Les chevaux de l’atome

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Outils propres et impropres – pages 374-376

 

En 1976, les habitants de l’île d’Eubée protestaient contre le projet du gouvernement Grec d’y construire une centrale nucléaire. Le peuple n’avait pas été consulté, alors qu’il s’agissait de faire peser sur la région un risque monumental.

Après Hiroshima, on se mit à développer des technologies permettant de dompter l’atome pour produire de l’énergie ; c’était comme fondre des épées pour en faire des charrues. C’est dans ce but louable que le Président Eisenhower lança le programme “Atome pour la paix” aux Nations-Unies en 1953.

Pourtant, personne n’avait résolu le problème du traitement des déchets. On avait fait le pari que ce problème serait rapidement résolu, grâce aux progrès de la science. C’était comme jouer à la roulette russe car ce pari n’avait aucune base scientifique. En attendant, les déchets nucléaires allaient devoir être surveillés durant des milliers d’années, bien plus longtemps que n’importe qu’elle civilisation humaine. Sans doute trop longtemps pour éviter une période chaotique où quelque tyran s’emparerait de ces matériaux de destruction massive. N’oublions pas que la démocratie ne s’est imposée dans le monde que très récemment dans l’histoire de l’humanité.

Personne n’avait mis au point de parade infaillible empêchant de fabriquer une bombe à partir des combustibles traités dans les centrales nucléaires. Personne non plus n’avait prévu de parade contre la prolifération de la technologie du nucléaire. En 1981, toutes ces questions restaient sans réponse.

L’uranium 235 et le plutonium étaient deux isotopes fissibles à partir desquels il était tout à fait possible de fabriquer une arme nucléaire, même sommaire. Or ces éléments sensibles étaient particulièrement accessibles à des étapes critiques du procédé de production d’énergie : lors du passage dans les installations d’enrichissement, lors du transport vers les réacteurs et lors du retraitement. En 1981, douze pays possédaient des dépôts nucléaires. Des tonnes de plutonium étaient traitées chaque année. C’était un peu effrayant, si l’on songe qu’une seule tonne permettait de fabriquer une centaine de bombes de la puissance de celle d’Hiroshima. En 1965, près de 100 kg d’uranium enrichi avaient disparu d’une centrale nucléaire. Cela aurait suffi à fabriquer une vingtaine de petites bombes. C’est plus de 80 kg d’uranium enrichi qui avaient disparu d’une centrale du Tennessee (lire article “Manque à l’inventaire“). A la fin des années 70, le risque d’un terrorisme nucléaire était particulièrement élevé, du moins dans les esprits. Le risque de voir s’instaurer des régimes totalitaires sous couvert de protéger les citoyens contre ce terrorisme était encore plus grand ; “un tyran se cache souvent derrière le protecteur” disait Platon.

Le danger le plus important semblait être celui de la prolifération du nucléaire dans les pays du Tiers-Monde, jugés plutôt laxistes pour ce qui concerne les règles de sécurité et la formation du personnel. Il n’existait aucune agence internationale capable de surveiller efficacement l’expansion de la technologie nucléaire. L’Agence Internationale pour l’Énergie Atomique (AIEA) n’avait quasiment aucun pouvoir.

En 1981, l’Almanach Cousteau s’inquiétait de l’emballement des “chevaux de l’atome” qui risquaient d’hypothéquer l’avenir des générations futures. Il préconisait d’investir massivement dans les énergies renouvelables, plutôt que de s’enliser dans la voie sans-issue du tout nucléaire. Pour les auteurs, l’atome pacifiste ne pouvait être dissocié de l’arme atomique et il fallait se séparer des deux.

 

Et aujourd’hui ?

Les habitants de l’île d’Eubée avaient bien raison de s’opposer à la construction d’une centrale nucléaire. Le pays est situé dans une zone d’activité sismique et l’expérience a démontré que le risque d’accident majeur a toujours été très mal géré. Aujourd’hui, la Grèce ne possède qu’un petit réacteur de 5 MW destiné à la recherche scientifique, à Demokritos.

La prolifération de la technologie nucléaire a bien eu lieu comme le craignait l’Almanach Cousteau de l’Environnement  (lire article “Un réacteur nucléaire au Pakistan“). Selon l’AIEA, le parc nucléaire mondial est estimé à 437 réacteurs nucléaires en fonctionnement, répartis dans 30 pays, essentiellement en Asie, en Amérique du Nord et en Europe. L’Afrique (Afrique du Sud) et l’Amérique latine (Argentine, Brésil, Mexique) n’en comptent que très peu. L’Océanie est le seul continent à ne pas compter de réacteur nucléaire. Avec 99 réacteurs en fonctionnement, le parc nucléaire américain, d’une capacité électrique installée de 99,9 GW, a fourni moins de 20% de l’électricité produite aux États-Unis en 2016. Le parc nucléaire français, composé de 58 réacteurs en fonctionnement (19 centrales), pour une capacité électrique installée de 63,1 GW, a fourni 72,3% de l’électricité nationale en 2016. Le troisième parc le plus important est celui du Japon, mais la plupart de ses 42 réacteurs sont restés à l’arrêt suite au drame de Fukushima.

La prolifération du nucléaire continue et une quinzaine de pays construisent actuellement de nouveaux réacteurs nucléaires, dont la France avec l’EPR de Flamanville (la date de mise en service est sans cesse repoussée). En Chine, pas moins de 20 réacteurs sont en cours de construction, ce qui la placerait quasiment au même niveau que la France. Qui peut parier sur la stabilité politique de ce pays immense dans les siècles à venir ?

La prolifération de la technologie du nucléaire a débuté en Septembre 1942, lorsque les Américains ont lancé le projet Manhattan. On savait déjà que la Science venait d’offrir au Monde un moyen de destruction sans précédent et dès 1943. La Conférence de Québec réunissant les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Canada, décida une politique de secret sur l’arme atomique (il fallait que l’arme reste dans le camp des “Gentils”). La lutte contre la prolifération de l’arme nucléaire a été une grande réussite : l’URSS a procédé à son premier essai nucléaire en 1949, la République populaire de Chine a testé sa première bombe nucléaire en1964,  l’Inde en 1974,  la Corée du Nord en 2006 (enfin, c’est ce que son gouvernement a prétendu). Du côté des superpuissance, la décision a été prise de ne plus pouvoir détruire toute l’humanité un trop grand nombre de fois : Le traité START III, entré en vigueur le 5 février 2011, limite les arsenaux des Etats-Unis et de la Russie à 1550 ogives nucléaires déployées…seulement 1550 ?.

Après la course à l’armement de l’après-guerre, le démantèlement est loin d’être terminé. La boite de pandore a été ouverte par une poignée d’irresponsables et il faudra beaucoup d’efforts et de patience pour espérer la refermer un jour. C’est grâce à l’arme atomique qu’un minuscule pays comme la Corée du Nord peut faire peser de lourdes menaces sur l’Est de l’Asie, voire même au-delà. Le Président américain B. Obama est parvenu le 14 juillet 2015 à un accord avec l’Iran qui devrait, en théorie, renoncer à l’arme nucléaire. Le risque que des organisations terroristes parviennent un jour à se procurer suffisamment de matériaux radioactifs pour fabriquer des “bombes sales” est bien réel, en particulier à une époque où le terrorisme islamique n’a jamais été si puissant.

En France, le lobby du nucléaire est si puissant qu’on n’hésite pas à investir des sommes colossales dans des prototypes sans avenir. C’était le cas avec le surrégénérateur Superphénix dans les années 80 qui aura coûté aux contribuables la bagatelle de 12 milliards d’euros  (lire article “Superphénix, Malville, France“). Ce sera peut-être le cas avec l’EPR.

Les accidents majeurs qui se sont produits dans des centrales nucléaires au cours des dernières décennies ont mis en évidence l’absence totale d’une politique efficace de gestion du risque. Trente ans après Tchernobyl (1986), le cœur du réacteur éventré constitue toujours un risque majeur pour la région. Dans le cas de Fukushima, des experts ont estimé qu’il faudra une quarantaine d’année pour nettoyer le site (lire article “Le coût caché d’un accident nucléaire“). La probabilité de l’accident nucléaire majeur ne peut plus être estimée insignifiante alors que les conséquences peuvent s’avérer incalculables. En France, ces risques potentiels, non supportés par l’industrie, sont minimisés et légitimés par une classe politique qui ne raisonne qu’à courts termes. La seule réponse que les défenseurs du nucléaire opposent au risque d’accident majeur a été d’imaginer un dogme d’infaillibilité de la technologie. C’est ce dogme qui a été utilisé en France par le lobby nucléaire après Tchernobyl et Fukushima : “La France possède le parc de centrales le plus sûr du monde”. Lorsque l’accident majeur arrivera, les conséquences humaines, économiques et politiques seront effroyables. Qui paiera ?

 

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