Nourrir la planète. Oui, mais à quel prix ? : Le modèle américain : Le mauvais choix

Nourrir la planète. Oui, mais à quel prix ? : Le modèle américain : Le mauvais choix

Elevage intensif USA

Le modèle américain : Le mauvais choix

A la fin des années 70, les USA étaient le premier pays exportateur de céréales dans le monde (riz, soja, blé, maïs) avec 60% du grain vendu sur le marché international. Les pays ne disposant pas de vastes terres cultivables par des techniques agricoles mécanisées étaient devenus dépendants des céréales américaines, les producteurs locaux ne pouvant être compétitifs. Les USA devaient cette position ultra dominante à l’introduction en masse des machines agricoles qui ont permis d’augmenter les superficies cultivées. La superficie moyenne d’une exploitation agricole avait pratiquement doublé entre 1950 (86 ha) et 1980 (160 ha). Les exploitations les plus importantes pratiquaient la monoculture ou élevaient des animaux par milliers en batteries. Selon un modèle purement productiviste, des machines ont été construites pour remplir des tâches manuelles comme la cueillette (tomates, prunes, raisins, laitues), au détriment de l’emploi et de la consommation d’énergie.

Cette productivité élevée permit à l’agriculture américaine de vendre son excédent de production dans les pays occidentaux. Certaines années de fortes productions, les invendus étaient écoulés sous forme d’aide alimentaire à faible coût dans les pays du Tiers-Monde, créant ainsi une distorsion de concurrence qui détruisit en partie l’agriculture locale. Ces pays devinrent rapidement dépendant des céréales américaines et durent en acheter au prix du marché, même lorsque les cours étaient plus élevés. Les méthodes productivistes à outrance de l’agriculture américaine furent exportées dans le monde entier, avec tous les problèmes inhérents tels que l’érosion et l’appauvrissement des sols, l’utilisation de pesticides chimiques, les semences non réutilisables, les OGM, l’augmentation de la demande en eau et en carburant pétrolier…. Sans oublier que toutes ces céréales étaient essentiellement destinées à l’alimentation du bétail, caractérisé par un rendement protéique particulièrement faible : On estimait qu’il fallait 16 kg de protéines céréalières pour produire 1 kg de viande.

Cette amélioration de la productivité, Seules les industries lourdes (sidérurgie, pétrole, chimie…) consommaient plus d’énergie que l’agriculture. La production d’une calorie nutritionnelle nécessitait moins d’une calorie d’énergie en 1910. Il en fallait environ 4 en 1940 et 10 en 1970. Ainsi, la quantité d’énergie fossile pour produire du maïs a augmenté de plus de 300% entre 1945 et 1970. La production alimentaire mondiale selon le modèle américain aurait épuisé toutes les réserves pétrolières connues en à peine 13 ans ! Il paraissait évident que l’agriculture des pays riches ne pouvait servir de modèle au reste du monde, d’autant plus que ce gaspillage d’énergie autrefois bon marché a commencé à poser de sérieux problèmes économiques après les chocs pétroliers de 1973 et 1979.

Un agriculteur américain ou européen pouvait nourrir environ 5 personnes en 1900, 10 en 1940, 25 en 1960, 60 en 1978. L’agriculture industrielle productiviste qui a entrainé cette perte du nombre d’agriculteurs était basée essentiellement sur la mécanisation accrue des pratiques agricoles et l’explosion de l’utilisation de phytosanitaires et engrais chimiques largement dérivés de produits pétroliers. Elle a favorisé la monoculture, une pratique agricole catastrophique pour l’environnement, notamment pour la fertilité des sols, la biodiversité et la vulnérabilité des végétaux aux nuisibles et aux maladies. Elle nécessitait de plus en plus d’engrais et de pesticides chimiques (fongicides, herbicides, insecticides). Au lieu de sélectionner des plantes plus résistantes, des variétés hybrides ont été créées pour être compatibles avec des traitements chimiques de plus en plus lourds. L’épandage mécanisé des phytosanitaires, par des tracteurs ou par des avions, consommait d’énormes quantités d’énergie fossile et gaspillait la majeure partie des produits. 10% de l’énergie utilisée pour l’alimentation occidentale servait au conditionnement. La consigne et le recyclage des emballages n’étaient pas très développés et un Américain consommait à la fin des années 70 près de 25 kg de papier, 35 kg de verre, 20 kg d’acier, 4 kg d’aluminium et 3 kg de plastiques, rien que dans les emballages alimentaires. La moitié du transport routier était accaparé par la production alimentaire qui utilisait environ 16,5% de l’énergie consommée par les pays riches et il fallait près de trois fois plus d’énergie pour transporter et traiter les aliments que pour les produire. Ce sont les céréales qui représentaient la plus grande part de cette consommation énergétique (80% de l’énergie utilisée par l’agriculture aux Etats-Unis servait pour la culture du maïs, du blé et du soja).

Le système agraire occidental, menant à une impasse écologique et économique a pourtant été imposé dans les pays du Tiers-Monde.

Aujourd’hui, les USA ne sont plus les maîtres incontestés du marché des céréales, même s’ils restent parmi les premiers producteurs et exportateurs. Ils ont réussi à imposer aussi les semences OGM (en 2016, 26% du maïs, 24% du colza et 78% du soja étaient OGM). Une grande partie des céréales restent cultivées non pas directement pour l’alimentation humaine, mais pour l’alimentation du bétail. C’est le cas du maïs (2/3) et du soja (90%). Plus grave encore est l’accaparement de terres fertiles pour la production de céréales destinées à la production d’agrocarburants. L’industrie des agrocarburants absorbe 40 % du maïs produit aux Etats-Unis et les deux tiers des huiles végétales de l’UE. Les Etats-Unis s’y classent au premier rang mondial, devant le Brésil (35,78 millions de tonnes équivalent pétrole ; 43,5% de la production mondiale en 2016). La production alimentaire est responsable de près de 30 % de la consommation énergétique mondiale (FAO, 2011). Les prix du pétrole et ceux des denrées alimentaires sont liés. Cette relation pétrole/aliments est accentuée avec les agrocarburants, du fait d’une concurrence entre nourriture et énergie pour les mêmes cultures végétales.

Le modèle agricole occidental basé sur une standardisation des cultures rendue nécessaire par l’hyper-mécanisation a eu pour conséquence un net appauvrissement de la diversité alimentaire.  A la fin des années 70, seulement une cinquantaine de plantes étaient cultivées à grande échelle, sur les 80 000 espèces comestibles connues dans le monde. Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) près de 75% des variétés de plantes cultivées auraient disparu en un siècle. La diversité des variétés locales et ancestrales a laissé la place à une offre restreinte d’espèces végétales à haut rendement et d’un intérêt nutritionnel de plus en plus limité. 75% de l’alimentation mondiale est généré par seulement 12 espèces végétales et 5 espèces animales.

L’impact écologique du transport des aliments reste important, même si 17% des émissions de gaz à effet de serre de la chaîne alimentaire sont liés aux phases de transport, contre 57% à la phase de production. Des produits maraichers produits localement en Europe génèrent en moyenne 530 g de CO2/kg, alors que leur empreinte carbone grimpe à 760 g/kg s’ils sont transportés par la route. Dans le cas de la viande, l’empreinte carbone calculée sur l’ensemble du cycle de vie passe de 6 900 g/kg à 7 240 g/kg. La nature du produit est donc plus décisive que sa provenance et la viande produite localement nuit plus à l’environnement que des fruits et légumes importés (Swissveg).

En 2017, près de 570 millions d’agriculteurs nourrissent 7,55 milliards d’habitants, soit en moyenne 13 personnes par agriculteur. Un agriculteur américain nourrit environ 155 personnes. Rien ne dit que cette course à la productivité soit au bout du compte un réel progrès pour l’humanité. Les petits agriculteurs risquent d’être, comme souvent, les laissés-pour-compte des transformations structurelles des pays du Sud qui ont adopté le modèle occidental. Et cette agriculture si avide en ressources n’arrive même pas à nourrir la planète. Selon les dernières estimations de la FAO, le nombre de personnes souffrant de sous-alimentation chronique dans le monde s’élève à 815 millions, principalement en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud, tandis que 1,5 milliards d’adultes sont en surpoids et que 30% de la nourriture est gaspillée. On marche sur la tête ! La nourriture produite aujourd’hui pourrait pourtant largement nourrir correctement une population mondiale de 7 milliards d’habitants. Pour cela, il faudrait renoncer à imposer aux pays du Sud le modèle productiviste occidental standardisé et adopter des stratégies spécifiques à chaque pays. Même si la hausse de la productivité agricole a souvent conduit à une augmentation significative du revenu par habitant et à un recul considérable de la pauvreté et de la faim, la course frénétique aux rendements agricoles conduit à une impasse économique, sociale et écologique.

Sous l’effet du réchauffement climatique entrainant un nombre croissant d’épisodes de sécheresse dans le Monde, de la hausse inévitable des produits pétroliers, de la pénurie en eau douce et de l’emballement de la demande mondiale agrocarburants, les prix des denrées alimentaires, notamment des céréales, vont inévitablement augmenter. Des crises alimentaires mondiales seront donc à redouter. Les pays du Tiers-Monde ont en grande partie abandonné l’agriculture vivrière traditionnelle pour devenir dépendants des céréales américaines (et européennes). Ils n’auront plus les moyens de se les procurer et ils pourront de moins en moins compter sur les stocks d’organismes d’aide alimentaire qui seront significativement réduits, puisque dépendants directement des excédents de production. Il est donc urgent de changer de paradigme et d’aider les pays du Tiers-Monde à redevenir moins dépendants d’une agriculture industrielle et à revenir à des pratiques culturales plus humanistes, respectueuses de l’environnement, de la biodiversité et des équilibres socio-économiques.

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