L’hécatombe

Eléphant

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les quatre grands changements : Les choses qui disparaissent – pages 306-308

 

En 1981, les auteurs de l’Almanach Cousteau de l’Environnement faisaient le triste constat de l’accélération de l’hécatombe des espèces animales. Les experts prédisaient à l’époque une forte progression de ce taux dans les décennies à venir, n’hésitant pas pour certains à parler de l’extinction d’un demi-million d’espèces dans la forêt tropicale avant la fin du XXème siècle.

Le principal responsable de cette hécatombe est bien entendu l’être humain et en particulier la chasse. Ainsi, les aigrettes avaient failli disparaître au début du XXème siècle à cause de la mode des chapeaux à plume ; la population de rhinocéros avait chuté de moitié simplement à cause d’une stupide croyance asiatique conférant à leur corne des propriétés aphrodisiaques ; le cerf musqué d’Asie a été anéanti pour son musc utilisé en parfumerie, les tortues de mer ont failli disparaître (article “Il y a beaucoup à sauver : Les tortues de mer“)… sans parler de l’engouement à cette époque pour la fourrure rare, en particulier celle des félins tachetés (panthère, tigre, jaguar, ocelot…).

Des traités internationaux existaient pourtant pour protéger les espèces en danger : La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Convention de Washington, 1973), Recommandations de la Commission Baleinière Internationale, Loi sur la Protection des mammifères Marins… Ce n’était néanmoins pas suffisant pour empêcher l’explosion depuis 1973 des ventes d’animaux et de plantes sauvages (+ 9500 % en 5 ans  aux Etats-Unis !). Le commerce illicite d’oiseaux, de serpents, de singes, de félins rares ne cessait de s’amplifier, souvent grâce à des complicités des autorités locales.

Il faut dire que ce marché illicite était de plus en plus fructueux. Le prix de l’ivoire avait été multiplié par 10 en 10 ans, ce qui rendait ce trophée irrésistible pour les braconniers : Entre 100 000 et 400 000 éléphants d’Afrique auraient été massacrés pour leurs défenses au cours de la seule année 1978 ! Si la contrebande d’animaux sauvages rivalisait avec le trafic de drogue, les peines encourues étaient sans commune mesure. Par exemple, en 1979, la Hong Kong Fur Factory Ltd n’avait été condamnée qu’à une simple amende de de 1540 $ pour avoir importé illégalement 319 peaux de guépards éthiopiens d’une valeur de  43 900 $. Les douaniers étaient plutôt désarmés pour lutter efficacement contre ce fléau, même si des services spécialisés dans le commerce de la faune exotique avaient été créés, comme États-Unis ou en France (Office national de la chasse et de la faune sauvage). Bien que le commerce international de l’ivoire fasse l’objet d’un moratoire depuis 1989, aujourd’hui encore la guerre contre le trafic de l’ivoire et des cornes de rhinocéros est loin d’être gagnée. Le braconnage ne connait pas les frontières des réserves naturelles, comme celle du parc Kruger en Afrique du Sud, et le trafic mondial de l’ivoire et de la corne de rhinocéros représente chaque année un chiffre d’affaires de 20 milliards de dollars. Ainsi, 105 tonnes d’ivoire illicite ont été officiellement détruites à Nairobi le 30 avril 2016. Ce trafic est contrôlé par les réseaux mafieux et par les groupes armés rebelles comme les islamistes Chebab somaliens qui y trouvent un moyen de financement. Chaque année, près de trente-cinq mille éléphants et un millier de rhinocéros sont massacrés pour le profit d’une minorité d’individus. Le prix de vente d’un kg de poudre de corne de rhinocéros est estimé à 60 000 $, Soit le double de celui de l’or et du platine.

Des associations citoyennes se sont aussi formées pour lutter contre le massacre des espèces animales. C’est le cas du célèbre Sea Shepherd qui a pour objectif de combattre les baleiniers braconniers, pour la plupart Japonais (article “Il y a beaucoup à sauver : Les baleines“).

Les mesures de protection ne font pas souvent le poids face aux enjeux financiers colossaux que représentent le trafic illicite des espèces sauvages et la régression généralisée des biotopes d’origine liée à l’urbanisation et à l’agriculture (déforestation, assèchement de marécages, détournement de cours d’eau, pollutions…). La destruction des milieux écologiques est souvent due à une concurrence entre les humains et la nature sauvage pour ce qu’ils considèrent comme leur espace vital. Le problème est encore plus dramatique dans les pays pauvres où la lutte pour la terre arable est  acharnée et où la préservation de la nature n’est pas une priorité face aux problèmes de survie des populations.

Ainsi, à la fin des années 70, les éleveurs indiens réclamaient, pour protéger leurs troupeaux, que les derniers lions d’Asie fussent éliminés (classés sur liste rouge UICN des espèces en danger critique d’extinction depuis 2000). Même chose en Afrique où les éleveurs réclamaient la tête des zèbres, girafes et antilopes qui disputaient au bétail les pâturages des savanes.

En Thaïlande, l’accroissement de la surface des rizières, l’expansion des plantations de caoutchouc, l’exploitation des mines et l’urbanisation avait provoqué un profond bouleversement des biotopes par la destruction des trois quarts de la forêt tropicale et l’assèchement des marais. Plus de 43% de la forêt thaïlandaise a été décimée depuis 1980. Or ces forêts de bois durs mettent plus de temps à se reconstituer et un grand nombre d’espèces endémiques, notamment de bois précieux, sont en voie de disparition.

En Amérique Latine, en particulier dans le bassin de l’Amazone, des pans entiers de forêts vierges ont été rasés pour cultiver des bananes et élever du bétail destinés à l’exportation (“Manaus et l’enfer vert d’Amazonie”, “Il y a tant à sauver : l’Amazonie”). Chaque année des milliers de kilomètres carrés étaient déboisés, provoquant la destruction d’écosystèmes uniques avant même que l’on connaisse leur existence. La moitié des forêts tropicales avaient disparu à la fin des années 70.

L’une des rares méthodes efficaces de protection des espèces en danger est de leur trouver une valeur économique (aliment, tourisme, médicament…) tout en favorisant l’élevage.Par exemple, les fermes à crocodiles, comme celles installées aux Caraïbes, permettaient de proposer des peaux à bas prix et de préserver les individus vivant à l’état sauvage. Même chose pour l’élevage de poissons ou d’oiseaux exotiques vendus à des prix abordables.

En 1981, les auteurs de l’Almanach Cousteau de l’Environnement ne se faisaient donc guère d’illusion sur la préservation des habitats naturels et des espèces en danger, face à une pression anthropique de plus en plus forte. Il apparait aujourd’hui que leurs prévisions étaient tout à fait conformes à ce qui est advenu de la biodiversité  dans les 3 décennies qui ont suivi. Les scientifiques affirment que nous assistons à la 6ème grande extinction des espèces, après celle des dinosaures il y a 66 millions d’années. Jamais depuis cette période la planète n’a vu disparaître ses espèces animales à un rythme aussi effréné. Bien entendu, l’homme continue de se croire au dessus des lois naturelles et protégé par sa fabuleuse intelligence. Mais il devrait savoir que sa propre espèce fera probablement partie des espèces condamnée à disparaître. La vie sur terre reprendra ses droits, mais il lui faudra peut-être plusieurs millions d’années pour retrouver la biodiversité du début du XXème siècle. Selon l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN), près de 41 % des espèces d’amphibiens et 26 % des espèces de mammifères seraient menacées d’extinction (Stanford University – 06/2015).

En mars 2015, un article paru dans la revue Current Biology (D.A. Conde et al. Opportunities and costs for preventing vertebrate extinctions. Current Biology 25, 6, 219–221, 16 March 2015) a classé en fonction de leurs chances de survie les espèces de vertébrés (mammifères, reptiles, oiseaux et amphibiens) à partir d’une liste de 841 animaux les plus menacés établie par l’ONG Alliance Zero extinction. Les chercheurs ont d’abord estimé que pas moins de 1,2 milliard d’euros par an seraient nécessaires pour sauver la totalité de ces 841 espèces pendant une période de vingt ans.  Lorsqu’on classe ces espèces par pays, on a la malheureuse surprise de voir que la France est en tête du classement, à égalité avec le Brésil. En effet, trois espèces d’oiseaux des territoires ultramarins comptent parmi les plus menacés : l’Albatros d’Amsterdam (terres australes françaises ; 50 individus en 2015), le monarque de Tahiti et le pétrel de Bourbon (île de la Réunion).

Liste des 15 vertébrés connus les plus menacés selon l’article de Current Biology :

  • Amphibiens : lyciandre de Beydaglari (salamandre de Turquie), bokermannohyla izecksohni, hypsiboas dulcimer et physalaemus soaresi (grenouilles brésiliennes), pseudophilautus zorro (grenouille du Sri Lanka), allobates juanii (grenouille de Colombie).
  • Oiseaux : alouette de Ash (Somalie), monarque de Tahiti, pétrel de Madère, pétrel de Bourbon, nésospize de Wilkins (Atlantique Sud), albatros d’Amsterdam.
  • Mammifères : lophuromys eisentrauti (rat du Cameroun), rat grimpeur du Chiapas (Mexique), geomys tropicalis (gaufre mexicain, petit rongeur).

L’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) a classé 23 250 espèces de plantes et animaux en danger de disparition imminente (le niveau suivante étant “disparition constatée”). 41 % des amphibiens, 13 % des oiseaux, 25 % des mammifères, 31 % des requins et raies et 33 % des coraux sont menacés d’extinction au niveau mondial. La France, avec 1 118 espèces, figure parmi le top 10 des pays hébergeant le plus grand nombre d’espèces menacées. Parmi les espèces les plus emblématiques de cette sinistre liste on trouve la panthère de l’Amour, l’éléphant de Sumatra, le marsouin du pacifique, le lépilémur septentrional (lémurien), le rhinocéros de Java, la tortue luth, le tigre de Sibérie, l’orang-outan de Sumatra, le gorille des montagnes et le saola (licorne d’Asie).

Campagne WWF 2014

L’une des principales missions de WWF (Fond Mondiale pour la Nature) est la défense des espèces en danger, en ciblant son action sur un nombre restreint d’espèces jugées prioritaires parmi les quelques 13 à 20 millions présentes sur Terre : baleines, dauphins, éléphants, grands singes, ours blanc, ours brun, panda géant, rhinocéros, tigre, tortue marine, thon rouge.

 Lire aussi les articles “Espèces animales disparues“, “Une simple morue”, “Faire-part de décès : Les espèces animales éteintes”, “Promesses de retour :…

 

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