Les joueurs d’échecs de Vienne

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Outils propres et impropres – pages 358-360

 

Évolution

Il est commun d’entendre dire que nous connaissons actuellement une révolution technologique et culturelle comme l’humanité n’en a jamais connue. Est-ce si évident ? Comment oublier le siècle de Périclès ou la Révolution Industrielle en Europe qui ont bouleversé totalement, l’une notre mode de pensée, l’autre notre mode de vie. Comme oublier le Siècle des Lumières qui plaça tous ses espoirs dans l’ingéniosité de l’homme et le progrès technologique, rôle tenu jusqu’alors par la religion toute puissante.

En 1770, le baron hongrois Wolgang von Kempelen exhiba pour la première fois à Vienne son célèbre automate représentant un joueur d’échecs Turc capable de déplacer les pièces sur l’échiquier et, disait-on,  de battre la plupart de ses adversaires humains. Ce “bijou de technologie” fit le tour de l’Europe (Leipzig, Dresde, Londres, Paris) et eut même l’audace de battre le grand Napoléon en 1809… La supercherie finit tout de même par être découverte. Un excellent joueur d’échecs humain (un nain nommé Tibor) se cachait en réalité sous l’échiquier d’où il pouvait suivre le déroulement de la partie grâce à un ingénieux système d’aiguilles métalliques.

Le Joueur d’Échecs de Kempelen

Le Joueur d’Échecs de Kempelen

Il a fallu attendre deux siècles pour que le prodige de l’automate joueur d’échec devienne réalité. En 1950, l’ingénieur américain Claude Shannon, l’un des pères de la théorie de l’information, posa les bases du premier programme d’échecs. A partir de 1967, l’ordinateur a pu acquérir un niveau de jeu équivalent à celui d’un joueur occasionnel (programme “Mac Hack Six” du M.I.T.). Le niveau a continué à progresser et, à partir de 1988, les meilleurs ordinateurs, dont la puissance de calcul et la capacité de stockage s’accroissaient de façon exponentielle, ont connu quelques victoires sur des joueurs de classe mondiale. Le point final de cette confrontation homme/machine a été atteint le 11 mai 1997, lorsque le programme “Deep Blue” d’IBM a battu le champion du monde Garry Kasparov. A partir de cet évènement historique fortement médiatisé, beaucoup ont commencé à imaginer la fin de la supériorité de l’intelligence humaine sur celle de la machine et ont participé à la création du mythe de l’homme dépassé par sa propre créature artificielle. Ce n’était encore, comme pour l’automate turc, qu’une illusion d’intelligence. Deep Blue n’a pas gagné grâce à un raisonnement autonome intelligent, mais uniquement grâce à la force brute de calcul, sans imagination (Sciences du Jeu).

Garry Kasparov contre Deep Blue (1997)

Garry Kasparov contre Deep Blue (1997)

Le progrès technologique a longtemps consisté à remplacer l’homme dans les travaux manuels les plus laborieux : levier, roue, brouette, moulin, machine à vapeur… l’invention de la machine-à-laver par exemple a joué un rôle fondamental dans la libération de la femme. Le progrès a ensuite permis d’assister l’homme dans des tâches intellectuelles : machine à calculer, ordinateur… Il a amélioré les modes de communication : imprimerie, télégraphe, téléphone, télévision… L’Internet (qui n’existait pas encore en 1981), en révolutionnant le monde des communications, a entraîné un bouleversement de la société sans précédent depuis l’apparition de l’imprimerie. La mise à disposition de volumes gigantesques de données et la possibilité offerte à chacun de partager ses idées à travers un réseau mondial a un impact encore mal connu sur le développement psychologique et social des individus et sur l’organisation de la société.

Bien entendu, et c’est l’une des caractéristiques de l’humanité, le progrès a aussi été au service de la guerre, et nous en sommes arrivés à produire des armes si puissantes que personne n’ose s’en servir. Le progrès a permis à l’homme de réaliser ses plus vieux rêves : marcher sur la Lune, explorer le système solaire, descendre dans les profondeurs abyssales, créer des éléments chimiques n’existant pas dans la nature, modifier le code génétique des êtres vivants…

Les progrès technologiques engendrent systématiquement des problèmes qu’il nous faut résoudre par d’autres progrès. Ainsi, l’automobile, d’abord simple outil de locomotion, est devenue un engin de mort, une dévoreuse d’énergie et une source majeure de pollution. Nous ne pouvons plus nous en passer. Peut-être eut-il été préférable de réfléchir plus tôt à l’impact destructeur de l’automobile, mais nous sommes comme des enfants qui grimpent à une échelle jusqu’au sommet, avant de s’apercevoir qu’ils ne savent pas redescendre : “Tant que je peux grimper, je continue”.

Dans ce nouveau chapitre de l’Almanach Cousteau, les auteurs analysent quelques-unes des technologies de la fin des années 70. Mis à part les armes, les outils ne sont généralement pas destructeurs par essence. Michel-Ange a utilisé un marteau pour sculpter sa Pietà, et c’est avec un marteau qu’un fou voulu la détruire en 1972. Les progrès de l’électronique permettaient à un nombre toujours plus important de personnes d’accéder à des biens de consommation devenus courants : calculatrice, télévision, téléphone… Ils permettaient aussi de guider toujours plus efficacement les missiles vers leurs cibles.

Les machines peuvent parfois être vues par le monde ouvrier comme une menace. Ce fut le cas des canuts à Lyon qui détruisirent en 1832 les machines de l’industrie textile, craignant, à juste titre, qu’elles finissent par supprimer leurs emplois. Selon l’Almanach Cousteau, il faudrait mieux anticiper les risques des avancées technologiques pour l’homme et l’environnement et n’utiliser que des outils proportionnés aux tâches qui leur sont attribuées. N’était-il pas en effet disproportionné d’utiliser une centrale nucléaire pour chauffer de l’eau en vue de produire de l’électricité ? Pourquoi a-t-on disséminé prématurément des centrales nucléaires alors qu’il n’existait aucune solution pertinente de traitement des déchets radioactifs ? Avait-on le droit de faire peser un tel fardeau sur les générations futures ?

Notre avenir dépend de l’équilibre que nous saurons mettre entre progrès technologique et préservation de la biodiversité, de l’environnement et de la qualité de vie. Selon les auteurs de l’Almanach Cousteau, les citoyens devraient avoir un droit de regard sur la recherche et l’innovation. Était-ce réellement une bonne idée ? Rien n’est moins sûr.

Nous sommes aujourd’hui dans une époque de doute, si ce n’est de schizophrénie. D’un côté, les scientifiques nous alertent, depuis une soixantaine d’année, sur l’effet délétère de notre société de consommation, non seulement sur notre santé, mais aussi sur l’environnement. D’un autre côté, les technophiles (positivistes, scientistes) nous prédisent une amélioration continue de notre existence grâce à l’innovation technologique. Nous hésitons entre deux visions incompatibles de l’état de notre monde : catastrophe écologique imminente ou avenir radieux. La question de l’impact du progrès technologique sur le progrès humain n’est pas nouvelle. Selon l’économiste Joe Stiglitz, la durée de la Grande Dépression pourrait s’expliquer par la mécanisation de l’agriculture.

L’innovation est habituellement présentée comme LA Solution au marasme économique et à la compétitivité des entreprises. Pourtant, elle pourrait aussi en être en partie responsable. L’automatisation, qui touche aujourd’hui tous les secteurs économiques, ne détruirait-elle pas au global davantage d’emplois qu’elle n’en crée ? Ne sommes-nous pas parvenus au même dilemme que les Canuts qui, en 1832, ont refusé d’être remplacés par des machines? L’automatisation est indéniablement une excellente chose pour remplacer l’humain dans des tâches répétitives, ingrates et très peu qualifiantes. C’était en tous cas le but des premières machines-outils qui nécessitaient encore d’être supervisées et entretenues par des humains. Les automates du XXI° siècle sont devenus intelligents, à tel point qu’ils pourraient bientôt se passer de l’homme pour fonctionner. Il existe déjà des prototypes capables de conduire seuls votre automobile, de composer de la musique, de rédiger un article… L’automatisation a privé peu à peu la classe ouvrière de travail. Il est question aujourd’hui d’en priver les professions intellectuelles hautement qualifiées. John Maynard Keynes l’avait prédit il y a quelques 80 années lorsqu’il parlait de “chômage technologique”. Selon une étude parue dans la “Revue de l’OFCE” en 2009, la productivité horaire a augmenté de 1,6% par an entre 1870 et 2005. Une simple extrapolation permet de calculer que ce qui en 1870 prenait une semaine de travail prend aujourd’hui moins de 2 heures. Le progrès technique pose donc réellement des questions majeures sur la centralité de l’humain dans la société. Le danger serait que l’humain devienne obsolète, que l’humanisme ne soit plus une priorité.

L’automatisation permet d’augmenter la productivité, ce qui est supposé favoriser une augmentation des salaires. Il n’est pas certain que cette relation soit automatique. Nous assistons depuis le début du XXI° siècle à une désolidarisation entre automatisation et salaires, et ce phénomène a été exacerbé avec la crise financière de 2008 qui s’est résolue par une reprise des marchés dissociée d’une reprise totale de l’emploi ouvrier. C’est la continuité logique du modèle néo-libéral, théorisé par Milton Friedman et mis en place pat Thatcher et Reagan à partir des années 1970, dans lequel le capital a pris le dessus sur le travail. Les positivistes estiment, avec le patronat, que la société va naturellement s’adapter, que de nouveaux types d’emplois vont émerger et que la technologie finira par régler tous les maux. John Maynard Keynes, encore lui, pensait que le “chômage technologique” ne serait qu’une “phase temporaire d’inadaptation”. En vérité, ils n’en savent absolument rien et font courir un énorme risque aux plus défavorisés.

Les dangers du Big Data

Nous sommes entrés dans l’ère du risque mondialisé, dans laquelle les plus grands dangers pour la planète sont de nature anthropique : accidents nucléaires, changement climatique, crise financière, épuisement des ressources naturelles. La mondialisation s’est aussi imposée au niveau des risques que nos sociétés modernes font peser sur la planète. Il est impossible d’imputer le changement climatique ou la chute de la biodiversité sur une entreprise ou un pays particulier. Les dangers sont même parfois si énormes qu’aucune assurance privée ne se risque à les couvrir. C’est le cas pour l’industrie du nucléaire où la probabilité de l’accident majeur ne peut plus être estimée insignifiante alors que les conséquences peuvent s’avérer incalculables. Ces risques potentiels, non supportés par l’industrie, sont minimisés et légitimés par une classe politique qui ne raisonne qu’à courts termes. La seule réponse que les défenseurs du nucléaire opposent au risque d’accident majeur a été d’imaginer un dogme d’infaillibilité de la technologie. C’est ce dogme qui a été utilisé en France par le lobby nucléaire après Tchernobyl et Fukushima : “La France possède le parc de centrales le plus sûr du monde”.

Si les catastrophes naturelles ont marqué l’histoire de l’humanité, elles voient aujourd’hui leurs effets dévastateurs amplifiés par les technologies modernes, comme ce fut le cas récemment à Fukushima. Comment peut-on expliquer la décision de construire des centrales nucléaires sur des zones sismiques, sur une côte soumise régulièrement à des tsunamis ? Sans doute par le fait que les ingénieurs nippons pensaient, eux aussi, possèder le parc de centrales le plus sûr du monde…

 

 

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