Le PIB ne compte pas l’essentiel

Coûts cachés

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Coûts cachés – pages 226-227

 

Le Produit Intérieur Brut (PIB), l’index utilisé pour estimer la richesse économique d’un pays ne tient compte ni de la santé et du bien-être de ses habitants, ni de la qualité de l’air et de l’eau (voir article “La démographie mondiale”). Au cours de ces 35 dernières années le PIB par habitant a significativement augmenté dans tous les pays, ce qui pourrait laisser croire que le Monde produit globalement plus de richesses qu’avant. Ainsi, le PIB/hab des USA est passé de 13 960 $ en 1981 à 55 798 $ en 2015 et celui de la France de 10 612 $ à 39 813 $. Dans la même période,  le PIB de la Chine a même littéralement explosé, passant de 337 $ en 1981 à 13 171 $ en 2014 (X 39 !) ; il est vrai qu’on partait de loin. Si on prend un peu de recul, on constate même le PIB mondial a été multiplié par 55 depuis l’an 1500; sans que les ressources de la planète terre n’aient beaucoup augmenté dans cette même période.

A la fin des années 70, plusieurs économistes, notamment JK Galbraith (“Le nouvel état industriel“), KW Kapp (“Les coûts sociaux de l’entreprise privée“) et EJ Mishan ont mis en évidence les limites de cet indicateur qui fait abstraction des coûts non monétaires de l’expansion. L’impact de l’industrie sur la qualité de vie, sur l’environnement, sur l’épuisement des matières premières n’est pas pris en compte. Paradoxalement, des dépenses lourdes comme le nettoyage des plages bretonnes après une marée noires ou la réparation des dégâts de la tempête de 1999 entrent dans le calcul du PIB, comme si ces dépenses participaient à la richesse du pays. Encore plus absurde, le PIB augmente avec le nombre d’accidents de la route, à cause des dépenses d’hôpitaux, d’assurance, de réparation et de remplacement de véhicules. Le PIB est indifférent à l’origine des revenus, que ce soit une augmentation des ventes d’antidépresseurs ou de traitements anticancéreux.

Dès 1950, l’économiste britannique EF Schumacher, surtout connu pour son ouvrage “Small is beautiful“, prônait une économie en phase avec les équilibres de la nature et le recours aux énergies renouvelables. Tout comme Ralph Nader, il dénonçait le PIB comme indice de référence et proposait un nouveau facteur inspiré du bouddhisme, reposant sur l’épanouissement humain. Trouvant, eux-aussi, les indicateurs existants contre-productifs, les économistes William Nordhaus et James Tobin (“Is growth Obsolete ?“), de l’université Yale, élaborent à l’occasion du Club de Rome (1972), le premier indicateur de bien-être monétaire inspiré du PIB. Vingt ans plus tard, en 1990, le Programme des Nation Unies pour le Développement (PNUD) met en place de nouveaux indicateurs, comme l’Indicateur de Développement Humain (IDH).

L’IDH est un indice composite, sans dimension, sur une échelle finie allant de 0 (exécrable) et 1 (excellent). Il est calculé à partir de trois indices quantifiant l’espérance de vie à la naissance, le niveau d’éducation et le niveau de vie (United Nations Development programme). L’IDH, tout comme le PIB, a progressé au cours des 35 dernières années. Celui  des USA était de 0,826 en 1980 et de 0,915 en 2014 tandis que celui de la France est passé de 0,721 à 0,888. L’écart entre les deux pays est donc nettement plus faible que celui constaté avec le PIB. Dans la même période, l’IDH de la Chine a fortement progressé, passant de 0,430 à 0,728,  soit le niveau de la France en 1980. Lorsqu’on connait l’impact de la formidable croissance économique de la Chine sur l’environnement et l’épuisement des réserves de matières premières, il devient évident que l’IDH ne saurait être l’indicateur ultime de la bonne santé d’un pays. Aujourd’hui tout va bien, mais vous avez mangé votre pain blanc, mais demain vos  enfants mourront de faim.

Changer de thermomètre ne guérit pas le malade et ce sont toujours les mêmes pays africains que l’on retrouve au bas du classement en fonction de leur IDH : Niger, République Centrafricaine, Érythrée, Burundi, Burkina Faso, Guinée, Tchad, Sierra-Leone, Mozambique.

Indice de Développement Humain (IDH)

Indice de Développement Humain (données 2014)
(IDH les plus élevés en vert sapin ; IDH les plus faibles en rouge brique)

Il est intéressant de comparer le top 10 des pays ayant le plus fort PIB/hab avec celui des pays ayant le meilleur IDH. 7 pays se retrouvent dans le haut du classement quelque soit l’indicateur choisi, ce qui signifie que les revenus d’un pays contribuent souvent au bien-être de ses habitants, ce qui paraît logique. Par contre, des pays comme le Luxembourg ou l‘Arabie Saoudite, classés parmi les pays les plus riches au regard de leur PIB/hab, ne sont plus aussi bien classés lorsqu’il s’agit de l’IDH.

 TOP 10 PIB (2014) TOP 10 IDH (2014)
1Luxembourg1Norvège
2Norvège2Australie
3Suisse3Suisse
4Arabie Saoudite4Danemark
5Etats-Unis5Pays-Bas
6Irlande6Allemagne
7Pays-Bas6 exIrlande
8Autriche8Etats-Unis
9Allemagne9Canada
10Australie9 exNouvelle Zélande

Un pays, le Bhoutan, a décidé dès 1972 de baser son développement sur un nouvel indicateur, “Le Bonheur Intérieur Brut ” qui s’appuie sur quatre piliers : l’environnement, la culture bhoutanaise, la bonne gouvernance, le développement économique responsable et durable. Il est bien sûr difficile d’exporter la stratégie de ce petit pays bouddhiste faiblement peuplé, mais c’est un pari sur l’avenir dont nous autres, “pays riches”, ferions bien de nous inspirer.

Ce n’est pas tant l’existence même du PIB qui doit être remise en question, mais plutôt la focalisation sur cet indicateur et le fait que sa croissance, devenue La Croissance, soit désormais considérée comme l’alpha et l’oméga de nos politiques économiques. Il est temps de changer de paradigme, d’avoir un regard systémique sur le monde et non seulement un regard comptable, même s’il est bien plus difficile de mettre le vivant en équation que de simples chiffres.

 

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