Les dégradations dues au tourisme

Les dégradations dues au tourisme

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Le travail, les loisirs – page 571-580

Paquebot MSC à Venise

Occuper son temps libre était une notion relativement moderne pour la classe moyenne et restait réservé, dans les années 70, aux pays industrialisés. Les congés pouvaient être l’occasion de quitter les sites urbains pollués pour se ressourcer dans des endroits encore relativement préservés : mer, montagne, îles tropicales, parcs naturels, campagnes isolées… Chaque année, des millions de citadins débarquaient massivement dans les lieux de villégiature et contribuaient à y dégrader peu à peu l’environnement et à détruire un peu plus la biodiversité.

Aujourd’hui, le tourisme exploite toujours les richesses du patrimoine naturel et culturel et continue de détruire l’environnement. Les voyages, les hébergements touristiques (hôtels, campings, villages vacances…) et les équipements de loisirs (ports de plaisance, parcs d’attraction…) augmentent l’artificialisation des sols, la fragmentation des milieux, les rejets de gaz à effet de serre et d’eaux usées, l’utilisation d’eau potable et d’énergie… La concentration des touristes sur de courtes périodes, la mondialisation et la démocratisation des déplacements aériens  ne font qu’aggraver le phénomène. Selon une récente étude publiée par Nature Climate Change, le tourisme mondial est responsable de 8% des émissions de gaz à effet de serre (3,9 à 4,5 gigatonnes équivalent CO2) et la forte croissance annuelle du secteur (+4% jusqu’en 2025) ne permettra pas d’amélioration.  Réservé pendant des décennies aux pays à revenus élevés, le tourisme est aujourd’hui boosté par des pays comme l’Inde ou la Chine.

Le développement du tourisme répond à une logique économique indiscutable. Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le tourisme n’a cessé de croître et de se diversifier. Les arrivées de touristes internationaux sont passées de 25 millions en 1950 à environ 278 millions de personnes en 1980. En 1980, le tourisme international a rapporté près de 104 milliards de dollars aux pays visités (2 milliards en 1950), soit près de 5% du commerce extérieur mondial. Le tourisme générait de la valeur économique et fournissait des emplois (bâtiment, hôtellerie, restauration, loisirs….). Mais il apportait aussi un certain désordre social en amenant des voyageurs riches au contact de populations démunies. Il a fortement contribué à la dégradation de sites naturels ou culturels irremplaçables.

2017 a été déclarée Année Internationale du Tourisme Responsable… Selon l’Organisation Mondiale du Tourisme, 2017 a aussi enregistré un bond de 7% du nombre de touristes internationaux (1,322 milliard, contre 674 millions en 2000). Le tourisme est le troisième secteur exportateur au monde, ce qui en fait un secteur incontournable pour la création d’emplois et la prospérité économique. Les recettes du tourisme international ont été évaluées à 1220 milliards $ en 2016 (495 milliards en 2000). L’empreinte écologique du tourisme n’est donc pas prête de s’estomper, malgré toutes les déclarations d’intention des politiques. Le tourisme de masse contribue à dégrader la qualité des sites visités.

L’Organisation Mondiale du Tourisme a donné sa définition du tourisme responsable : “Un tourisme qui tient pleinement compte de ses impacts économiques, sociaux et environnementaux actuels et futurs, en répondant aux besoins des visiteurs, des professionnels, de l’environnement et des communautés d’accueil.”

Vers la fin des années 1920, le terrain à Acapulco, petit village de pêcheurs au Mexique, ne coûtait que 7,5 cents l’hectare. Dans les années 1950, la baie s’est couverte d’hôtels et vers 1973 près de 1,5 million de visiteurs étaient logés dans quelques 12 000 chambres. La population locale, guidée par l’espoir d’y trouver un travail, augmentait plus rapidement que le nombre de touristes. Les mexicains quittaient les zones rurales pour venir mendier quelques pesos près des hôtels au luxe insolent et s’entasser dans des bidonvilles sur les collines d’Acapulco, souvent sans eau potable, ni électricité, ni école, ni systèmes d’égouts. Au milieu des années 70, un plan d’aménagement prévoyait d’installer pour les plus démunis un système de traitement des eaux usées, un réseau de transport public, des écoles et des logements sains.

Depuis janvier 2016, date de l’arrestation d’El Chapo, fameux chef d’un des cartels mexicains, une guerre sans merci oppose une dizaine de clans pour le contrôle du port d’Acapulco, faisant plus de 1 400 morts en un an et demi. Le “paradis” touristique pour riches s’est peut-être transformé en enfer.

Le tourisme s’est développé rapidement dans les îles volcaniques d’Hawaï après la Seconde Guerre Mondiale : 110000 visiteurs en 1955, 2,829 millions en 1975 et 3,5 millions en 1978. Le tourisme générait plus d’un million de dollars de revenus, mais aussi beaucoup de pollution et une inflation du coût de la vie difficile à supporter pour les Hawaïens les plus pauvres. Le prix du terrain ne cessait d’augmenter et les logements valaient en 1980 le double de leurs équivalents sur la côte Est des Etats-Unis. La construction intensive d’hôtels au plus près du rivage et le rejet des eaux usées ont provoqué la dégradation des coraux sous-marins. Le tourisme de masse, en permettant à des touristes fortunés de visiter les îles hawaïennes, avait au même moment détruit définitivement des sites naturels inestimables.

Pendant des années, les archéologues venus d’Europe du Nord avaient pillés les vestiges de la Grèce Antique. Puis, entre le XIX° siècle et Jusqu’au début du XX° siècle, les touristes ont pris peu à peu l’habitude de visiter la Grèce. A partir des années 50, ce fut au tour du tourisme de masse d’envahir le pays, avec environ 37000 visiteurs en 1959 et plus de 5,6 millions en 1979. Les autorités grecques ont alors commencé à s’inquiéter des conséquences d’un tel afflux de population qui risquait de faire perdre au pays ses traditions et son patrimoine naturel et culturel. Les hôtels et les boutiques de souvenir poussaient comme des champignons. La Mer Egée, autrefois si limpide, commençait à souffrir de la pollution. La grande île de Crète, berceau de la civilisation minoenne (1400 ans av. JC) avait su résister jusqu’en 1973, jusqu’à la construction d’un aéroport international. Le tourisme sur Mykonos débuta vers 1930, puis se développa rapidement à partir de 1967, lorsque la junte militaire au pouvoir encouragea les investissements dans ce secteur d’activité. L’approvisionnement en eau potable était déjà un problème en 1950 pour les habitants de Mykonos. Les nappes phréatiques ont alors été souillées par les eaux usées des hôtels et il a fallu acheminer l’eau de l’extérieur de l’île. A Mykonos, le niveau de vie avait progressé grâce au tourisme qui apportait de nombreux emplois et les habitants ont commencé à vouloir vivre à l’occidentale… et à détruire leur patrimoine culturel qui était pourtant le principal moteur de l’économie du tourisme.

La Grèce a accueilli 30 millions de touristes en 2017, record historique. D’un côté c’est excellent pour l’économie d’un pays qui a du mal à se sortir d’un marsme économique sans précédent, car le tourisme représente 20% du PIB et induit près d’un million d’emplois. Du coup la Grèce s’est lancée dans un vaste programme de construction et de rénovation d’hôtels de luxe. Mais cet afflux de touristes risque de dégraderencore plus les richesses naturelles et culturelles qui sont justement responsables de l’attrait du pays.

La diversité de la faune de l’Est africain a attiré dès le XIX° siècle des touristes européens fortunés amateurs de safaris. Puis, l’industrie du tourisme a offert la “vie à l’état sauvage” à des milliers de touristes avides de découvrir les prodigieux mammifères, reptiles et oiseaux africains, notemment les fameux “big five” (éléphant, rhinocéros, buffle, lion, léopard). A la fin des années 70, les parcs nationaux de Kenya, Zambie, Ouganda et Tanzanie totalisaient une superficie de 102 000 kilomètres carrés. Les autochtones n’avaient pas le droit d’y chasser, alors qu’ils s’efforçaient de vivre sur des terres difficiles, avec un produit national brut par habitant de moins de 420 dollars. Ceux qui avaient de la chance pouvaient tirer un maigre pourboire en se laissant photographier par des touristes. Les animaux étaient à l’étroit dans ces parcs qui dressaient des frontières artificielles qu’ils ne pouvaient comprendre. Le nombre d’éléphant du parc du Tsavo, alors le plus vaste d’Afrique (21000 km2), était passé de 40000 à 20000 à cause de la réduction de leur territoire qui n’avait pas les ressources nécessaires. Les animaux qui sortaient du parc pour trouver de l’eau ou de la nourriture pouvaient devenir une menace pour les agriculteurs locaux qui en abattaient un certain nombre. La population des herbivores sauvages, en concurrence avec le bétail pour les ressources, diminuait, privant ainsi les carnivores de leur gibier naturel. Ces derniers se tournaient alors vers le bétail, au détriment des éleveurs qui n’avaient d’autres choix que de les exterminer. Les masques traditionnels africains, autrefois réservés aux cérémonies, étaient devenus de vulgaires souvenirs pour touristes, sans que les artisans ne puissent s’enrichir pour autant. Le Kenya avait fait du tourisme sa priorité, agrandissant l’aéroport international de Nairobi (70 millions de dollars). Près de 50000 personnes travaillaient dans l’industrie du safari, la plus grande partie de la nourriture destinée aux touristes provenait de la région et la Kenyan Tourist Development Corporation était le premier investisseur. Tout ceci n’empêchait pas des tribus comme les Kikuyus ou les Masaï de vivre dans une profonde misère, privés de l’accès aux territoires dont ils tiraient leur subsistance depuis de siècles. Les touristes continuaient à affluer et l’Est africain se battait pour sa survie.

En Afrique de l’Est, la défense de la biodiversité est un enjeu économique majeur. La zone côtière vit de la pêche et du tourisme balnéaire, tandis qu’à l’intérieur des terres, le lac Victoria fait vivre plusieurs dizaines de millions de personnes, au Kenya, en Tanzanie et en Ouganda. Pourtant, ces écosystèmes sont menacés par la pollution, la surpêche, le tourisme de masse et le réchauffement climatique. Le tourisme durable n’est plus une option mais une nécessité pour l’Afrique de l’Est qui doit pouvoir concilier développement économique et protection de l’environnement. Selon l’Organisation mondiale du tourisme, le tourisme contribue en 2016, au PIB régional et à l’emploi pour respectivement 7,8 % et 6,5 %. Pour la région, préserver son extraordinaire patrimoine naturel c’est donc aussi assurer une source pérenne de revenus. La hausse du nombre de touristes ne doit pas être un objectif prioritaire. Il est primordial de prendre en considération la capacité d’absorption des écosystèmes et la préservation du caractère unique de l’expérience touristique.

Et pour ce qui est du sort des Massaïs, il semble bien qu’ils soient les oubliés de cette politique de tourisme “responsable”… Mais personne n’a l’air de s’en soucier vraiment… (lire article “Pas de place pour les Massaï du Kenya et de Tanzanie“)

 

 

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