Les Géants du Grain

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les affaires continuent… – pages 404-405

A la fin des années 70, le commerce mondial du grain était contrôlé par 7 familles : Continental Grain (famille Fribourg), Cargill (Cargill et MacMillan), Bunge (Hirsch et Born), André (André), Louis Dreyfus (Dreyfus). Ces firmes, qui se contentaient d’acheter et de revendre le grain, pouvaient manipuler le marché de ces denrées indispensables pour l’humanité, avec le moins de risque possible puisqu’elles étaient toujours gagnantes, que la récolte annuelle soit bonne ou pas.

Le commerce du grain avait quintuplé en quarante ans, en partie grâce à l’assistance alimentaire des pays du Sud par les USA qui ouvrait la voie aux marchands de céréales. Ainsi en 1968, l’Etat américain avait prêté 2,4 millions de dollars à Cargill pour installer un élevage de volailles en Corée du Sud. Il fallait des grains pour nourrir la volaille ; les importations de grains pour animaux passèrent de zéro à plusieurs millions de tonnes par an. Au départ, le prix des céréales importées était suffisamment compétitifs pour détruire l’agriculture locale. Les Coréens ne purent bientôt plus faire machine arrière, même lorsque le prix du grain augmenta de 350 % entre 1970 et 1974. En 1980, la Corée du Sud importait la moitié de sa nourriture. C’est le même procédé pernicieux d’assistance alimentaire américaine qui a imposé le blé à Taïwan à la place du riz et qui a rendu la Colombie et la Bolivie dépendantes des importations de denrées alimentaires. De nombreux pays en voie de développement se sont mis à importer massivement des grains, les terres agricoles étant dédiées à l’agriculture d’exportation (café, cacao, arachide… lire article “La révolution verte“) dont les bénéfices n’allaient pas au peuple mais aux riches propriétaires de plantations néocolonialistes et aux compagnies de transport (lire article “Les coûts cachés de la nourriture“, “Une simple banane“). Les principaux bénéficiaires du commerce mondial du grain (145 millions de tonnes en 1975) ont été les marchands de grain, en particulier ceux des Etats-Unis (Cargill aurait plus que doublé ses bénéfices entre 1972 et 1977).

La flambée des prix du grain dans les années 70 était due principalement à l’augmentation de la demande. La culture des céréales explosa alors, ce qui provoqua une catastrophe écologique dont nous subissons encore aujourd’hui les répercussions. Les terres à faibles rendements furent elles aussi cultivées, entrainant une forte augmentation de la consommation d’eau et de pesticides. Dans le Middle West américain, huit millions d’hectares supplémentaires furent ainsi ensemencés et des arbres plantés dans les années 30 pour éviter l’érosion furent rasés, ce qui provoqua une disparition progressive des terres arables (le même phénomène entre 1917 et 1920 avait abouti à la formation du fameux dust bowl de l’Oklahoma et du Kansas (lire article “Fragile terre arable !“).

Le problème de malnutrition dans le monde était une aubaine pour les marchands de grains qui continuaient à spéculer et à engranger toujours plus de bénéfices.

 

Et aujourd’hui ?

Les exportations mondiales de grains et d’oléagineux ne cessent de progresser (+ 27,9% entre les campagnes 2010-11 et 2015-16 selon Rabobank), boostées principalement par la demande des pays émergents, Chine en tête. Les principaux exportateurs de maïs (2016) sont les Etats-Unis (35% de parts de marché), le Brésil (24%), l’Argentine (14%) et l’Ukraine (13%). Pour le blé, c’est l’Union Européenne qui demeure leader des exportations (20%), devant la Russie et le Canada. Brésil, Etats-Unis et Argentine trustent le marché mondial du soja (87%).

A cause de récoltes mondiales supérieures à la demande solvable, le prix de la tonne de blé d’exportation reste depuis l’année 2015 sous la barre des 170€ (prix rendu port de Rouen), soit trop bas pour rémunérer convenablement les producteurs. Si la production mondiale de blé (campagne 2016-2017 : 754 Mt de blé et 1 053 Mt de maïs, selon le Conseil international des Céréales) est largement suffisante pour satisfaire la demande de ceux qui peuvent payer et pour créer des stocks de report, des millions de personnes dans le monde continent de mourir de faim. Les pays du Sud deviennent de plus en plus dépendants du commerce mondial. Les productions locales, souvent peu développées, ne peuvent pas répondre à la demande toujours plus élevée en céréales liée à la croissance démographique et à l’urbanisation. Cette dépendance au marché devient problématique dès lors que les cours mondiaux dépendent directement des disponibilités (productions annuelles + stocks), elles même dépendantes des aléas climatiques et géopolitiques et de la concurrence des usages non alimentaires des ressources (croissance des agro-carburants). Le CIC prévoit un repli du tonnage de céréales pour la campagne 2017-2018, ce qui pourrait, compte-tenu de la croissance de la demande, entraîner une contraction des stocks mondiaux, et ainsi compromettre la sécurité alimentaire des pays du Sud.

L’indice FAO des prix alimentaires montre une importante fluctuation des cours alimentaires mondiaux. Cette situation est lourde de conséquence dans les pays du Sud où l’alimentation représente 60 à 80 % des dépenses de consommation (10 à 20 % dans les pays industrialisées). Il ne faut pas chercher plus loin l’origine des crises alimentaires mondiales, comme celle de 2007-2008 due à une explosion des cours des denrées de base (en Asie du Sud-Est le prix du kilo de riz avait pratiquement doublé en un an). Selon la Banque mondiale, cette crise a menacé la sécurité alimentaire de près de 100 million de personnes à travers le monde, les poussant vers une situation de grande pauvreté. Cette augmentation brutale des prix alimentaires était essentiellement due à une forte croissante du marché des agrocarburants (explosion de la demande de matières premières), liée notamment aux politiques de libéralisation impulsées par le trio FMI-Banque mondiale-OMC, c’est-à-dire les même que ceux qui avaient poussés certains pays dans l’agriculture intensive d’exportation. Le phénomène était amplifié par les hausses des cours pétroliers.

Les prix alimentaires sont naturellement instables pour deux raisons. D’une part, la demande des denrées alimentaires de première nécessité est peu impactée par les fortes hausses de prix ; d’autre part, de faibles variations de productions peuvent engendrer de fortes variations de prix (loi de Gregory King – 1648-1712). Si cette instabilité est atténuée par des mesures régulatoires (encadrement des prix), elle est aggravée par les spéculations financières. C’est pour tenter de se préserver des trop fortes fluctuations de prix que les marchés à terme, mettant en relation acheteurs et vendeurs ont été créés. La bourse de Chicago (Chicago Board Of Trade), créée en 1848, est le premier marché à terme mondial sur les matières premières agricoles. Malheureusement, les spéculateurs ont détourné ce système pour faire du profit à partir des fluctuations de prix. Voté en 1922, le “Grain Futures Act” (USA) peut être considéré comme le premier véritable acte de régulation public censé lutter contre la spéculation.

A partir des années 80, le néolibéralisme est devenu la loi dominante de l’économie mondiale, ce qui a abouti à une  libéralisation des marchés à termes, ouvrant la voie aux spéculateurs. La banque d’investissement Goldman Sachs, mise en cause dans la crise financière de 2008, avait lancé son nouvel indice, le Goldman Sachs Commodity Index (GSCI), qui permettait d’investir facilement dans un panier de 25 matières premières essentielles (énergie, produits agricoles, métaux). Elle fut rapidement suivie par d’autres banques (Morgan Stanley, Deutsche Bank…), ce qui incita les investisseurs dont la logique était purement financière à s’intéresser eux aussi aux matières premières. Submergés par cet afflux de capitaux, les marchés de matières premières se sont affolés. Selon Jean Ziegler, célèbre rapporteur spécial auprès de l’ONU sur le droit à l’alimentation, “seuls 2 % des contrats à terme portant sur des matières premières aboutissent désormais effectivement à la livraison d’une marchandise, les 98 % restants étant revendus par les spéculateurs avant leur date d’expiration” (2012). Les variations de prix sur les transitions futures des marchés à terme provoquaient alors plus souvent des variations sur les marchés physiques que l’inverse. Agriculteurs et transformateurs avaient tendance à retarder leurs transactions en fonction de l’évolution des marchés à termes.

Une pratique purement spéculative (“corners”) consistait à acheter puis stocker de grandes quantités de denrées alimentaires dans le but de créer de la rareté (et ainsi faire monter les prix). C’est ainsi que le trader britannique Anthony Ward, alias “Chocolate finger”, avait acheté en 2010 sur le marché du NYSE Liffe près 240 100 tonnes de cacao (15 % des stocks mondiaux, 1 milliard de dollars !), ce qui avait fait exploser les cours jusqu’à leur plus haut niveau depuis 33 ans. Ward n’avait plus qu’à profiter de la panique générale des industriel pour revendre son revendre son cacao à prix d’or. Ces opérations spéculatives peuvent être menées par les géants des céréales (Cargill, ADM, Bunge, Dreyfus, Glencore…) qui contrôlent à eux seuls 3/4 du commerce mondial de céréales, ou par des  banques d’investissement (Morgan Stanley, Deutsche Bank, Goldman Sachs…).

Depuis la crise financière des subprimes, la tendance des gouvernements est plutôt à la régulation. L’objectif est louable, mais se heurte à un obstacle majeur : la finance s’est globalisée dans les années 70-80 et un accord global est donc nécessaire. Il faut que chaque pays joue le jeu pour que les réglementations sur la régulation soient efficaces. Si certains pays régulent et d’autres non, les seconds pratiquent de facto une sorte de dumping financier. Des mouvements altermondialistes (Attac notamment) défendent une mesure qui pourrait s’avérer efficace : taxer fortement les positions spéculatives. Les lobbys financiers s’y opposent, mettant en danger la sécurité alimentaire des populations les plus démunies (mais c’est là leur dernier souci).

 

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