Les bonnes affaires du fond des mers

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les affaires continuent… – pages 410-413

Modules polymétalliques

Les nodules polymétalliques qui se forment dans les zones abyssales de l’océan Indien et de l’océan Pacifique, entre 4000 et 5000 mètres de profondeur, ont agrégé pendant des millions d’années les minerais présents dans l’eau, essentiellement du manganèse, du fer, du nickel et du cuivre. Ils grossissent très lentement, de moins d’un millimètre tous les mille ans, pour atteindre une taille de 5 à 10 cm. Les mille cinq cent milliards de tonnes de minerai des nodules (estimation), soit plus que toutes les mines terrestres, attisaient dans les années 70 la convoitise des industriels. Les écologistes de l’époque craignaient qu’une ruée vers le minerai du fond des mers ne bouleversa des écosystèmes vieux de millions d’années.

Les deux sociétés qui dominaient le marché mondial du nickel, l’International Nickel Company (INCO) et la Société Le Nickel (Rodschild), ont rapidement créé des filiales d’exploitation minière des océans. Ils ont été suivis par trois autres consortium : Kennecott Copper Corporation (cuivre chilien), Lockheed Aircraft (projets spatiaux), US Steel Corporation (le plus grand consommateur mondial de nickel et de manganèse). L’exploration commerciale des nodules, dont le lancement était prévu pour 1984, devait coûter des centaines de millions d’euros.

Les technologies imaginées pour la récupération des nodules au fond des océans étaient gardées secrètes, de même que les sites de gisements identifiés. On savait seulement que les extracteurs ressembleraient à d’énormes aspirateurs, avec un godet de succion fixé au bout d’un très long tube. L’un des navires prospectant le fond des mers était le Glomar Explorer (construit par Howard Hughes), un géant de 188 mètres loué par Lockheed et transportant une sorte de derrick de 60 mètres de haut pouvant laisser filer un tuyau de 4 kilomètres avec une section de 40 centimètres. En 1978, ce navire a commencé, avec d’autres, à remonter des nodules de la grande plaine abyssale du pacifique, dans la zone Clarion-Clipperton entre les îles Hawaï et la côte Ouest de l’Amérique Centrale. Cette zone était supposée détenir la plus forte concentration de nodules de manganèse (20 000 tonnes au mètre carré).

Ces explorations marines ont été un sujet de vives polémiques lors de la Conférence sur le Droit de la Mer organisée par les Nations Unies et qui devait clarifier la question de l’appartenance des minerais du fond des océans. C’était une question hautement stratégique pour les Etats-Unis qui importaient 98% de leur manganèse et de leur cobalt et 71% de leur nickel. Fidèles à leurs principes, ils défendaient l’idée que la haute mer n’appartenait à personne et que ses ressources pouvaient être exploitées par les premiers arrivés. Bien entendu, les pays du Sud ne pouvaient pas concurrencer l’hégémonie des occidentaux. Paul Engo, un diplomate Camerounais, plaida en faveur des pays pauvres exportateurs de minerais qui risquaient de voir leur économie détruite à cause d’une baisse des cours de minerais. Il réussit à faire stopper les négociations, ce qui n’empêcha pas les grandes compagnies américaines de poursuivre leur projet. A la fin de 1979, le sénat américain adopta un projet de loi autorisant l’exploitation minière des océans, en complète contradiction avec la résolution de l’ONU de 1970 qui avait déclaré les océans “héritage commun de l’humanité”. Même l’IRCO était opposé à ce projet qui risquait de provoquer un effondrement des cours du nickel. Les militaires américains étaient eux contre l’exploitation des nodules marins qui risquait de perturber complètement le fonctionnement des missiles enfouis secrètement au fond des mers.

Aujourd’hui, le contexte international de hausse de la demande en métaux, risque d’attiser à nouveau la convoitise des industriels pour les nodules polymétalliques. C’est d’autant plus vrai que des pénuries de plusieurs métaux stratégiques d’’ici les 20 prochaines années, notamment le cobalt utilisé dans les batteries de véhicules électriques, sont fortement envisagées par les spécialistes.

L’exploitation à grande échelle du minerai des océans serait une catastrophe écologique, compte tenu de l’extrême fragilité des écosystèmes abyssaux. Une étude menée dans la zone de fracture de Clarion-Clipperton a montré la présence d’une faune plus riche et abondante dans les zones les plus denses en nodules polymétalliques. L’Ifremer a démontré que la faune n’a pas recolonisé les lieux sur les sites ayant été dragués sur quelques centimètres, que ce soit récemment ou il y a trente ans, pour des raisons scientifiques ou industrielles. Si l’exploitation minière des océans se développe, cette biodiversité risque disparaître à jamais, du moins à l’échelle humaine, étant donné que les nodules mettent plusieurs millions d’années à se former.

Le cours du nickel reste trop faible pour rentabiliser de nombreuses mines et usines de transformation dans le monde (10 000 dollars/tonne à la Bourse des métaux de Londres en aout 2017). En Nouvelle-Calédonie, par exemple, le coût de production s’élève à environ 11.000 dollars la tonne (c’est une activité fortement subventionnée). La décision du gouvernement des Philippines (premier exportateur de minerai de nickel de la planète) de limiter les pollutions provoquées par les exploitations minières sur son territoire permet de rehausser légèrement le cours du nickel. Mais c’est surtout une augmentation de la demande de nickel qui permettra une embellie du métal, en particulier par la Chine, premier consommateur de la planète. La demande de nickel, mais aussi de manganèse et de cobalt, pour la construction des batteries pourrait fortement s’accroître si les prévisions de croissance rapide du parc de voitures électriques se révèlent exactes. Le comble serait alors que les industriels se mettent à saccager les fonds marins sous prétexte de réduire le réchauffement climatique; mais nous n’en sommes plus à une contradiction près… Le chantier naval Fujian Mawei (Chine) a annoncé la mise à l’eau à la fin de l’année  2017 du premier navire d’exploitation minière des fonds marins, le “MW301” (227 mètres de long, 40 mètres de large) sera capable de charger jusqu’à 39000 tonnes de minerais sous-marins. Le navire sera, à priori, utilisé pour extraire des minerais de cuivre et d’or au large de la Papouasie-Nouvelle-Guinée qui a donné son accord.

Navire d’exploration minière des abysses (MW301)

Il n’est pas certain que l’exploitation minière terrestre de nickel soit préférable pour la préservation de l’environnement. Par exemple, 18% de la superficie de La Nouvelle-Calédonie (25% des ressources mondiales et 9% des réserves jugées exploitables) font l’objet de concessions (Le Nickel, Eramet…). Les mines à ciel ouvert entraînent la destruction complète du milieu : déforestation, excavation des sols, détournement des rivières et des réseaux aquifères, dissémination de métaux toxiques …  Cette activité menace la faune et la flore endémiques de l’archipel, pourtant identifié comme un “hotspot” de biodiversité par l’ONU. Le code minier impose depuis 2009 aux industriels de revégétaliser les sites après leur exploitation. Le procédé de revégétalisation naturelle à partir des premiers centimètres de sols conservés au moment de l’excavation est le plus prometteur, mais aucune technique de plantation ne peut faire de miracle sur des sols aussi pollués. De plus, il est particulièrement difficile de recréer ex nihilo tout un écosystème; sur les 1500 espèces endémiques locales, seulement une trentaine sont utilisées pour la revégétalisation, ce qui contribue à l’appauvrissement de la biodiversité.

 

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