Les anomalies congénitales

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les quatre grands changements : Accumulations – pages 351-352

 

Les anomalies congénitales sont des troubles structurels ou fonctionnels qui surviennent durant la vie intra-utérine et peuvent être identifiées avant la naissance, à la naissance ou plus tard dans la vie. Elles peuvent être la conséquence d’une pollution environnementale à laquelle est soumise la mère. En effet, le placenta ne permet pas de protéger l’embryon ou le fœtus contre l’agression d’agents chimiques comme l’alcool, la nicotine, les médicaments, les métaux lourds, les pesticides, les substances radioactives… Aujourd’hui, les anomalies congénitales représentent une cause majeure de morbidité (environ 3 % des  naissances), de mortalité infantile et de handicap.

Au début des années 60, la thalidomide était fréquemment prescrite comme tranquillisant aux femmes enceintes du Nord de l’Europe, ce qui provoqua une véritable épidémie de phocomélie, une anomalie congénitale où le bébé vient au monde avec des membres atrophiés, voire sans aucun membre. Près de 10 000 cas furent diagnostiqués avant que l’on ne découvre l’agent tératogène responsable. Le scandale de la thalidomide eut un fort impact législatif. Aux Etats-Unis, les autorités sanitaires eurent désormais l’obligation d’attester, non plus seulement de l’innocuité, mais aussi de l’efficacité des médicaments mis sur le marché, tandis que les autorités communautaires décidèrent de mettre en place les systèmes de délivrance d’autorisation de mise sur le marché.

Dans les années 20, le Docteur Douglas Murphy avait constaté une forte proportion d’enfants anormaux chez les femmes dont on avait radiographié la région pelvienne pendant la grossesse. Mais il fallut du temps pour que tous les médecins acceptent de changer leurs habitudes et ne prescrivent plus aux femmes enceintes ni rayons X, ni produits pharmaceutiques radioactifs. L’embryon est gravement affecté lorsque la mère est exposée à des rayonnements radioactifs. L’iode-131 affecte la croissance et le développement intellectuel du nouveau-né en s’accumulant sur la thyroïde du fœtus. Le strontium-89 et le strontium-90 se fixent sur les os du bébé au cours du dernier trimestre de la grossesse, préparant ainsi de futurs redoutables cancers. Le plutonium provoque des cancers et des anomalies multiples. Les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki ont provoqué un accroissement significatif du nombre d‘avortements et de la mortalité infantile. De nombreux enfants souffrirent de microcéphalie, une anomalie génétique caractérisée par un retard mental lié à un rétrécissement de la taille du crâne. A la fin des années 70, on ne connaissait pas les effets d’une exposition à de petites doses de radiations sur une longue période (retombées d’essais nucléaires, fuites des centrales nucléaires, stockage des déchets…). Le Professeur Linus Pauling, double prix Nobel de la Paix et de Chimie, écrivait dans le “New-York Times” que les retombées des essais nucléaires atmosphériques d’une seule année étaient responsables de la naissance de 230 000 enfants anormaux et de 420 000 cas de mortalité infantile. En 1975, le Professeur Joseph Lyon (Université de l’Utah) avait montré une augmentation de la fréquence des leucémies chez les enfants nés dans l’Utah pendant les années d’expérimentation atmosphérique (1951-1958).

Depuis la Seconde Guerre Mondiale, l’industrie chimique a connu une formidable explosion. Les femmes enceintes ont été mises en contact permanent avec un nombre toujours plus grands de composés chimiques dont l’innocuité n’était pas toujours prouvée (pesticides, additifs alimentaires, produits d’entretien…). De nombreux cas de contamination par des agents tératogènes, notamment des pesticides organochlorés ou organophosphorés, ont été mis en évidence dans les années 60-70. Ainsi, dans les années 70, des centaines de Vietnamiennes faisaient des fausses couches à cause des énormes quantités d’herbicides et de défoliants à base de 2,4-D et de 2,4,5-T répandus par l’armée américaine au cours de la guerre du Vietnam. Les effets de ces produits qui affectent le patrimoine génétique étaient dramatiques pour l’embryon et le fœtus. Dans un grand nombre de cas, le fœtus anormal n’arrivait pas à terme. Lorsqu’il survivait, le nouveau-né était atteint de graves déficiences physiques, physiologiques ou cérébrales.

En 1980, la dioxine, tristement célèbre depuis la catastrophe de Seveso (Milan), était déjà considérée comme la molécule chimique synthétique la plus toxique. Elle passe facilement dans le lait maternel et cause de graves anomalies chez l’embryon. Comme la dioxine, d’autres substances toxiques peuvent causer de graves anomalies chez le nouveau-né, la plupart mortelles. C’est le cas par exemple des polychlorobiphényles (PCB) ou de métaux lourds, comme le plomb provenant essentiellement des gaz d’échappement et responsable de saturnisme chronique. Associés à des molécules organiques, certains métaux lourds deviennent extrêmement toxiques car ils sont plus facilement assimilés par les organismes méthyl mercure…). Dans les années 40, plus de trois cent substances chimiques avaient été déversées dans le Love Canal (État de New-York) et se sont mélangés avec les produits provenant de la décharge de la Hooker Chemical Company. 10% des substances issues de ces mélanges se sont révélées tératogènes ou mutagènes et ont entraîné des taux d’avortement spontané et d’anomalies génétiques trois fois supérieurs à la moyenne américaine.

Les femmes enceintes ne pouvaient pas toujours échapper au contact de substances toxiques sur leur lieu de travail, du moins si elles voulaient conserver leur emploi. C’était le cas des infirmières qui utilisaient des savons contenant de l’hexachlorophène, une substance chimique proche de la dioxine, longtemps utilisée comme bactéricide. Une étude suédoise avait montré que 35 enfants de mère infirmière utilisant ces produits, sur un total de 460, étaient atteints de graves maladies congénitales, soit cinquante fois la moyenne nationale. Ce n’est qu’en 1972, lorsque 204 nourrissons français tombèrent gravement malades pour des raisons inexpliquées, souffrant de lésions cutanées ulcératives et d’encéphalopathie, et que 36 d’entre eux moururent, que l’on établit le caractère toxique de l’hexachlorophène qui s’était retrouvé accidentellement en très fortes concentrations (6,4 %) dans le talc Morhange (groupe Givaudan) (lire article “Seveso : La terreur chimique“).

Certains travaux furent heureusement interdits aux femmes enceintes en raison des risques qu’ils présentaient pour l’embryon. Ce fut le cas des fonderies de plomb et des usines de fabrication de batteries électriques. Mais on oubliait que les hommes aussi pouvaient contaminer leurs enfants, en ramenant chez eux des substances toxiques présentes sur leurs vêtements, leurs cheveux et leur peau. Ils pouvaient aussi transmettre à leur progéniture du matériel génétique déficient suite au contact d’agents mutagènes. Ces substances toxiques pouvaient aussi provoquer la stérilité, le dysfonctionnement de la spermatogenèse, la perte de l’appétit sexuel… Une étude menée par le syndicat américain UAW (United Auto Worker) avait montré que les hommes en contact régulier avec le plomb subissaient une diminution de leur fertilité et une augmentation de risque d’engendrer des enfants anormaux ou de voir leurs épouses avorter. D’autres agents chimiques étaient mis en cause dans l’augmentation des taux de mortalité infantile ou de malformations fœtales : les gaz anesthésiants utilisés dans les hôpitaux, les chlorures de vinyl, le pesticide dibromochloropropane (DBCP) qui ralentit la spermatogenèse, le benzène, le chlorobutadiène, les hydrocarbures chlorés, les fluorures, les cétones, le cadmium, le manganèse, les isotopes radioactifs… La solution aurait été de mieux sécuriser les postes de travail et les locaux plutôt que d’en interdire l’accès aux femmes.

A la fin des années 80, on admettait déjà que la plupart des cancers étaient dus à l’environnement. Malheureusement, la maladie ne se déclare en général que des années après le contact avec l’agent mutagène et il était impossible d’établir de relation de cause à effet. On estimait qu’un quart de la population serait tôt ou tard atteinte d’un cancer et que dans 4 cas sur 5 ces maladies auront été provoquées par des expositions à des substances chimiques toxiques. Les femmes enceintes n’avaient guère le choix d’éviter de s’exposer à ces produits chimiques omniprésents. La solution la plus pertinente aurait été d’arrêter de les utiliser…

 

Et aujourd’hui ?

Il est encore aujourd’hui difficile d’échapper à la pollution, y compris pour les femmes enceintes. Selon l’OMS, 276 000 nouveau-nés meurent chaque année dans le monde avant l’âge de 28 jours à cause d’anomalies congénitales. Les troubles congénitaux graves les plus courants sont les malformations congénitales du cœur et du tube neural (ébauche tubulaire du système nerveux central) ainsi que la trisomie 21. Si dans la moitié des cas, aucune cause spécifique n’a pu être identifiée, certains facteurs de risques sont bien connus. On sait par exemple que les anomalies congénitales sont plus fréquentes dans les familles et les pays à ressources limitées. 94% environ des cas d’anomalies congénitales graves surviennent dans des pays du Sud où la mère est particulièrement exposée à la malnutrition (carence en iode, en folates…), à des agents infectieux (syphilis, rubéole), à des substances nocives comme certains pesticides, les métaux lourds, le tabac, l’alcool, les médicaments…

92% de la population mondiale serait exposé à des taux de pollution de l’air supérieurs aux limites définies par l’Organisation Mondiale de la Santé. Cette pollution causerait chaque année la mort d’environ 600 000 enfants de moins de cinq ans et augmente fortement le risqué d’infections respiratoires, d’asthme et d’anomalies congénitales. Une étude de l’Université de Tel Aviv (Environmental Research, 2014) a apporté de nouvelles preuves sur le lien entre une exposition élevée à la pollution de l’air (dioxyde de soufre, microparticules, oxydes d’azote (NOx) et ozone) durant la grossesse et un risque accru de malformations congénitales.

Selon la définition de l’OMS (2002) “un perturbateur endocrinien (PE) désigne une substance (ou un mélange) exogène qui altère la (les) fonction(s) de l’appareil (du système) endocrinien et induit en conséquence des effets nocifs (adverses) sur la santé d’un organisme intact, ou de ses descendants, ou au sein de (sous)populations”. Les perturbateurs endocriniens, comme les phtalates, le Distlilbène® ou le bisphénol-A, sont susceptibles de perturber le système reproducteur, d’altérer le développement, de provoquer des cancers hormono-dépendants, des pathologies thyroïdiennes, des troubles métaboliques (diabète, syndrome métabolique…)… De nombreuses études épidémiologiques ont mis en évidence une augmentation chez les garçons des malformations génitales (cryptorchidie, hypospadias), une diminution de la fertilité et une augmentation du risque de cancer des testicules. Selon une étude danoise parue en 1992, et confirmée par la suite dans de nombreux autres pays occidentaux, le nombre moyen de spermatozoïdes chez l’homme a diminué de 50 % entre 1940 et 1990.

Une étude parue en 2015 et menée dans le Sud de la France sur une période de 5 ans a démontré que les femmes exposées pendant la grossesse à différents perturbateurs endocriniens ont un risque nettement accru d’avoir des garçons atteints de malformations génitales, en particulier d’hypospadias (anomalie congénitale de la verge du nouveau-né concernant 3 nouveau-nés sur 1 000) et de micro-pénis. Selon la même équipe de chercheurs, les petites filles seraient quant à elles impactées sous la forme de précocité pubertaire. Les produits phytosanitaires (pyréthrinoïdes de synthèse), les produits d’entretien (alkylphénol, nonylphénol), les plastiques (bisphénol-A interdit en France depuis 2010, phtalates), les cosmétiques (phtalates, parabènes), les déchets (polychlorobiphényles, dioxines, hydrocarbures aromatiques polycycliques), comptent parmi les principales sources de perturbateurs endocriniens. Le phénomène ne risque pas de diminuer puisque l’utilisation de pesticides a augmenté de 11% en 2014.

Concernant l’exposition des femmes enceintes par des éléments radioactifs, nous avons hélas, pu observer depuis 1981 quelques exemples concrets, notamment à Tchernobyl et à Fukushima (Lire article “Le coût caché d’un accident nucléaire“). Les anomalies congénitales se sont multipliées dans la région de Tchernobyl, suite à l’explosion l’accident nucléaire majeur de 1986. Dans la ville de Polissia, à environ 100 kilomètres de l’ancienne centrale nucléaire, l’eau, le sol et les denrées alimentaires furent fortement contaminés par le Césium 137. Selon le docteur Wladimir Wertelecki, diplômé en pédiatrie, cytogénétique et génétique cliniques, la fréquence d’anomalies congénitales avait significativement augmenté. Le nombre de fermetures incomplètes du tube neural (spina bifida) y était, dans la période 2000-2006, trois fois plus élevé que dans le reste de l’Europe ; Dans le cas de la microcéphalie (boite crânienne trop petite) les taux retrouvés étaient 3 à 5 fois supérieurs à ceux d’autres régions. Et que dire des nombreux enfants nés avec d’horribles malformations et dont l’espérance de vie était très limitée.

L’OMS travaille avec divers partenaires comme les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) et le National Center on Birth Defects and Developmental Disabilities (USA) pour mettre en place une politique mondiale d’enrichissement de l’alimentation maternelle en acide folique. La consommation de 0,4mg d’acide folique par jour, avant et au minimum jusqu’à la fin du premier trimestre de la grossesse, permet d’éviter 50 à 70 % des cas potentiels d’anencéphalie et de spina bifida.

Aujourd’hui, Le dépistage prénatal, qui fait appel à des techniques non invasives, comme l’échographie fœtale, permet de détecter précocement des anomalies fœtales ou des maladies comme la syphilis, la toxoplasmose, la rubéole ou le syndrome de Down (trisomie 21).

Pourquoi une photo d’Hitler ? Tout d’abord parce que J’ai choisi de ne pas afficher de photo de “bébé monstre” pour illustrer cet article… Ensuite, parce que le Führer, en plus d’un testicule unique, était affublé d’un micro-pénis, un sexe mesurant moins de sept centimètres en érection (la pauvre Eva). Si le sexe d’Adolf avait été plus grand, la face du Monde eut été changée… ou pas.

 

 

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