Les tulipes au sel, l’Alsace à la saumure

Les tulipes au sel, l’Alsace à la saumure

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Boire, manger, respirer – pages 510-511

Mines de Potasse d’Alsace – Zone Bonn Marie-Louise

A la fin des années 70, le Rhin charriait environ 15 millions de tonnes de sel dont une vingtaine d’entreprises riveraines se délestaient chaque année (Mines de Potasse d’Alsace…). Ces sous-produits étaient essentiellement constitués de chlorure de sodium de faible pureté par rapport à son équivalent marin ou salin, et dont une petite fraction était utilisée comme sel de déneigement. Si la concentration en chlore à l’embouchure du fleuve était de 140 mg/L en 1969, elle atteignait plus de 200 mg/L en 1980, soit le double de ce que recommandait alors l’OMS (le seuil a été réévalué à 600 mg/L, ce qui correspond à la limite de perception du goût salé). Ces concentrations étaient trop élevées pour les Hollandais, y compris pour la culture des tulipes.

En 1976, les pays rhénans ont signé à Bonn un traité de dépollution du Rhin. Il a été décidé de réinjecter en profondeur (1800 m) le sel alsacien dans les terres de la commune de Reiningue, jusqu’à la poche d’eau thermale dite de la “Grande Oolithe”. C’était bien là une décision absurde, comme celles auxquelles nous ont habitués les décideurs. Quel intérêt y avait-il de polluer ainsi une ressource naturelle dont on connaissait la fragilité ? Pourquoi risquer de contaminer les nappes phréatiques de la région ? Le Gouvernement français n’osait même pas présenter ce traité à son Parlement et le projet qui a dû être abandonné face à l’hostilité des communes d’Alsace.

Il aurait pourtant suffit de déverser l’excédent de sel dans la Mer du Nord, mais le transport de la saumure jusqu’à Rotterdam, via une sorte de “saumoduc”, était jugé trop onéreux. Les mines de potasse pouvaient aussi vendre leurs excédents aux soudières de Lorraine et aux Pont et Chaussées pour le déneigement. C’était une solution à la fois simple et peu coûteuse, mais les industriels du sel refusaient que l’on casse ainsi le marché. Business as usual… La situation était devenue ubuesque lorsque des entreprises se sont créées pour réenterrer aux Pays-Bas le sel extrait en Alsace !

Si les rejets dans les eaux superficielles ont été abandonnés à partir de 1976, les infiltrations du sel contenu dans les terrils des Mines de Potasse d’Alsace ont abouti à la formation de zones salées dans la nappe phréatique. Ces “angues salées” étaient caractérisées par une teneur en chlorure dépassant la norme de potabilité (maximum 250 mg/litre). Elles s’étendaient sur 150 km² au début des années 70 et contenaient plus de 2,5 Mt (millions de tonnes) de sel. Près de 70 puits ont été construits pour extraire le sel de la nappe phréatique, ce qui a permis de restaurer la qualité de la nappe phréatique. La surface des “langues salées” était redescendue à 14 km2 en 2013.

Avons-nous retenu la leçon ? Ce n’est pas certain lorsqu’on lit sur le site officiel des Mines de Potasse d’AlsaceLa solution des rejets au Rhin via le SAUMODUC peut apparaître comme un simple déplacement du problème de pollution. En réalité, ce problème change fondamentalement de dimension, en raison des dilutions bien plus importantes, obtenues grâce au débit du fleuve, puisque le sel ne constitue pas en soi, un élément toxique ou polluant et que seules les concentrations excessives entraînent des problèmes de consommation et d’utilisation de l’eau.”

 

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