la mode ont bannis la fourrure naturelle de leur collection. Stella McCartney est l’une des premières à s’être engagée, dès 2001, dans une mode éthique. Elle a été suivie par Calvin Klein, Tommy Hilfiger, Hugo Boss, Giorgio Armani, Ralph Lauren… Mais il reste des irréductibles comme Karl Lagerfeld, qui n’ont toujours pas évolué et continuent de faire défiler de jeunes gens portant des peaux d’animaux morts.

De nombreux témoignages ont alerté à plusieurs reprises l’opinion publique sur les conditions atroces de traitement des animaux dans les fermes d’élevage, comme des chiens écorchés vifs dans une ferme de fourrure chinoise. “Les animaux sont tués dans des conditions atroces : souvent par électrocution anale ou vaginale, par asphyxie ou empoisonnement. Dans la nature, les animaux sont capturés dans des pièges qui leur brisent les pattes. Ils peuvent souffrir pendant des jours, et mourir petit à petit de faim, de soif, se vider de leur sang ou être dévorés.” Mimi Bekhechi, directrice de la fondation PETA (People for the Ethical Treatment of Animals).

Les éleveurs américains et européens affirment aujourd’hui  prendre en compte le bien-être animal. Mais, ce n’est qu’une façade car la production a été délocalisée en Asie, où les réglementations sont plus souples et généralement peu appliquées. En 2014, Hongkong a réalisé entre 70% et 80% des exportations de fourrure dans le monde et la Chine a produit 35 millions de peaux de vison, contre seulement 7,5 millions pour l’Amérique du Nord et  1,9 million pour la Russie. Le label “Origin Assured” (Origine Assurée) délivré par la Fédération internationale de fourrure est censé garantir que les animaux qui ont été tués n’ont pas été maltraités. Selon la PETA, ce label ne garantit en rien le bien-être animal.

 

A noter que la North West Company existe toujours et que l’une de ses filiales, Les Magasins Northern, située à Winnipeg dans l’édifice qu’occupait anciennement la Compagnie de la Baie d’Hudson, poursuivent les activités de traite des fourrures.

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