Les déchets nucléaires : Comment s’en débarrasser ?

Les déchets nucléaires : Comment s’en débarrasser ?

Déchets radioactifs

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les quatre grands changements : Accumulations – pages 339-341

 

En 1979, 233 centrales nucléaires étaient en fonctionnement dans le monde et 323 étaient en construction ou en projet. Toutes ces centrales ont engendré des tonnes de déchets, dont certains extrêmement toxiques.

Une tonne de minerai ne contient qu’environ 1,8 kilogramme d’uranium exploitable. Le résidu, longtemps considéré comme inoffensif, était souvent stocké sans protection. Certains, comme à Grand Junction (Colorado), l’ont même utilisé comme matériau de construction. Pourtant, ces résidus de mines d’uranium émettent du radon radioactif. Ils ont pollué durablement les sols et les eaux à proximité des mines (lire article “L’uranium des Navajos“). Il aurait été nécessaire de les enterrer à une profondeur de plus de 5 mètres dans des tranchées, loin des nappes phréatiques, mais cela semblait trop onéreux pour les industriels du nucléaire.

Le danger des matériaux faiblement radioactifs, c’est-à-dire tout ce qui a été soumis aux radiations à différents stades du procédé de production d’énergie (matériel et équipements d’extraction et d’enrichissement de l’uranium, eaux de refroidissement des réacteurs….), a également longtemps été sous-estimé. C’est ainsi qu’entre 1946 et 1962, près de 4 millions de litres de déchets faiblement radioactifs avaient été abandonnés dans des conteneurs d’acier jetés au fond de l’océan près de San Francisco. En 1980, un quart de ces conteneurs fuyaient, contaminant toute une zone de pêche. En France, à Saclay, des centaines de fûts de béton remplis de matériaux radioactifs avaient été entreposés à l’air libre, dont la plupart étaient fissurés, laissant échapper peu à peu leur contenu.

Les déchets hautement radioactifs provenaient principalement des barres de combustibles épuisés et contenaient divers radio-isotopes dont certains, tels l’uranium 235 et le plutonium 239, sont extrêmement toxiques. Il suffit de 5 kilogramme de plutonium pour fabriquer une bombe atomique et d’un microgramme pour provoquer un cancer du poumon. Chaque réacteur nucléaire de 1000 mégawatts produisait annuellement 34 mètres cubes de ces résidus (dont 180 à 250 kilogrammes de plutonium) qui ne pouvaient être traités que dans l’usine de la Hague, près de Cherbourg. La capacité de cette usine n’était pas suffisante pour traiter l’ensemble des déchets de la planète. L’usine de Windscale (Grande-Bretagne) était régulièrement stoppée à cause d’une série d’incidents graves, tandis que l’Allemagne de l’Ouest construisait sa propre usine (Gorleben) et que les Etats-Unis étudiaient la question en 1981. En attendant d’être (éventuellement) traités, les déchets hautement radioactifs étaient stockés dans des fûts refroidis en permanence. Ces stocks occupaient de plus en plus de place. L’entrepôt de Hanfort (Etat de Washington), construit dans les années 40 pour les déchets militaires, était censé pouvoir remplir sa fonction pendant un demi-millénaire ; Les fûts ont commencé à fuir en 1958, laissant échapper 1,7 million de litres de liquides radioactifs. Ce genre d’incident a aussi été constaté avec les fûts stockés à la Hague, en particulier en 1977, et on a retrouvé du plutonium dans les algues des côtes de Normandie.

Les déchets radioactifs étaient entreposés à travers le monde, mais personne n’en connaissait la quantité totale. On estimait à la fin des années 70 que les Etats-Unis avaient stockés, rien que dans l’activité de l’armement, environ 300 000 mètres cubes de déchets hautement radioactifs et 1,5 million de mètres cubes de résidus faiblement contaminés. On estimait qu’en 1979 l’activité globale de l’industrie nucléaire avait produit plus de 15 millions de mètres cubes de résidus de minerais, 111 000 mètres cubes de déchets faiblement radioactifs et 4 000 mètres cubes de résidus hautement contaminés contenant environ 23 tonnes de plutonium. Ces déchets s’accumulaient de plus en plus vite sans que l’on sache vraiment comment les neutraliser efficacement.

Les techniciens du nucléaire étudiaient des solutions de stockage permanent des déchets radioactifs : solidification des déchets liquides, inclusion dans des blocs de verre ou de céramique, enfouissement dans des mines de sel ou de granit… Aucune n’était satisfaisante. Certains ont même proposé l’idée stupide d’un enfouissement sous les glaces de l’Antarctique ou dans les fosses marines, ce qui aurait mis en danger l’ensemble des écosystèmes des océans de la planète ! D’autres, non moins stupides, ont envisagé d’envoyer les déchets dans l’espace, ne tenant compte ni du coût exorbitant, ni du risque en cas d’échec d’une telle opération.  En attendant de trouver une solution pertinente, les entrepôts de stockage des déchets radioactifs doivent être construits pour durer des millénaires. “Les Egyptiens nous ont légué leurs pyramides, les Grecs et les Romains leurs temples, le Moyen-Age ses cathédrales. Nous laisserons aux civilisations du futur des dépotoirs radioactifs” (Almanach Cousteau – 1981).

 

A-t-on résolu le problème aujourd’hui ?

Pas vraiment. Personne ne sait vraiment comment neutraliser durablement les déchets nucléaires. Des décennies de recherches ayant nécessité des investissements colossaux n’ont pas permis de fournir de solution durable. Le retraitement à La Hague (Manche) ou à Sellafield (Grande-Bretagne) est lui-même producteur de déchets radioactifs : environ 95 % d’uranium, 1 % de plutonium et 4 % de déchets ultimes.

  • Le plutonium peut être recyclé en un nouveau combustible, le Mox. Une vingtaine de centrales nucléaires françaises sont autorisées à fonctionner avec un combustible contenant au maximum un tiers de Mox.
  • Les déchets ultimes sont vitrifiés et stockés sur place sous étroite surveillance, en attendant de trouver mieux. Et cela risque de durer très longtemps.
  • Les industriels français du nucléaire, Areva et EDF ont choisi d’exporter en Russie l’uranium issu du retraitement. Les Russes ne savent pas non plus quoi en faire, alors ils l’entreposent simplement à l’air libre en Sibérie (les défenseurs de l’environnement ont la vie moins facile dans l’hiver sibérien).

Aujourd’hui, les  déchets produits en France sont gérés dans des filières particulières en fonction de leur radioactivité et la période des radionucléides en cause. Ils sont  entreposés à la Hague, dans l’Aube (sites de Soulaines et Morvilliers) et dans plus de mille sites plus ou moins légaux (selon l’agence nationale des déchets radioactifs).

  • Les déchets de très faible activité (TFA) sont stockés dans un centre de stockage situé à Morvilliers (Aube)
  • Les déchets de faible et moyenne activité à vie courte (FMA-VC) sont incinérés, fondus, enrobés ou compactés, avant d’être cimentés dans des conteneurs, métalliques ou en béton, puis stockés dans les centres de La Manche (saturé depuis 1994 – 527 000 m3) et de l’Aube (ouvert en 1992)
  • Les déchets de faible activité à vie longue (FA-VL) sont entreposés par les producteurs en attente d’une solution de stockage.
  • Les déchets de moyenne activité et à vie longue (MA-VL) sont compactés ou cimentés, avant d’être entreposés sur leur lieu de production.
  • Les déchets de haute activité et à vie longue (HA-VL) sont vitrifiés, coulés dans des conteneurs en acier inoxydable hermétiquement fermés et entreposés par les producteurs (CEA, Areva) sur le lieu de leur production passée (Marcoule, Gard) ou présente (La Hague, Manche).

Bure : Site du futur centre d'enfouissement de déchets radioactifs

La France met actuellement à l’étude au laboratoire de Bure (Meuse) un procédé d’enfouissement non définitif des déchets radioactifs de type HA-VL, dans la perspective d’une mise en service en 2025. C’est le projet Cigéo qui fait l’objet, depuis une vingtaine d’années, d’une véritable guérilla politique entre l’Agence Nationale pour la gestion des Déchets RAdioactifs (ANDRA) et ses opposants. 85 000 m3 de déchets radioactifs issus de l’industrie du Nucléaire seraient enterrés dans une couche d’argile à 500 mètres sous terre. L’idée est de parier que les générations à venir sauront quoi faire de ces déchets. C’est une stratégie par définition totalement irresponsable. Le procédé d’enfouissement en couches géologiques profondes a déjà été expérimenté, sans succès, par d’autres pays. Ainsi, l’Allemagne a dû stopper l’utilisation de l’ancienne mine de sel de Asse comme dépôt nucléaire à cause d’infiltrations d’eau. Autre exemple, le Waste Isolation Pilot Plant (USA) a été fermé en 2016 à la suite d’éboulements. Dans la plupart des pays, les projets d’enfouissement en couche géologique profonde se heurtent à une très forte hostilité de la part des habitants et des associations de protection de l’environnement (France, Allemagne, Australie…). “Into Eternity”, l’excellent film-documentaire de Michael Madsen sorti en 2011 dans lequel le narrateur s’adresse directement aux générations futures, permet de mieux comprendre les enjeux d’une responsabilité millénaire d’un stockage de déchets extrêmement toxiques.

Les activités de retraitement du site de La Hague seraient en complète contradiction avec la Convention de Londres (1975) interdisant de déverser des déchets nucléaires en mer et avec la Convention OSPAR visant à préserver l’Atlantique du Nord-Est. Il semble qu’Areva puisse bafouer impunément des conventions signées par son propre pays.

Les déchets s’accumulent donc, faisant s’accroître la menace qui pèse sur l’environnement et les générations futures. Tous les trois ans, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) publie un inventaire national des matières et déchets radioactifs :

  (En m 3 équivalent conditionné)Déchets 2010Prévisions 2020Prévisions 2030
Total général   ~1 320 000 ~1 900 000    ~2 700 000 
HA-VL270040005300
MA-VL 40 000 45 000  49 000 
FA-VL  87 000 89 000  133 000 
FMA-VC  830 000 1 000 000 1200000
TFA 360 000 762 000 1 300 000 
Déchets sans filière  3 600 

Lire aussi articles “Manque à l’inventaire” et “Le coût caché d’un accident nucléaire

Into Eternity (Michael Madsen)

 

Que faire des centrales nucléaires défuntes ?

Le déchet le plus volumineux que laisse une centrale, c’est la centrale elle-même. En 198, on estimait la durée de vie d’un réacteur nucléaire à vingt ou trente ans. Un réacteur définitivement arrêté pouvait s’avéré plus dangereux qu’un réacteur en activité car la plupart des systèmes de contrôle étaient coupés. Le réacteur définitivement arrêté devait d’abord être encoconné (toutes les sorties sont soudées) puis enseveli dans du béton avant d’être démonté. En 1980, sur les vingt réacteurs prototypes arrêtés, seulement cinq avaient été ensevelis mais aucun n’avait encore été démonté. Le coût de cette dernière opération menée par des engins téléguidés était estimé à environ 100 millions de dollars… mais personne ne connaissait vraiment de méthode. En attendant, les réacteurs devaient rester ensevelis et surveillés pendant plusieurs siècles (le cœur du réacteur reste radioactif pendant plus de 250 000 ans). On pensait alors qu’à la fin du XX° siècle une centaine de réacteurs auront fini leur temps et que les 233 réacteurs commerciaux en activité en 1979 auront été mis au cimetière dans les années 2010.

 

Prolongation des centrales nucléaires françaises

A-t-on résolu le problème aujourd’hui ?

Le démantèlement des centrales nucléaires, que ce soit en France (58 réacteur en activité et 9 installations à l’arrêt) ou ailleurs, reste une opération extrêmement délicate et coûteuse. EDF, accoutumé à ne pas dire toute la vérité dès qu’il s’agit du nucléaire, a toujours sous-estimé les coûts par rapport à ses homologues européens. Ces derniers provisionnent généralement 900 à 1300 millions d’euros par réacteur à démanteler quand EDF se contente de 350 millions. L’opérateur français, qui repousse l’échéance du démantèlement le plus tard possible, omet simplement certaines dépenses conséquentes, comme les taxes et assurances et la remise en état des sols contaminés, et sous-estime très largement la gestion à long terme des déchets radioactifs. EDF étant détenu majoritairement par l’État Français, ce sont les contribuables français qui devront acquitter la facture due au manque de clairvoyance de l’électricien historique. Des rapports parlementaires français ont souligné à plusieurs reprises les anomalies dans le budget prévisionnel d’EDF concernant le démantèlement du parc nucléaire, le dernier en date étant celui du 1° février 2017. En conclusion, ce dernier rapport insiste sur “la nécessité de rediscuter sérieusement la stratégie globale de démantèlement”.

 

Comments are closed