L’engrais nocturne

engrais humain

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les quatre grands changements : Promesses de retour – pages 304-305

 

Il y a vingt-six siècles, les chinois utilisaient comme fertilisants des excréments humains et animaux provenant des villes. Au premier siècle de notre ère, l’agronome latin Columelle démontrait le rôle fertilisant des déchets organiques compostés. Plus tard, au XVIIème siècle, l’engrais citadin des villes flamandes était toujours utilisé. Au XIXème siècle, de nombreux fermiers américains et européens allaient collecter de l’engrais issu de matières fécales dans les grandes villes pour fabriquer un riche terreau. En 1981, année de la parution de l’Almanach Cousteau de l’Environnement, ces “engrais nocturnes” étaient encore utilisés dans des pays comme la Chine, le Vietnam ou le Cambodge. Certains se posent aujourd’hui la question d’une généralisation de cette pratique.

Ce n’est qu’à partir de la fin du XIXème siècle, avec l’avènement du tout-à-l’égout, que l’utilisation d’excréments humains comme fertilisants fut interdite dans la plupart des pays d’Europe. Les eaux usées chargées d’excréments furent d’abord rejetés directement dans les rivières, avant d’être dépollué dans des centrales de traitement de plus en plus sophistiquées. Certaines villes côtières qui n’avaient pas encore tout compris rejetaient les boues résiduaires dans la mer, provoquant d’importantes pollutions marines. Ce fut le cas de New-York dont la plage de Long-Island due être fermée en 1976 à cause de la pollution. L’agence américaine de l’environnement (EPA) ordonna l’arrêt total avant 1981 des rejets en mer. D’autres méthodes de traitement des boues résiduaires urbaines, plus respectueuses de l’environnement, furent trouvées : l’incinération, le compactage en remblai et la transformation en engrais. La première méthode était coûteuse et engendrait une importante pollution de l’air. La deuxième était beaucoup trop dangereuse car le méthane emprisonné pouvait exploser (en 1975, l’explosion d’une bulle de méthane dans un lotissement défavorisé de Richmond (Virginie) causa deux morts et d’importants dégâts). La transformation en engrais était donc la méthode la plus pertinente. C’est en tout cas celle choisie par des villes comme Brunswick (Allemagne), Melbourne (Australie), Denver, Milwaukee, Chicago…

L’utilisation de boues urbaines comme substituts efficaces et économiques des engrais chimiques doit cependant respecter certaines règles pour éviter les risques de pollutions microbiennes et de maladies (dysenterie amibienne, hépatite virale, entérocolite, choléra…). Les boues doivent subir un traitement permettant de “réduire à un niveau non détectable les agents pathogènes présents”. Cette décontamination peut se faire par chaulage, séchage ou compostage thermique. Les boues issues du tout-à-l’égout contiennent aussi des quantités non négligeables de métaux lourds (mercure, zinc, cuivre, plomb, chrome, nickel, cadmium) et de composés organiques issus de médicaments, de produits d’hygiènes et de tout ce que nous jetons dans nos toilettes. Ces composés peuvent être assimilés par les plantes consommées par les humains, mais aussi par les animaux d’élevage dont les produits (œuf, lait, viande) seront à leur tour contaminés.

Aujourd’hui, certains préconisent l’utilisation d’engrais humains. C’est le cas de l’EPA (Agence Américaine de l’Environnement) qui encourage d’utiliser ce qu’elle nomme “biosolides” comme un fertilisant bon marché, à condition d’éradiquer les microorganismes présents. C’est un minimum. Certaines villes américaines comme San Diego, Portland et Edmonton revendent près de 50% de leurs boues d’épuration aux fermiers, ce qui leur permet de réaliser des économies considérables. Cette pratique semble se développer (on estime que la production de biosolides aux Etats-Unis était de 7,2 millions de tonnes en 2004). A noter cependant que les fermes bio ne peuvent pas utiliser de biosolides sans risquer de perdre leurs labels. Les engrais humains sont avant tout réservés aux cultures florales car le coût de traitement pour une utilisation en culture maraichère serait trop important. Mais c’est surtout dans les pays les plus pauvres que la valorisation des excréments humains (urines et fèces) en engrais est la plus prometteuse. Ce procédé permet d’une part aux agriculteurs pour qui les engrais chimiques sont inabordables d’avoir accès à des produits beaucoup moins chers et d’autre part aux citoyens d’avoir accès à des toilettes hygiéniques.

Les déjections humaines peuvent être aussi être valorisées par la production d’énergie, en particulier à partir du biogaz (60 % de méthane) issu de leur décomposition microbienne. Selon une étude de l’Institute for Water, Environment and Health  (Canada), cette source naturelle représenterait une  valeur commerciale de près de 9,5 milliards de dollars en équivalent en gaz naturel.

Il semble que la collecte des excréments humains reste encore aujourd’hui une préoccupation de riches. Selon l’OMS, un tiers de la population mondiale ne dispose pas de W.C. convenables et plus d’une personne sur dix doit faire ses besoins dans la nature. Ce manque d’hygiène a généralement pour conséquence de propager les microorganismes intestinaux pathogènes, notamment des parasites, responsables de diarrhées invalidantes, voire mortelles : Les diarrhées tuent chaque année plus de 300 000 enfants (Unicef). L’Inde est de loin le pays le plus touché, les 47 autres pays dont plus de la moitié de la population est privée de toilettes hygiéniques étant pratiquement tous sur le continent Africain, à l’exception de l’Afghanistan, de Bangladesh, du Népal, du Cambodge et de Haïti. La Communauté Internationale a tardé à prendre conscience de ce problème qui handicap le développement de ces pays. Les toilettes font désormais partie des 17 objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU (09/2015). La cible 6.2 stipule : “D’ici à 2030, permettre un accès à un assainissement et à une hygiène convenables et équitables pour tous et mettre un terme à la défécation en plein air, en prêtant une attention particulière aux besoins des femmes, des filles et des personnes vulnérables”. Ce n’est pour l’instant qu’un objectif, mais c’est déjà un progrès.

 

 

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