Les syndicats et l’environnement

Les syndicats et l’environnement

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Le travail, les loisirs – pages 556-560

Le travail est une obligation de la condition humaine et même ceux qui ne travaillent pas bénéficient du labeur d’autrui.

 

Gilbert Pugliese, ouvrier de 51 ans à la Jones & Laughlin Steel Corporation (Cleveland) refusa en 14 juin 1971 de déverser des huiles usées de laminoirs dans la rivière Cuyahoga déjà bien polluée. “Les industries continuent à polluer les cours d’eau et l’air. Un jour il faudra prendre position” avait-il déclaré. Il fut licencié sur le champ…avant d’être rapidement réintégré, suite à une vaste campagne nationale de soutien.

Les syndicats dans la fanfare de l’écologie

Le monde ouvrier semblait avoir acquis une conscience écologique. Lors de “Jour de la Terre” en 1970, Walter Reuther, président de l’United Auto Workers Union, puissant syndicat américain, déclara : “La crise de l’environnement a atteint des proportions tellement catastrophiques que je pense que le mouvement syndical est maintenant obligé de soulever la question à la table des négociations, dans tous les secteurs industriels qui contribuent d’une façon déterminable à la détérioration de l’environnement de l’environnement de l’homme.”. Plusieurs grands syndicats s’engagèrent pour l’écologie en soutenant le “Beather’s lobby” pour une législation sur la pollution de l’air.

Les ouvriers étaient confrontés à un terrible dilemme. Ils devaient souvent choisir entre travailler dans des entreprises polluantes, dans des conditions d’hygiène discutables, ou risque de perdre leur travail pour préserver la santé de leurs proches et l’environnement.

Le chantage à l’emploi

En février 1971, l’Union Carbide Corporation menaça de fermer son usine de Marietta (Ohio) et de licencier les 625 salariés, sous prétexte qu’une mise en conformité avec la législation sur l’air était trop coûteuse. L’un des syndicats de l’entreprise protesta contre ce chantage à l’emploi, tandis qu’un autre pris la défense des dirigeants. Le chantage à l’emploi échoua de justesse. Les syndicats qui se trouvaient au milieu d’un conflit entre industriels récalcitrants et défenseurs de l’environnement, ne pouvaient pas risquer de faire perdre leur emploi à leurs affiliés et les pollueurs industriels ne le savaient que trop bien.

La brouille et la réconciliation

Au début des années 70, les mouvements écologistes ne s’engageaient pas vraiment pour préserver l’environnement des travailleurs et la récession de 1973-74 ne fit qu’aggraver les choses. Le mouvement général de protestation contre la dégradation de l’environnement s’estompa peu à peu et les syndicats eurent fort à faire pour protéger les droits des salariés. Il fallait rebâtir une alliance…

L’Association des Ecologistes pour le Plein Emploi fut créée en 1975 à Washington sous le patronat d’une centaine de groupements écologistes pour renouer les liens avec les syndicats. Elle prenait position pour une économie de plein emploi, respectueuse de l’environnement et pour une meilleure répartition des richesses.

L’environnement du poste de travail

Au début des années 70, les écologistes se sont souvent bornés à de vagues déclarations de principe sur la qualité de l’environnement de travail. Certains écologistes commencèrent à s’alarmer de la présence de polluants auxquels les travailleurs étaient exposés dans les entreprises et à s’allier avec les syndicats ouvriers. Ces derniers accueillir favorablement ce nouvel intérêt des écologistes pour l’environnement du poste de travail. Restait à faire le lien entre les problèmes écologiques à l’extérieur des usines. Plusieurs syndicats internationaux commencèrent à présenter des demandes de contrôles de pollution lors des négociations avec le patronat. Leurs exigences ont été très souvent repoussées. Les syndicats ont continué à faire pression et l’United Steel Workers obtint la signature d’un accord obligeant le Republic Steel (Indiana) à réduire le niveau de poussières de graphite à l’intérieur et à l’extérieur de l’usine. Cet accord sans précédent fut le premier d’une longue série.

Malgré ces coopérations encourageantes, les désaccords entre écologistes et syndicats restaient nombreux. Il suffit de lire ce que déclarait Anthony Marzocchi, directeur de l’hygiène et de la sécurité du puissant syndicat OCAW (Oil, Chemical, and Atomic Workers Union) pour comprendre l’étendue du fossé : “La raison pour laquelle nous ne soutenons pas un moratoire sur l’énergie nucléaire est que personne n’est disposé à creuser sa propre tombe économique. Regardons les choses en face : la plupart des discussions, chez les écologistes, sur ce qui se passe si une usine ferme ses portes pour cause de pollution, restent du domaine de l’abstraction.”.

L’aiguillon des économies d’énergie

La crise économique qui se prolongeait à la fin des années 70 ne facilitait pas les liens entre écologiste et syndicats. Cependant, l’explosion des coûts de l’énergie avait permis de resserrer les liens autour de l’objectif commun des énergies alternatives. Des syndicats internationaux avaient voté des résolutions pour un ralentissement, voire un moratoire des constructions de centrales nucléaires. Des groupes écologistes avaient même apporté leur soutien à des ouvriers du nucléaire pour améliorer la sécurité à l’intérieur d’une usine d’enrichissement d’uranium à Portsmouth (Ohio).

La défense de l’emploi compatible avec celle de l’environnement ?

Pas du tout, à en croire le Président des Etats-Unis qui est revenu sur ses engagements de la COP-21 sous prétexte de préserver de nombreux emplois américains. Pour relancer la filière charbon. Il est allé jusqu’à supprimer par décret le “Clean Power Plan” de Barack Obama qui promouvait le développement des énergies renouvelables.

Le milliardaire a sans doute commis une lourde erreur. La création d’emplois, l’amélioration matérielle des conditions de vie et la préservation de l’environnement peuvent être des objectifs compatibles, voire complémentaires. Théoriquement, les négociations entre syndicats et patronat permettent de répartir les bénéfices de productivité entre salaires et capital. La Commission mondiale sur l’environnement de 1987 introduisit le concept de développement durable pour maintenir la croissance économique tout en préservant les emplois, les salaires et  l’environnement. Le Rapport Brundtland  proposait “un développement qui répond aux besoins des générations actuelles sans compromettre ceux des générations futures”. Il s’agissait donc de réconcilier les intérêts de toutes les parties, grâce au progrès technique censé permettre de développer des procédés de production et de consommation moins polluants. C’était une vision upour le moins simpliste de la société. Force est de constater que depuis le début des années 70, malgré la multiplication des nouvelles technologies, nous n’avons cessé d’aggraver notre impact négatif sur l’environnement. Des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT), dans leur rapport au Club de Rome en 1972, avaient pourtant déjà démontré qu’un développement exponentiel de l’économie mondiale dans un monde aux ressources naturelles limitées est une impasse.

La grande majorité des syndicats sont opposés à la décroissance économique qui pourrait entraîner une réduction du nombre d’emplois et des salaires. Il faudra bien pourtant envisager cette hypothèse et accepter de modifier notre mode de vie pour consommer moins de ressources naturelles, quitte à mieux répartir le travail…

La mise en œuvre de la transition écologique pourrait même être considérée comme une véritable aubaine pour l’emploi, du moins si l’on en croit un rapport de plusieurs associations et syndicats paru en janvier 2017. La lutte contre les émissions des gaz à effets de serre permettrait de créer un million d’emplois d’ici 2020. Cette transition verte nécessiterait un effort financier d’investissement évalué à 104,7 milliards d’euros par an. Ce rapport se fonde sur différentes études, dont un rapport de 2012 de l’Organisation internationale du travail (OIT) qui estimait que la transition vers l’économie verte pouvait générer 60 millions d’emplois dans le monde. En 2016, l’Ademe tablait dans son “Analyse de l’étude 100 % énergie renouvelable” sur la création en France de 896 000 emplois en 2050. Si la transition écologique créera des emplois, le réchauffement climatique pourrait coûter jusqu’à 5500 milliards d’euros et détruire des dizaines de millions d’emplois si les gouvernements ne prennent pas des mesures radicales. C’est en tout cas ce qu’a déclaré en 2006 Nicholas Stern, ancien vice-président de la Banque Mondiale.

Si le passage à une économie durable créera sans doute de nombreux emplois, mais il en détruira aussi beaucoup d’autres, du moins durant la phase de transition, en particulier dans les secteurs des énergies fossiles et de l’agriculture conventionnelle. Un salarié d’une centrale à charbon aux Etats-Unis perdra son emploi et devra se reconvertir, ce qui pourra s’avérer complexe en période de crise économique. La prise en compte du volet social de la transition écologique ne doit pas être négligée si l’on veut obtenir le soutien des syndicats.

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