Les déchets chimiques

Pictogramme nocif pour l'environnement

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les quatre grands changements : Accumulations – pages 342-343

 

A la fin des années 70, plus de 100 millions de tonnes de déchets chimiques  étaient produits dans le monde, dont la plupart nocifs, voire toxiques pour les êtres vivants. Ces produits, qui pouvaient contaminer pendant des années les écosystèmes, étaient issus des quelques 70 000  substances chimiques produites par l’industrie. Chaque année des centaines de nouvelles molécules venaient grossir leur nombre.

Le danger des déchets chimiques était souvent multiplié par leur mélange à l’intérieur des décharges, une substance par elle-même inoffensive pouvant se transformer en produit toxique au contact d’autres substances. Le risque était d’autant plus grand que les décharges ne respectaient pas toujours les réglementations (lorsqu’elles existaient). On considérait qu’à peine 10% des déchets chimiques étaient éliminés avec soin, soit à cause de coûts de traitement jugés trop élevés, soit tout simplement par manque de conscience écologiste.

Pourtant, des solutions existaient. La première était de recycler les substances chimiques. L’incinération pouvait être aussi envisagée pour les substances les moins nocives, à condition d’éviter la formation de molécules volatiles toxiques telles que les hydrocarbures polycycliques aromatiques. Il était aussi possible de neutraliser certaines substances toxiques par des réactions chimiques, de les stabiliser sous forme solide et de les stocker dans des sites d’enfouissement. Ces cimetières chimiques devaient rester sous surveillance étroite pendant des années, afin de parer à tout risque de fuite de matières toxiques. Ce procédé avait un coût non négligeable, mais qui ne représentait qu’une fraction des coûts nécessaires à la dépollution des sites contaminés par des décharges chimiques sauvages ou mal gérées. Malgré ces solutions possibles, une grande partie des déchets chimiques étaient disséminés et se retrouvaient finalement dans les cours d’eau et les océans (pesticides, engrais, détergents, métaux lourds, hydrocarbures …).

Le plus efficace eut été d’agir en amont, au moment de l’introduction sur le marché d’une nouvelle substance chimique. Des essais soigneusement réalisés auraient permis d’éviter de commercialiser des produits trop dangereux, ou du moins de mettre en place les réglementations permettant de contrôler leur utilisation et leur élimination. Aux Etats-Unis, l’agence chargée de ce contrôle avait émis des restrictions pour quatre polluants atmosphériques et six polluants aquatiques dangereux. A l’époque, elle s’était heurtée à l’opposition des industriels qui avaient refusé de divulguer des informations sur la composition de leurs produits. Ce n’était que le début d’une longue bataille entre industriels et protecteurs de l’environnement.

 

Qu’en est-il aujourd’hui des déchets chimiques ?

Bien que des progrès significatifs aient été réalisés dans la gestion des déchets, notamment en ce qui concerne les déchets industriels dans les pays du Nord, la situation reste critique. Selon l’Unesco, de 300 milliards à 500 millions de tonnes de métaux lourds, boues toxiques, solvants, et autres déchets dangereux continuent d’être déversés chaque année dans les mers par l’industrie et l’agriculture du monde entier. A cet égard, la Méditerranée est considérée comme la mer la plus polluée du monde (lire articles “Méditerranée, Mare nostrum” et “La mer poubelle”). Le problème ne semble pas devoir se résoudre rapidement lorsqu’on sait que la production mondiale de produits chimiques n’a cessé d’augmenter au cours des dernières décennies, passant d’un million de tonnes en 1930 à plusieurs centaines de millions de tonnes aujourd’hui.

Pictogramme produit Toxique

En Europe, tous les fabricants, importateurs et distributeurs ont désormais l’obligation de déterminer la dangerosité des déchets qu’ils produisent, stockent, traitent ou transportent (toxicité, écotoxicité, inflammabilité, explosivité…). Ils doivent pour cela appliquer le règlement CLP (CE n°1272/2008) relatif à la classification, à l’étiquetage et à l’emballage des substances chimiques et des mélanges (Classification, Labelling, Packaging) qui permet la mise en application du système général harmonisé de classification et d’étiquetage des produits chimiques (SGH). Le SGH est le système international d’étiquetage des matières dangereuses dont les pictogrammes permettent facilement d’identifier le danger. Toutes les substances dangereuses ainsi que les substances soumises à REACH (Registration, Evaluation, Authorization and restriction of CHemicals) doivent être notifiées à l’ECHA (European Chemicals Agency). Les substances concernées par REACH sont celles produites à partir d’un volume annuel supérieur à une tonne, soit trente mille substances en Europe.

Les déchets, correctement classés selon les différentes réglementations, peuvent désormais être transportés, stockés et traités dans une filière adaptée… à condition que les responsables jouent le jeu.

Le réemploi des produits, c’est-à-dire l’économie circulaire, est la solution la plus pertinente selon les critères de la préservation de l’environnement et de l’économie des ressources. En France, la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte, adoptée le 17/08/2015, inscrit la notion d’économie circulaire dans le Code de l’Environnement, avec pour corollaire une politique nationale de prévention et de gestion des déchets :

« …Art. L. 110-1-1.-La transition vers une économie circulaire vise à dépasser le modèle économique linéaire consistant à extraire, fabriquer, consommer et jeter en appelant à une consommation sobre et responsable des ressources naturelles et des matières premières primaires ainsi que, par ordre de priorité, à la prévention de la production de déchets, notamment par le réemploi des produits, et, suivant la hiérarchie des modes de traitement des déchets, à une réutilisation, à un recyclage ou, à défaut, à une valorisation des déchets. La promotion de l’écologie industrielle et territoriale et de la conception écologique des produits, l’utilisation de matériaux issus de ressources naturelles renouvelables gérées durablement et issus du recyclage, la commande publique durable, l’allongement de la durée du cycle de vie des produits, la prévention des déchets, la prévention, la réduction ou le contrôle du rejet, du dégagement, de l’écoulement ou de l’émission des polluants et des substances toxiques, le traitement des déchets en respectant la hiérarchie des modes de traitement, la coopération entre acteurs économiques à l’échelle territoriale pertinente dans le respect du principe de proximité et le développement des valeurs d’usage et de partage et de l’information sur leurs coûts écologique, économique et social contribuent à cette nouvelle prospérité….»

C’est une politique ambitieuse sur le papier et il faut espérer que son application ne sera pas freinée par certains lobbies de l’industrie.

Les nouvelles lois de protection de l’environnement imposent aux industries de prendre en charge le traitement des déchets qu’elles ont pu stocker pendant des années sans tenir compte des risques de pollution des eaux souterraines et de surface. Par exemple, les géants de l’industrie chimique de Bâle (Suisse) ont dû investir 345 millions d’euros sur 6 années (2010-2016) pour évacuer les 202 000 tonnes de déchets dangereux qu’ils avaient accumulés entre 1961 et 1976 dans une ancienne carrière d’argile de Bonfol.

Les pays du Sud ne bénéficient malheureusement ni des réglementations, ni des technologies développées au Nord pour réduire l’impact des déchets chimiques sur l’environnement et la santé humaine. Ce qui est encore plus grave c’est que certains industriels peu scrupuleux n’hésitent pas à se débarrasser de leurs déchets toxiques en les expédiant dans certains pays d’Afrique. Des ONGs comme le Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde (CADTM) évaluent à plus de 120000 tonnes la quantité de déchets toxiques stockés en Afrique depuis 2002 (lire article “Elisabeth, New Jersey, la chimie américaine“). Mais les catastrophes qui ont lieu en Afrique ne touchent pas beaucoup les occidentaux, ou du moins pas très longtemps. Qui se souvient encore de la nuit du 19 au 20 août 2006, lorsque des camions ont déversé à Abidjan et Anyama (Côte d’Ivoire) 581 tonnes de déchets toxiques provenant des cales du navire poubelle Probo-Koala ? La catastrophe écologique a provoqué le décès rapide de 17 personnes, des dizaines de milliers d’autres ont été empoisonnées et nombre d’entre elles souffrent encore dans leur corps des conséquences de ce drame et attendent d’être dignement dédommagées par Trafigura, la société suisse jugée responsable.

 

Un pipeline évacue directement ses déchets dans le fleuve yangtze (Chine – 2013 – Reuters)

Un pipeline évacue directement ses déchets dans le fleuve yangtze (Chine – 2013 – Reuters)

Nul besoin de traverser la Méditerranée pour trouver un scandale lié au stockage de composés chimiques toxiques. En décembre 2015, une étude de l’Institut supérieur de la santé (ISS) a mis en évidence un lien entre pollution et nombre élevé de décès ou de maladies graves constaté dans la région de Naples, ville réputée pour sa gestion des ordures aux mains de la mafia.

 

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