Les chats de Minamata

Les chats de Minamata

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les affaires continuent… – pages 433-436

En 1932, la Chisso Chemical Corporation ouvrit une usine d’engrais chimiques près de Minamata (Japon) Cette installation fut dans un premier temps considérée comme une véritable aubaine pour la population locale. Dès 1950, on retrouva un nombre inhabituel de poissons morts dans la baie. En 1952, les chats de Minamata furent atteints d’un mal inhabituel qui les plongeait dans des spasmes convulsifs inquiétants, jusqu’à entraîner leur mort. Entre 1953 et 1956, des cas d’humains atteints de cette étrange maladie commencèrent à se déclarer. En plus des convulsions, les symptômes rencontrés étaient une diminution du champ visuel et de l’audition, des troubles mentaux et des douleurs insupportables. Nombreux sont ceux qui en succombèrent et un nombre croissant d’enfants naquirent avec un handicap mental. Le corps médical s’en inquiéta, mena une enquête et découvrit que les victimes, chats et humains, avaient été empoisonnées par des produits chimiques contenus dans les poissons qu’elles avaient consommés. Si les experts mirent beaucoup de temps à identifier les molécules responsables, c’est parce que la Chisso refusa longtemps de communiquer la liste des matières premières utilisées sur son site de Minamata et que l’industriel omit sciemment d’y faire figurer un produit particulier : le mercure.

Le mercure était l’une des matières premières utilisées comme catalyseur dans les processus de fabrication des engrais et des quantités énormes de ce métal ont été impunément déversées dans la baie pendant près de 36 ans. Il faut savoir que le mercure sous forme minérale est converti par les bactéries présentes en méthyl-mercure, une forme organométallique encore plus toxique pouvant persister jusqu’à 100 ans dans l’environnement, remontant la chaîne alimentaire pour se concentrer dans la chair des poissons. Les habitants de Minamata, pour qui le poisson constituait la principale source de protéines, ont donc consommé pendant toutes ces années des doses mortelles de mercure. Nombreux ont été ceux atteints de ce qui était devenu la “maladie de Minamata”. Si dans les années 50 cette maladie particulièrement grave était considérée comme incurable, on sait aujourd’hui comment traiter les cas d’intoxication au mercure, à condition de s’y prendre à temps. Les principaux antidotes sont le dimercaprol et la D pénicillamine.

La Chisso et le Ministère de la santé Publique du Japon ont contrecarré l’enquête sur la pollution de Minamata, coupant les subventions aux chercheurs de l’École de Médecine qui avaient mis en cause le mercure (en particulier l’épidémiologiste Masazumi Hamada), et formant un  groupe de pseudo-experts complètement inféodés chargés de trouver d’autres hypothèses pour disculpé l’industriel (toute ressemblance avec certaines pratiques de géants de l’agrochimie est fortuit). Ils ne firent que gagner du temps, incapables de prouver quoi que ce soit, laissant ainsi se perpétuer pendant des années les déversements mortels de mercure. La coopérative de pêche locale, sans doute plus responsable que l’industriel, refusa de continuer à vendre du poisson pêché dans la baie de Minamata, ce qui entraîna une augmentation du taux de chômage. En 1956, des milliers de citoyens, pêcheurs ou proches de victimes, manifestèrent contre la Chisso qui, sans reconnaître sa culpabilité, accepta de dédommager les malades de la pollution avec une allocation annuelle d’un montant de 1300 francs (2804 euros actualisés 2017) pour les adultes et 450 F (971 €) pour les enfants, avec en cas de décès un “don” aux survivants de 4500 F (9710 €). Pour avoir droit à ces sommes, les victimes devaient s’engager par contrat à ne jamais chercher à obtenir d’autres compensations par voie judiciaire. Nombreux furent ceux qui acceptèrent le deal, privés de ressources économiques, simplement pour subsister. Ce n’est qu’en 1968, 15 ans après que les premières victimes humaines aient été observées, après la reconnaissance officielle très tardive du Gouvernement Japonais de la culpabilité de la Chisso, que l’usine stoppa les déversements de mercure dans la baie de Minamata.

En 1973, Tsuginori Hamamato, ancien pêcheur atteint par la maladie, leader du mouvement de contestation contre la Chisso, raconta son histoire à la Conférence des Nations Unies sur l’Environnement qui se tenait à Stockholm. La Chisso fut condamnée à payer 18 millions de yens aux plaignants. En 1976, 120 habitants de Minamata étaient  morts d’empoisonnement au mercure et 800 souffraient de troubles cérébraux. En 1978, 8100 résidents réclamèrent des dédommagements, mais seuls  1500 furent reconnus comme victimes des déversements de la Chisso (d’autres sources donnent le chiffre de 2665 malades reconnus en 1973). En 1996, quelques 15000 victimes ont été reconnues atteintes par la maladie de Minamata, à des degrés divers. Pour tenter de mettre fin aux procédures, le gouvernement japonais décida d’instaurer “la Grande Conciliation” selon laquelle une indemnisation de 2,6 millions de yens serait versée aux plaignants à conditions que ces derniers renoncent définitivement à toute poursuite. 12371 d’entre eux acceptèrent. C’était la seconde fois que les responsables politiques cherchaient à acheter le silence des victimes. Une trentaine de victimes ne se laissèrent cependant pas dupées, refusèrent la proposition qui leur avait été faite et déposèrent une plainte en 1982. Ce n’est qu’en 2004 que la Cour Suprême statua sur cette plainte déposée 22 ans auparavant pour déclarer que l’État japonais n’avait pas pris à temps les mesures susceptibles d’enrayer la propagation de la maladie. En 2013, 57000 personnes ont demandé réparation et 50000 étaient concernées par un programme spécifique d’aide de l’État.

Victime de Minamata

Le drame de Minamata, révélateur de l’expansion forcenée du Japon d’après la Seconde Guerre Mondiale, fut longtemps nié, puis minimisé. Minamata est encore aujourd’hui une ville sinistrée et a perdu un tiers de ses habitants depuis 1960. L’usine de Chisso poursuit son activité, sans polluer la baie, du moins faut-il l’espérer. Ce fut le premier et le plus célèbre cas d’intoxication massive provoquée par des effluents industriels. Ce ne fut pas le dernier…

En 1965, les habitants de Niigata, village japonais situé près d’une usine de la Showa Denko, furent atteints eux aussi d’hydrargyrisme (hydragyrum est le nom latin du mercure et signifie “argent liquide”). Comme pour Minamata, l’enquête fut semée d’obstacles et un procès de 4 ans fut nécessaire pour que la Showa Denko soit reconnue responsable et soit condamnée à verser 3 millions de francs (~3,6 millions €) de dédommagements aux plaignants.

En 1970, le Gouvernement recommanda de ne plus manger de poissons provenant de l’English Wabigoon River (Canada), parce qu’une usine à papier locale avait déversé pendant une dizaine de jours dans la rivière des résidus chargés de mercure. 37 indiens des réserves de la région présentaient des symptômes similaires à ceux de Minamata.

Les mines de mercure du Guizhou, fleuron historique de la Chine, ont fermé en 2002 pour raisons économiques, en laissant les sol et les eaux de la région fortement contaminés. Les réserves de mercure de la zone économique spéciale (ZES) de Wanshan, surnommée la “capitale chinoise du mercure”, étaient considérées comme les premières d’Asie et les deuxièmes du monde. A son apogée, la production annuelle du site a même atteint 70 % de la production nationale. On estime que 20,2 milliards de mètres cubes de vapeur résiduaire contaminées par le mercure ont été déversés dans la nature au cours des 45 dernières années d’exploitation des mines de Guizhou.

D’autres cas d’intoxication massive ont démontré que, sous le prétexte de réalisme économique, les industriels, comme les politiques, pouvaient fermer les yeux sur la préservation de la santé des populations et de l’environnement. C’est le cas de Bhopal, cette ville indienne tristement célèbre pour avoir été asphyxiée par une usine de pesticides du groupe américain Union Carbide qui a laissé s’échapper le 2 décembre 1984, près de 40 tonnes de substances toxiques (isocyanate de méthyle), causant la mort de milliers de personnes (plus de 3500 en quelques heures). Le drame de Bhopal est l’accident industriel le plus meurtrier de tous les temps. Les terres et les eaux de la région ont été durablement  contaminées et continuent d’empoisonner les habitants. Comme souvent dans ce genre de catastrophe, l’industriel a fait preuve de beaucoup de négligences aussi bien dans la gestion de la sécurité de son usine chimique que dans celle de la catastrophe. Il a pris des décisions complètement stupides, comme d’enfouir des déchets sous terre, qui continuent de polluer les nappes phréatiques. En 1989, Union Carbide a versé 470 millions de dollars (348 millions d’euros) de compensation aux victimes, mais a toujours estimé que la décontamination du site relevait de la responsabilité des autorités indiennes. Aujourd’hui, le site de Bhopal est toujours contaminé. La catastrophe de Bhopal a contribué au renforcement des législations environnementales sur les produits chimiques et les déchets toxiques. C’est peut-être ce qui a permis qu’aucune autre catastrophe industrielle de cette envergure n’ait eu lieu au cours des 33 dernières années. Mais il y a eu bien d’autres mini Bhopal, essentiellement dans les pays les plus défavorisés.

On retrouvait à chaque fois la même idéologie du rendement industriel à tout prix, les interminables manœuvres pour admettre la responsabilité des entreprises, le peu d’empressement des autorités publiques à prendre des décisions et à reconnaitre la maladie…

On retrouve du mercure partout, que ce soit pour la fabrication du polychlorure de vinyle (PVC), dans les centrales thermiques à charbon, dans les commutateurs électriques, les thermostats, les ampoules à basse consommation, certaines piles, certains produits cosmétiques et pharmaceutiques et les anciens amalgames dentaires. Le mercure est notamment utilisé par les orpailleurs pour extraire l’or par formation d’amalgame. L’or est ensuite libéré par chauffage de l’amalgame (400°C – 500°C) qui permet d’évaporer le mercure qui peut, sous cette forme, se propager sur de grandes distances. Les personnes les plus exposées sont les quelques 15 millions d’ouvriers qui travaillent dans les mines d’or, dont celles de Guyane pour ce qui concerne la France. On considère qu’aujourd’hui près de 9 000 tonnes de mercure sont relâchées chaque année dans la nature.

C’est seulement en 2001 que la communauté internationale s’intéresse réellement à l’usage du mercure. La Convention de Minamata (2013) est une convention internationale par laquelle les États s’engagent, d’ici 2025, à interdire toute nouvelle mine de mercure, à abandonner progressivement les mines existantes et à éliminer progressive le mercure dans un certain nombre de produits et procédés. La convention de Minamata est entrée en vigueur le 16 aout 2017. Il aura fallu attendre plus d’une soixantaine d’années après le long drame de Minamata pour parvenir à ce résultat.

 

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