Les jacinthes d’eau

Barques prises dans les jacinthes d’eau sur le Nil, Égypte (yann-Arthus Bertrand)

Barques prises dans les jacinthes d’eau sur le Nil, Égypte         (Yann-Arthus Bertrand)

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Perspectives – pages 52-54

 

Les jacinthes d’eau (Eichhornia crassipes) sont des plantes aquatiques produisant de très belles fleurs couleur lavande et flottant à la surface de l’eau en tapis parfois si denses qu’il est possible d’y marcher. Originaires du bassin amazonien, elles furent importées à la Nouvelle-Orléans (Louisiane) à l’occasion de l’Exposition des pays producteurs de coton en 1884. Ce fut le début de l’invasion.

Ces plantes qui prolifèrent extraordinairement vite peuvent, à partir d’une dizaine de plants, recouvrir en seulement 8 mois une surface de 0,4 ha. A des milliers de kilomètres de leur environnement tropical, leur population ne pouvait plus être régulée par des ennemis naturels (insectes, herbivores, phytopathogènes) et les jacinthes d’eau ont rapidement envahi ruisseaux, rivières et canaux, jusqu’au Texas et à la Floride, emportées par les courants et par le vent. Ces belles fleurs étaient devenues un fléau aquatique dans les états américains du Sud, en Amérique latine, mais aussi en Australie et en Nouvelle-Zélande. Tout ce qui était tenté, pesticides ou arrachage mécanique, ne permettait pas d’éradiquer cette espèce dans les zones infestées. Seul le lamantin, qui se nourrit de jacinthe d’eau, aurait pu être un remède efficace… s’il n’était pas en voie de disparition.

Au début des années 70 on a découvert que cette peste végétale a cependant une qualité, celle de purifier l’eau en absorbant polluants chimiques et métaux lourds. Des expériences ont alors été réalisées pour étudier les possibilités d’utiliser cette propriété pour dépolluer les étendues d’eau douce. Il était aussi envisagé d’utiliser la biomasse produite comme source d’énergie, ou comme source alimentaire pour l’homme et le bétail. Les auteurs de l’Almanach Cousteau de l’Environnement était plutôt optimistes lorsqu’ils écrivaient en 1981 : “O ironie (et leçon d’écologie) ; la pollution de l’eau sera en partie vaincue non pas par des coûteuses technologies futuristes, mais par une fleur élégante, aux pétales couleur de lavande.”

 

Qu’avons-nous fait depuis 1981 ?

La leçon américaine n’a servi à rien puisque la jacinthe d’eau a été importée en 1989 dans le lac Tchad dont elle recouvrait cinq ans plus tard 80 % de la surface, réduisant la biodiversité par asphyxie de la vie sous-marine, paralysant les barrages hydrauliques, freinant la navigation et la pêche, favorisant la prolifération de moustiques et d’escargots vecteurs de maladies et rendant l’eau non potable… Depuis le milieu des années 90, la propagation rapide de la jacinthe d’eau en Afrique tropicale et subtropicale a provoqué de graves crises écologiques, agricoles et de santé publique (malaria, bilharziose, schistosomiase, filariose lymphatique); une vraie calamité pour une région qui n’en avait pourtant pas vraiment besoin…

La lutte contre ce fléau végétal a un coût considérable que la plupart des pays africains concernés ne peuvent supporter. Par exemple, la Floride qui a dépensé plus de 43 millions $US de 1980 à 1991 dans la lutte contre la jacinthe, dépensait encore annuellement 3 millions $US au début des années 2000. La valorisation de la jacinthe d’eau serait une fausse bonne idée car elle pourrait encourager la propagation de cette peste végétale pour des raisons économiques (la cupidité humaine est sans limite), au détriment de la population locale et de la biodiversité.

Les luttes physique et chimique, si elles permettent un certain contrôle de la prolifération de la jacinthe, sont des procédés onéreux et délétères pour la santé humaine et l’écosystème aquatique. La lutte biologique est en fait la seule solution donnant des résultats encourageants, que ce soit par des insectes importés d’Amazonie et prédateurs naturels de la jacinthe d’eau (charançons), par des poissons (carpe chinoise) ou par des champignons phytopathogènes produisant des mycoherbicides.

Pour conclure, contrairement à ce qui était écrit dans l’Almanach Cousteau de l’Environnement, la jacinthe d’eau est peut-être jolie mais elle doit quand même être éliminée, sans chercher de valorisation économique. La mondialisation a certains inconvénients, dont la facilité d’introduire des espèces animales ou végétales hors de leur environnement naturel, ce qui provoque souvent une véritable invasion et un bouleversement de la biodiversité locale. Les exemples en France ne manquent pas : frelon asiatique, écrevisse américaine, grenouille taureau (Floride), caulerpe (algue verte tropicale ″échappée″ de l’aquarium de Monaco), jussie rampante (plante aquatique originaire d’Amérique du Sud)…

Pour en savoir plus : Karim Dagno, Rachid Lahlali, Damien Friel, Mohammed Bajji & M. Haïssam Jijakli – Synthèse bibliographique : problématique de la jacinthe d’eau, Eichhornia crassipes, dans les régions tropicales et subtropicales du monde, notamment son éradication par la lutte biologique au moyen des phytopathogènes. Biotechnologie, Agronomie, Société et Environnement – vol 11 – n° 4 – 2007

 

 

Comments are closed