Le coût de l’énergie pour la planète (3)

Le coût de l’énergie pour la planète (3)

L’énergie nucléaire

Simpson’s Family 

Les réserves prouvées d’uranium pour la production d’énergie nucléaire sont relativement bien réparties sur l’ensemble de la planète (5,72 millions de tonnes en 2016, à des coûts d’extraction inférieurs à 130$/kg). L’uranium est relativement bien réparti sur l’ensemble de la planète (contrairement aux hydrocarbures), avec 40% des réserves dans les pays de l’OCDE (29% en Australie, 9% au Canada), 25% dans les BRICS et 35% en Asie et Afrique (13% au Kazakhstan, 9% en Russie). La production mondiale d’uranium est de l’ordre de 62 366 tonnes (2016), dont 39% pour le Kazakhstan, 23% pour le Canada et 10% pour l’Australie. Le nucléaire représente 11% de l’électricité produite dans le monde. Les États-Unis sont, avec la France et la Russie, les plus importants producteurs d’électricité d’origine nucléaire. Le développement actuel du nucléaire est dû à une forte demande de l’Asie, notamment de la Chine et dans une moindre mesure de l’Inde et de la Corée du Sud. Les réserves d’uranium, qui ne sont pas inépuisables, sont estimées à 50-80 ans, sans doute moins si le parc nucléaire continue de s’agrandir comme. 59 réacteurs sont actuellement en cours de construction dans 14 pays dont 21 rien qu’en en Chine; 164 réacteurs sont planifiés et 350 autres seraient en projet. La demande en uranium devrait progresser annuellement jusqu’en 2035 de 2 à 2,5%, selon l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) et les réserves actuelles ne permettraient de répondre à la demande que pendant 25 ans. Des réserves plus onéreuses seraient exploitées, ce qui diminuerait la rentabilité de la filière (même si le coût de l’uranium ne représente qu’environ 3% du coût final de production d’électricité).

La propagation incontrôlée du nucléaire dans le monde

Pro

Après Hiroshima, on se mit à développer des technologies permettant de dompter l’atome pour produire de l’énergie ; c’était comme fondre des épées pour en faire des charrues. C’est dans ce but louable que le Président Eisenhower lança le programme “Atome pour la paix” aux Nations-Unies en 1953. Pourtant, l’atome pacifiste ne pouvait être dissocié de l’arme atomique, comme les faits l’on démontré. Personne n’avait résolu le problème du traitement des déchets. On avait fait pourtant le pari que ce problème serait rapidement résolu, grâce aux progrès de la science. C’était comme jouer à la roulette russe car ce pari n’avait aucune base scientifique. En attendant, les déchets nucléaires allaient devoir être surveillés durant des milliers d’années, bien plus longtemps que n’importe qu’elle civilisation humaine. Sans doute trop longtemps pour éviter une période chaotique où quelque tyran s’emparerait de ces matériaux de destruction massive. En 1975 un étudiant de l’Université de Princeton était parvenu à imaginer une bombe atomique efficace avec l’aide des informations trouvées à la bibliothèque. Il ne lui manquait que le matériau nucléaire… Le problème c’était qu’à l’époque il n’était pas rare de constater la disparition inexpliquée de matériau nucléaire. Les chiffres donnent froid dans le dos puisqu’un journaliste du New York Times avait découvert la disparition en quelques années de plus de 3 tonnes de matériau nucléaire (de quoi fabriquer plusieurs centaines de bombes atomiques de l’époque). En 1974, la Commission américaine pour l’Énergie Atomique  répertoriait 861 “évènements anormaux” dans les 42 centrales du pays, depuis leur mise en service. Ce nombre d’incidents pouvait très bien être largement supérieur, tant il était difficile de connaitre la vérité à propos de cette industrie qui n’est pas réputée pour sa transparence.

Le danger le plus important semblait être celui de la prolifération du nucléaire dans les pays du Tiers-Monde, jugés particulièrement laxistes pour ce qui concerne les règles de sécurité et la formation du personnel. Il n’existait aucune agence internationale capable de surveiller efficacement l’expansion de la technologie nucléaire et l’Agence Internationale pour l’Énergie Atomique (AIEA) n’avait quasiment aucun pouvoir. Le nucléaire rendait les pays défavorisés dépendants des importations de combustible nucléaire (uranium) et des technologies occidentales. Ses coûts d’installation et d’utilisation épuisaient les possibilités de développement d’alternatives de production d’électricité, ce qui pouvait poser de graves problèmes de coupure de courant. De plus, étant donné que toutes les études de risque avaient été conduites dans des pays développés, le manque de compétence technique dans les pays du Tiers-Monde rendait les réacteurs nucléaires encore plus dangereux.

Prenons l’exemple du Pakistan. Depuis 1965, ce pays du Tiers-Monde possédait déjà son propre réacteur destiné à la recherche. Malheureusement pour lui, il ne put mener à bien son ambition projet de développement de l’énergie nucléaire à cause de coûts d’installation prohibitifs. Dans les années 70, le Pakistan travaillait aussi sur le développement de sa bombe atomique. Normal, puisque l’Inde, son pire ennemi, la possédait déjà. Le Pakistan, malgré l’opposition des Etats-Unis, avait décidé de construire ses propres installations d’enrichissement par centrifugation pour produire de l’uranium 235 de qualité militaire. Il avait acheté les matériaux à différents pays et réussi à s’approprier illégalement les plans dans une société hollandaise. Le fait qu’un pays dirigé par les militaires, situé dans une zone stratégique entre la Chine, l’Inde, l’Iran et l’Afghanistan, puisse posséder l’arme atomique n’était pas du tout rassurant. Le Pakistan est doté aujourd’hui de plus de 100 têtes nucléaires et pourrait en posséder 350 en 2025, pour devenir ainsi la troisième puissance nucléaire au monde, selon la Fondation Carnegie pour la paix internationale. Ce n’est guère rassurant dans cette région du Monde si proche des mouvements extrémistes. Ce n’est pas uniquement pour se protéger de son voisin indien que le Pakistan se dote d’un tel arsenal. C’est avant tout, par un odieux chantage, un moyen de s’assurer une rente géostratégique auprès d’occidentaux qui sont ainsi contraints de soutenir financièrement le régime militaire du Pakistan pour éviter que la bombe ne tombe aux mains des extrémistes. 

Depuis trois décennies nous assistons à un phénomène alarmant de démantèlement politique dans les régions les plus instables du globe. Lorsque des régimes totalitaires tels que ceux de l’Union Soviétique, de l’Irak, de l’Afghanistan ou de la Libye sont démantelés, une période de flottement politique et économique, voire d’anarchie, s’installe et la sécurité du Monde entier s’en trouve compromise. Le marché noir de matériau nucléaire ne peut que fructifier dans un tel environnement. Selon l’IAEA (International Atomic Energy Agency), l’agence non-gouvernementale chargée de l’énergie atomique et le groupe Nuclear Threat Initiative, il y aurait chaque année plus de vingt cas de disparition ou de vol de matériau nucléaire (sachant que la plupart ne sont jamais signalés publiquement) ! Le risque que des organisations terroristes parviennent un jour à se procurer suffisamment de matériaux radioactifs pour fabriquer des “bombes sales” n’a peut-être jamais été aussi grand.

La prolifération du nucléaire ne fait qu’augmenter le risque. Selon l’AIEA, le parc nucléaire mondial est estimé actuellement à 437 réacteurs en fonctionnement, répartis dans 30 pays, essentiellement en Asie, en Amérique du Nord et en Europe. L’Afrique (Afrique du Sud) et l’Amérique latine (Argentine, Brésil, Mexique) n’en comptent que très peu. L’Océanie est le seul continent à ne pas compter de réacteur nucléaire. Avec 99 réacteurs en fonctionnement, le parc nucléaire américain, d’une capacité électrique installée de 99,9 GW, a fourni moins de 20% de l’électricité produite aux États-Unis en 2016. Le parc nucléaire français, composé de 58 réacteurs en fonctionnement (19 centrales), pour une capacité électrique installée de 63,1 GW, a fourni 72,3% de l’électricité nationale en 2016. Le troisième parc le plus important est celui du Japon, mais la plupart de ses 42 réacteurs sont restés longtemps à l’arrêt suite au drame de Fukushima. Une quinzaine de pays construisent actuellement de nouveaux réacteurs nucléaires, dont la France qui n’hésite pas à investir des sommes colossales dans des prototypes sans avenir, poussée par un lobby du nucléaire tout puissant. C’était le cas avec le surrégénérateur Superphénix dans les années 80 et ce sera peut-être le cas avec l’EPR de Flamanville. En Chine, pas moins de 20 réacteurs sont en cours de construction, ce qui la placerait quasiment au même niveau que la France. Qui peut parier sur la stabilité politique de ce pays immense dans les siècles à venir ?

Cette prolifération de la technologie du nucléaire a débuté en Septembre 1942, lorsque les Américains ont lancé le projet Manhattan. On savait déjà que la Science venait d’offrir au Monde un moyen de destruction sans précédent. Dès 1943, la Conférence de Québec réunissant les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Canada, décida une politique de secret sur l’arme atomique (il fallait que l’arme reste dans le camp des “Gentils”). La lutte contre la prolifération de l’arme nucléaire a été une grande réussite : l’URSS a procédé à son premier essai nucléaire en 1949, la République populaire de Chine a testé sa première bombe nucléaire en1964,  l’Inde en 1974,  la Corée du Nord en 2006 (enfin, c’est ce que son gouvernement a prétendu). Du côté des superpuissances, la décision a été prise de ne plus pouvoir détruire toute l’humanité un trop grand nombre de fois : Le traité START III, entré en vigueur le 5 février 2011, limite les arsenaux des Etats-Unis et de la Russie à 1550 ogives nucléaires déployées…seulement 1550 ? Après la course à l’armement de l’après-guerre, le démantèlement est loin d’être terminé. Des pays aussi “démocratiques” que la Corée du Nord sont entrés avec effraction dans le cercle des puissances nucléaires. L’Iran est tenté depuis longtemps de suivre le même chemin et l’accord obtenu le 14 juillet 2015 par B. Obama pourrait être remis sérieusement en question par le nouveau Président américain. La boite de Pandore a été ouverte par une poignée d’irresponsables et il faudra beaucoup d’efforts et de patience pour espérer la refermer un jour.

L’uranium des Navajos

Tout le monde sait qu’en Amérique du Nord les blancs l’ont emporté sur les amérindiens et n’ont eu de cesse de les chasser de leurs terres et de les reléguer dans des “réserves”. L’ironie de l’histoire a fait que certaines de ces réserves se sont avérées riches en minerais précieux, en charbon, en pétrole ou en uranium. Les indiens détenaient en 1981 25 à 50 % de l’uranium des États-Unis, 30% du charbon et 2% du pétrole. Dès 1976 certaines tribus indiennes se sont regroupées pour défendre leurs droits face aux grandes compagnies minières (CERT : Council of Energy Resource Tribes) : participations aux bénéfices des exploitations minières, programmes de formation, recherche de financements pour la construction de complexes miniers indiens, d’usines, de centrales électriques… Une partie de la population indienne s’est opposé à l’exploitation de terres considérées comme sacrées, jugeant que l’air pur et l’eau claire sont les biens les plus précieux. La réserve Cheyenne du Nord Montana avait ainsi renoncé à l’extraction de 23 millions de tonnes de charbon sur un territoire de plus de 200 000 hectares, malgré la pauvreté de ses habitants. Les terres indiennes des plateaux du Colorado portent encore aujourd’hui les stigmates de l’exploitation de l’uranium du siècle dernier. Si l’extraction d’uranium a été stoppée depuis la fin des années 80, les compagnies minières ont laissé en partant des nappes phréatiques et des sols contaminés, ainsi que des centaines de mines abandonnées. Cette contamination massive est responsable de nombreuses formes de cancer chez le peuple Navajo, en particulier de cancers du poumon. Le gouvernement américain a reconnu ce drame dont il a été en partie responsable et, depuis 2008, l’Agence de protection pour l’environnement (EPA) a lancé de vastes programmes d’assainissement des sols et des eaux sur les territoires exploités par les compagnies minières.

On pourrait s’imaginer que la leçon a été retenue, mais il faut toujours parier sur la cupidité de l’homme… Devant le nouvel essor de l’énergie nucléaire (à faible émission de gaz à effet de serre) et la montée du prix de l’uranium (qui va devenir de plus en plus rare), il est fortement question de reprendre l’exploitation de l’uranium dans les réserves indiennes du sud-ouest des États-Unis. Ce serait une catastrophe d’autant plus impardonnable pour un peuple dont la civilisation était avant tout basée sur la préservation de la terre nourricière : “Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Ce n’est pas l’homme qui a tissé la trame de la vie : il en est seulement un fil. Tout ce qu’il fait à la trame, il le fait à lui-même.” (discours du chef Seattle en 1854).

Malville, France

Centrale nucléaire Superphénix

Centrale nucléaire Superphénix

C’est à la suite de la crise pétrolière de 1973 que le gouvernement français, voulant assurer au pays une certaine indépendance énergétique, a décidé de mettre en chantier son programme ambitieux de développement de la filière nucléaire. On en comptait 16 au début 1980, assez pour satisfaire 20% de la consommation d’électricité et il était prévu de construire une nouvelle centrale tous les 2 mois jusqu’à la fin du siècle. Pour approvisionner toutes ses centrales en combustible, la France a construit une usine d’enrichissement de l’uranium à Tricastin. Pour recycler l’uranium usagé elle a construit l’usine de la Hague. Le gouvernement était soutenu dans cette stratégie énergétique par une majorité de français et pour affaiblir l’opposition au nucléaire, le Président Giscard d’Estaing décida d’une réduction de 15% de l’électricité des habitants des localités limitrophes d’une centrale.

Les surrégénérateurs, centrale nucléaire nouvelle génération (à “neutrons rapides”), devaient en théorie permettre de réaliser des économies significatives de combustible dont les réserves, nous l’avons vu dans un précédent chapitre, ne sont pas inépuisables. L’investissement nécessaire était par contre nettement plus important que pour les centrales classiques (+50%). Autre problème : le plutonium produit au cours du procédé est le même que celui des bombes atomiques. D’ailleurs, le président Jimmy Carter n’avait pas voulu prendre de risque et avait refusé ce type de centrale sur le sol américain. La France, désireuse de se positionner comme le leader mondial de l’énergie nucléaire, ne se posa pas ce genre de question éthique. Le surrégénérateur Superphénix d’une capacité de 1200 mégawatts fut construit à Malville, petit village du Rhône et devait être opérationnel en 1983.

La centrale de Malville n’a été mise en service qu’en 1985 et raccordée au réseau électrique au début de l’année 1986. Elle n’a alors fonctionné que par intermittence… entre les incidents qui se sont succédé de 1987 à 1994 et qui ont entrainé de longues périodes d’arrêt du réacteur. Superphénix n’a produit de l’électricité que pendant 10 mois sur la période 1985-1996 et sa production totale d’électricité n’a atteint que 7,5 à 8,2 TWh (selon Wise-Paris et l’AIEA), soit un facteur de charge moyen de 6,3 à 6,8 %. Superphénix a été définitivement arrêté en 1997. Son coût de construction et de fonctionnement sur quelques années aurait atteint ~12 milliards d’euros, selon un rapport de la Cour des Comptes (“Les coûts de la filière électronucléaire” janvier 2012), sans compter l’électricité qu’il a fallu fournir jusqu’en 2000 aux actionnaires italiens et allemands pour les dédommager. Le démantèlement de Superphénix, estimé à près de 1 milliard d’euros, est toujours en cours et ne sera pas terminé avant 2028, peut-être plus tard (l’histoire nous a appris à nous méfier des données du lobby français du nucléaire). En attendant, le site continue d’employer des centaines de personnes (EDF et prestataires). Superphénix ne renaitra pas de ses cendres, ni d’ailleurs les énormes sommes d’argent gaspillées pour satisfaire la vanité de quelques-uns. Le plus consternant dans cette histoire est que la France n’a pas retenu la leçon, ni renoncé à se ridiculiser aux yeux du monde. Le réacteur EPR (Réacteur Pressurisé Européen, 1600 MWe) présenté par AREVA comme la troisième génération de centrale nucléaire, semble suivre le même chemin que Superphénix. Les deux chantiers de construction à Flamanville (Manche) et à Olkiluoto (Finlande) accumulent retards et surcoûts et ont déjà failli entrainer la faillite d’AREVA. En France en 2019, 58 réacteurs nucléaires (900 à 1450 MWe) répartis sur 19 centrales fournissent 72% de l’électricité du pays. Le 59ème est en construction (EPR).

Fusion Nucléaire

Fusion nucléaire - L'énergie des étoiles

Fusion nucléaire – L’énergie des étoiles

La fusion nucléaire constitue l’essentiel de l’énergie du soleil sans qui la vie n’existerait pas sur notre planète. Les atomes d’hydrogène, principal élément chimique de l’univers, sont attirés par la formidable force gravitationnelle de cette étoile à l’intérieur de laquelle ils sont soumis à des températures de 15 millions de degré centigrade et à d’énormes pressions. C’est dans ces conditions que deux atomes d’hydrogène peuvent fusionner en un atome d’hélium, dans une réaction libérant beaucoup d’énergie. Ce n’est pas sur ce principe que fonctionnent les centrales nucléaires actuelles mais sur la fission nucléaire d’atomes lourds comme l’uranium 235 ou le plutonium. Ce processus est dangereux car il concentre des matériaux radioactifs et génère de grandes quantités de déchets tout aussi nocifs (plutonium, strontium 90, césium 137…) et dont la durée de vie extrêmement longue (des milliers d’années pour certains) pose de sérieux problèmes de stockage. Sans compter que la réaction en chaîne provoquée dans les réacteurs nucléaires risque de s’emballer.

La fusion nucléaire offre l’avantage de produire beaucoup plus d’énergie, de ne pas nécessiter de matériaux radioactifs et de ne générer que des éléments radioactifs à courte durée de vie, principalement du tritium (période = 12,3 ans). Il n’est pas question de reproduire artificiellement le même type de réaction nucléaire que dans le soleil. Au début des années 80, il était envisagé d’utiliser du deutérium et du tritium à la place de l’hydrogène, dont ce sont des isotopes avec respectivement un et deux neutrons supplémentaires. Il n’était pas envisagé de construire de centrale économiquement rentable fonctionnant sur ce principe avant 2030. L’une des principales difficultés est le confinement du plasma (4ème état de la matière où les atomes sont débarrassés de leur enveloppe électronique) car il n’existe aucun matériau qui puisse résister aux températures nécessaires à la fusion nucléaire. Deux technologies ont été étudiées pour confiner le plasma : le procédé “Tokamak”, inventée par des chercheurs russes au début des années 50, est basé sur une chambre torique de confinement magnétique et le procédé basé sur un bombardement laser à très haute énergie.

Aujourd’hui, l’énergie tirée de la fusion nucléaire reste le saint Graal des énergies propres. Malheureusement, les quelques expériences de laboratoires n’ont pas permis de générer plus d’énergie qu’elles n’en ont nécessité. Le meilleur résultat a été obtenu en 1997 avec le tokamak européen JET qui n’a généré qu’une puissance de 16 MW à partir d’une consommation de 24 MW (soit un ratio de 0,67). ITER, le projet international de réacteur expérimental, est basé sur la technologie tokamak et l’utilisation de mélanges deutérium/tritium. Il semble cependant que la fusion nucléaire ne soit pas pour demain, puisque 10 ans après le lancement du projet, aucune expérience n’ait pu être réellement lancée. Le premier allumage de ce (futur) super réacteur, prévu initialement pour 2022, est pour le moment reporté en 2027 et il faudra peut-être attendre la fin de ce siècle pour voir fonctionner les premières centrales à fusion nucléaire économiquement rentables. En attendant, nous resterons confrontés à la grave crise énergétique débutée dans les années 70 et à ses conséquences environnementales désastreuses que nous laisserons comme héritage aux générations futures.

Le coût caché d’un accident nucléaire

Tchernobyl

Tchernobyl

Les accidents nucléaires se succèdent et sont de plus en plus graves. Ils sont presque toujours la conséquence d’incompétences humaines. A chaque catastrophe, les ingénieurs n’ont aucune solution pour répondre dans l’urgence aux problèmes posés. Le prochain accident nucléaire risque donc de provoquer des dégâts inimaginables.

Dès le début des années 70, les compagnies d’assurance américaines déclaraient qu’elles ne pouvaient faire aucun profit en assurant les centrales nucléaires. Le Congrès promulgua alors en 1975 la loi Anderson selon laquelle l’Etat américain s’assurait lui-même contre les accidents nucléaires, à hauteur de 560 millions de dollars. Le 28 mars 1979, un incident mineur dans la centrale nucléaire de Three Mile Island (Pennsylvanie) allait déclencher la plus grave catastrophe nucléaire qu’ont connue les Etats-Unis, prouvant que la loi Anderson était encore loin du compte. L’accident, qui était simplement dû à la panne d’une pompe alimentant en eau le générateur de vapeur du réacteur n°2. Les vannes menant aux pompes de secours avaient été accidentellement fermées deux jours avant, à l’occasion d’un entretien. Le niveau d’eau dans le réacteur se mit à baisser dangereusement, ce qui risquait de provoquer la fusion du cœur. Des détecteurs déficients ne permirent pas de comprendre tout de suite que le réacteur n’était plus réfrigéré et la température passa de 315°C à 1090°C, endommageant les gaines de protection des barres d’uranium. L’accident obligea quelques 144 000 personnes vivant à proximité de la centrale d’abandonner leur domicile pendant les premiers jours, La décontamination et la remise en état du réacteur déficient avaient été estimées à l’époque à plus de 500 millions de dollars. Ce n’était pas fini. Quelques mois après l’accident, 14 cabinets d’avocats représentant les personnes habitant dans un rayon de 40 km autour de la centrale de Three Mile Island engagèrent des poursuites judiciaires pour “négligence ou mauvaise gestion volontaire” contre la société d’électricité responsable (Metropolitan Edison). Ce fut le plus grand procès jamais engagé et les sommes réclamées atteignaient 560 millions de dollars. Deux ans après l’accident, des médecins locaux constatèrent une augmentation du taux d’avortements, de fœtus anormaux et de morts nés, aussi bien chez l’homme que chez les animaux. La décontamination du réacteur n°2 se présentait comme un véritable casse-tête. . Il fallait évacuer rapidement et décontaminer près de 3 millions de litres d’eau. Il fallait agir vite car les derniers tuyaux refroidissant encore le réacteur risquaient de céder, corrodés par le chlore, ce qui aurait entrainé à terme la fonte du cœur radioactif. Cependant, il fallut attendre 18 mois pour comprendre qu’il était possible de libérer sans danger l’air du réacteur contaminé par le krypton 85 s’échappant des barres d’uranium mises à nues, puisque ce dernier, cinq fois plus lourd que l’air, allait rester au niveau du sol. On estimait en 1981 qu’il faudrait 3 à 10 ans pour construire les équipements nécessaires pour démonter le cœur du réacteur et qu’il faudrait trouver des solutions pérennes pour stocker pendant des centaines d’années une montagne de matériaux radioactifs excessivement dangereux. Finalement, les dépenses engendrées par l’accident de Three Mile Island, classé au niveau 5 de l’échelle internationale des événements nucléaires, s’avèreront être supérieures à 1 milliard de dollars, or stockage des déchets radioactifs pour lequel aucune solution définitive n’existe encore aujourd’hui.

Avant mars 1979, les experts du nucléaire déclaraient avec assurance avoir résolu les problèmes majeurs de sécurité des réacteurs. Ils disaient la même chose avant Tchernobyl, avant Fukushima… avant le prochain incident.

L’accident nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine, s’est produit le 26 avril 1986. L’accident a été classé au niveau 7 sur l’échelle internationale des événements nucléaires, le grade le plus élevé. Des opérateurs avaient malencontreusement désactivé les systèmes de sécurité lors d’un essai à faible puissance alors que le réacteur était instable. Les réactions nucléaires furent multipliées par cent en une fraction de seconde, ce qui provoqua l’explosion du cœur du réacteur. Le nuage radioactif a touché, au cours des 10 jours qui ont suivi l’accident, une grande partie de l’Europe (sauf la France dont les frontières étaient, on le sait, imperméables aux radiations). Selon les Nations Unies, plus de 8 millions de personnes ont été exposées aux radiations. 135 000 personnes habitant dans un rayon de 30 kilomètres autour de Tchernobyl ont été évacuées, perdant pour la plupart tout ce qu’elles possédaient. L’accès à cette zone est encore aujourd’hui contrôlé. Une trentaine de personnes, personnels de la centrale ou “liquidateurs”, décédèrent dans les 4 mois suivant l’explosion des suites d’une irradiation aigüe. Les conséquences humaines de la catastrophe de Tchernobyl sont difficiles à évaluer. L’Agence internationale de l’énergie atomique ne retient qu’une petite cinquantaine de décès directs, 7000 cancers de la thyroïde et 9000 cancers supplémentaires potentiels dans l’avenir. L’Ukraine a quant à elle formellement reconnu près de 35 000 décès directement liés à Tchernobyl (2016). Le bilan réel pourrait être bien plus lourd.

Comme pour Three Mile Island, il fallait faire vite pour éviter le pire. Les autorités russes ont tout de même mis 30 heures pour réagir après le début de l’accident industriel. Comme pour Three Mile Island, personne ne possédait la technologie suffisante pour réparer et décontaminer le réacteur et il a fallu improviser. Un sarcophage fut construit à la hâte autour du réacteur, dans des conditions exceptionnellement difficiles et dangereuses pour les techniciens. Il fut terminé 7 mois après l’explosion mais montra rapidement des signes de faiblesses, notamment des fissures importantes laissant échapper de plus en plus de radioactivité. L’ensemble de la structure était de plus en plus instable et présentait un risque sérieux d’effondrement. Il aura fallu attendre l’an 2000 pour que les activités de la centrale de Tchernobyl soient stoppées. Une arche a été construite au dessus du sarcophage de confinement du réacteur n°4 qui se fissurait inexorablement. Ce chantier pharaonique financé par la communauté internationale s’est étalé de 2012 à 2017 et a coûté la bagatelle de 2 milliards d’euros. La durée de vie de l’arche serait d’un siècle… selon ses constructeurs. Pendant ce temps, le réacteur éventré, qui contiendrait encore 97% de ses éléments radioactifs, constitue toujours une menace pour la région.

L’accident de Fukushima-Daiichi (11 mars 2011), lui aussi classé au niveau 7 sur l’échelle internationale des événements nucléaires, a été la conséquence d’un gigantesque tsunami qui a causé l’arrêt des systèmes de refroidissement de secours de trois réacteurs nucléaires ainsi que ceux des piscines de désactivation des combustibles irradiés. L’accident aurait peut-être pu être évité, ou du moins minimisé, sans une succession d’erreurs humaines (ce qui semble être une constante dans ce genre de catastrophe). Le défaut de refroidissement des réacteurs a provoqué la fusion des cœurs d’au moins deux réacteurs nucléaires et d’importants rejets radioactifs. Comme pour Tchernobyl, les autorités ont d’abord choisi de cacher certaines informations. Le PDG de la compagnie électrique Tepco, sous la pression du bureau du premier Ministre du Japon, a ordonné à ses employés de ne pas utiliser l’expression “fusion du cœur du réacteur” pour décrire la situation sur le site de Fukushima. Le ministère de la Santé japonais estime que 1 700 cancers mortels seraient déjà directement liés à la catastrophe nucléaire et que des milliers d’autres cas pourraient s’ajouter dans les années à venir, bien que la relation causale soit toujours difficile à démontrer.

La centrale nucléaire de Fukushima contenait dix fois plus de de matières nucléaires que Tchernobyl (1 760 tonnes contre 180 tonnes), ce qui n’a pas empêché le gouvernement japonais d’autoriser l’évacuation de ses réservoirs dans les eaux du Pacifique. En 2016, la contamination de l’eau de mer jusqu’à 30 kilomètres de Fukushima est restée à un niveau relativement élevé, à cause des rejets des installations accidentées, du lessivage des sols contaminés et de la remise en suspension des sédiments radioactifs (source : Institut de Radioprotection et de Sureté Nucléaire). Le site de Fukushima pourrait quant à lui nécessiter 40 ans pour être nettoyé de ses déchets nucléaires, selon un article du Wall Street Journal du 22 décembre 2011. Après l’accident de Fukushima, le gouvernement japonais a pris la décision d’arrêter progressivement tous les réacteurs (le Japon en comptait 54 avant la catastrophe). Le redémarrage des réacteurs a eu lieu à partir de 2015, sur la base de normes de sécurité beaucoup plus sévères…en théorie.

Les accidents majeurs qui se sont produits dans des centrales nucléaires au cours des dernières décennies ont mis en évidence l’absence totale d’une politique efficace de gestion du risque. Plus de trente ans après Tchernobyl, le cœur du réacteur éventré constitue toujours un risque majeur pour la région. Dans le cas de Fukushima, des experts ont estimé qu’il faudra une quarantaine d’année pour nettoyer le site. La probabilité de l’accident nucléaire majeur ne peut plus être estimée insignifiante, alors que les conséquences peuvent s’avérer incalculables. En France, ces risques potentiels, non supportés par l’industrie du nucléaire, sont minimisés et légitimés par une classe politique qui ne raisonne qu’à courts termes. La seule réponse que les défenseurs du nucléaire opposent au risque d’accident majeur a été d’imaginer un dogme d’infaillibilité de la technologie. C’est ce dogme qui a été utilisé en France par le lobby nucléaire après Tchernobyl et Fukushima : “La France possède le parc de centrales le plus sûr du monde”. Lorsque l’accident majeur arrivera, les conséquences humaines, économiques et politiques seront effroyables. Qui paiera ?

L’histoire du nucléaire : une longue suite d’accidents

La probabilité d’accident dans les centrales nucléaires n’est pas aussi faible que certains voudraient faire croire.

En octobre 1957, un élément combustible entra anormalement en fusion dans l’un des réacteurs atomiques de Windscale (Angleterre) destiné à la production de plutonium à partir d’uranium (pour fabriquer des bombes atomiques). Les vents portèrent les fortes émissions de radioactivité au dessus de la ville de Barrow-in-Furness (Lancashire – 60 000 habitants) et on enregistra des taux de radiation anormalement élevés jusqu’à Londres, pourtant distant de 483 km. Le désastre évité de justesse, mais il fallut se débarrasser de millions de litres de lait produits dans la région. L’accident de Windscale a été classé au niveau 5 dans l’échelle de gravité des accidents nucléaires.

En 1965, une canalisation obstruée du réacteur expérimental d’Idaho Falls (USA) provoqua la surchauffe du cœur, ce qui entraina une accumulation de vapeur suffisante pour faire sauter la cuve, tuant 3 techniciens, dont 2 furent victimes de doses massives de radiations. Les corps des malheureux durent être enterrés dans des cercueils de plomb, tant ils étaient radioactifs.

En 1966, la canalisation du circuit de refroidissement du réacteur surrégénérateur à neutrons rapides de la centrale Enrico Fermi (Michigan) fut accidentellement obstruée. Sans sodium liquide pour évacuer la chaleur du réacteur, 2 des 105 barres de combustible se mirent à fondre, contaminant toute la centrale. La réparation dura 4 ans et la décontamination se poursuivit jusqu’en 1974, date à laquelle le surrégénérateur fut définitivement fermé, après n’avoir fonctionné au total que 30 jours, pour un coût de 85 millions de dollars ! Cela ne vous rappelle rien ?

En 1975, un technicien mit accidentellement le feu dans une conduite technique de la centrale de Brown’s Ferry (Alabama), provoquant une déficience des circuits de contrôle qui entrainèrent à leur tour une cascade d’incidents : perte de fluide réfrigérant, montée en température du cœur du réacteur, dysfonctionnement du système de refroidissement d’urgence. Heureusement, les techniciens réussirent à maitriser la situation. La commission américaine de réglementation nucléaire a amélioré les protocoles de protection contre les incendies à la suite de cet évènement.

En 1976, le savant soviétique exilé Jaurès Medvedev annonça qu’un accident nucléaire majeur s’était produit pendant l’hiver 1957-1958 dans la station de Chelyabinsk dans les monts Oural, causant de nombreuses victimes et contaminant une région vaste comme dix départements français. Dans son livre “Désastre nucléaire dans l’Oural”, (1979), le savant expliqua que les Russes, juste après la Seconde Guerre mondiale, avaient construit à la hâte un complexe industriel pour construire leur propre bombe atomique, sans prendre les mesures nécessaires de sécurité. L’explosion se produisit dans des cuves contenant des déchets d’armes atomiques. Une vaste région (près de  1000 000 km) fut irradiée pendant des décennies. Ces allégations furent confirmées par les scientifiques de l’Oak Ridge National Laboratory (Tennessee). En 1980, le nombre de victimes restait inconnu et on découvrit que les noms de plus de trente bourgades avaient disparu des cartes de la région. Les habitants de la région ont été très gravement irradiés pendant plus de dix ans, non seulement à la suite de l’explosion de 1957, mais aussi à cause de la contamination de  la rivière Techa (principale source d’approvisionnement en eau) entre 1949 et 1956.

En 1976, il fallut 3 mois aux techniciens pour qu’ils s’aperçoivent d’une fuite dans le circuit de refroidissement du réacteur de recherche de Tokai (Japon). Pas moins de 500 tonnes de liquide radioactif avaient eu le temps de se répandre dans les eaux du pacifique, 35 ans avant Fukushima.

En 1978, l’un des réacteurs de la centrale de Brown’s Ferry (Alabama) dut être fermé durant dix-sept jours, la durée nécessaire pour qu’une chaussure d’ouvrier tombée dans la cuve soit totalement désintégrée. Coût de l’opération : 2,8 millions de dollars. La centrale est demeurée à l’arrêt de 1985 à 2007, pour être à nouveau mise en service après des dépenses de l’ordre de 1,8 milliard de dollars.

En juillet 1979, un barrage près de Church Rock (Nouveau Mexique) laissa échapper d’énormes quantités de déchets radioactifs dans le Rio Puerco. Seulement 5 personnes de la région, sur 1 500, subirent des examens pour le dépistage de thorium. Des panneaux furent placés le long de la rivière pour avertir les passants du danger. Les habitants de la région étaient surtout des Navajos, dont la plupart ne savaient pas lire… Church Rock reste la plus grande catastrophe nucléaire de l’histoire des Etats-Unis et elle s’est produite la même année que l’accident de Three Miles Island. Les médias n’en ont pratiquement rien dit ; les Navajos seraient-ils considérés comme des sous-citoyens américains ? (lire article “L’uranium des Navajos”). 

Le point commun de ces accidents est un dysfonctionnement du système de refroidissement du réacteur. Nous aurions pu aussi citer le cas des accidents de Marcoule (1956, 1959), Chalk River (Ontario, 1958), Vinca (Yougoslavie, 1958), Lucens (Suisse, 1969), Chevtchenko (Kazakhstan, 1973), Grenoble (1974), Greifswald (Allemagne, 1976), Saint-Laurent des Eaux (1969, 1980)… et bien entendu Three Mile Island (Pennsylvanie, 1979),  Tchernobyl (Ukraine, 1986), Tokaï-Mura (Japon, 1999), Fukushima (Japon, 2011)… Selon le fameux rapport Rasmusen (WASH-1400, 1975), les accidents des réacteurs à eau légère sont comparables, en fréquence et en gravité des conséquences, aux chutes de météorites (beaucoup de petits incidents sans conséquences et quasiment jamais d’accident grave). Rasmusen était sans doute très bien payé par l’industrie du nucléaire pour oser sortir une telle énormité (aucun décès n’a été enregistré au XX° siècle suite à la chute d’un météorite). Il faut dire qu’il considérait uniquement la mortalité par effet immédiat, sans tenir compte des conséquences à plus ou moins longs termes des radiations atomiques, principales causes de décès lors des accidents dans les centrales nucléaires.

Les déchets nucléaires : Comment s’en débarrasser ?

Une tonne de minerai ne contient qu’environ 1,8 kilogramme d’uranium exploitable. Le résidu, longtemps considéré comme inoffensif, a été souvent stocké sans protection et a même été utilisé comme matériau de construction, comme à Grand Junction (Colorado). Pourtant ces résidus de mines d’uranium, qui polluent les sols et les eaux à proximité, émettent du radon radioactif. Il aurait été nécessaire de les enterrer à une profondeur de plus de 5 mètres dans des tranchées, loin des nappes phréatiques, mais cela semblait trop onéreux pour les industriels du nucléaire. Le danger des matériaux soumis aux radiations à différents stades du procédé de production d’énergie (matériel et équipements d’extraction et d’enrichissement de l’uranium, eaux de refroidissement des réacteurs…) a longtemps été sous-estimé. C’est ainsi qu’entre 1946 et 1962, près de 4 millions de litres de déchets faiblement radioactifs avaient été abandonnés dans des conteneurs d’acier jetés au fond de l’océan près de San Francisco. En 1980, un quart de ces conteneurs fuyaient, contaminant toute une zone de pêche. En France, à Saclay, des centaines de fûts de béton remplis de matériaux radioactifs étaient entreposes à l’air libre, dont la plupart étaient fissurés, laissant peu à peu échapper leur contenu.

Les déchets hautement radioactifs proviennent principalement des barres de combustibles épuisés et contiennent divers radio-isotopes dont certains, tels l’uranium 235 et le plutonium 239 sont extrêmement toxiques. Il suffit de 5 kilogramme de plutonium pour fabriquer une bombe atomique et d’un microgramme pour provoquer un cancer du poumon. Chaque réacteur nucléaire de 1000 mégawatts produit annuellement 34 mètres cubes de ces résidus hautement radioactifs (dont 180 à 250 kilogrammes de plutonium) qui, à la fin des années 70, ne pouvaient être traités que dans l’usine de la Hague, près de Cherbourg. La capacité de cette usine n’était pas suffisante pour traiter l’ensemble des déchets de la planète, l’usine de Windscale (Grande-Bretagne) était régulièrement stoppée à cause d’incidents répétitifs et l’Allemagne de l’Ouest n’avait pas fini de construire son usine de Gorleben. En attendant d’être (éventuellement) traités, les déchets hautement radioactifs étaient stockés dans des fûts qu’il fallait refroidir en permanence. L’entrepôt de Hanfort (Etat de Washington), construit dans les années 40 pour les déchets radioactifs militaires, était censé avoir été construit pour un demi-millénaire ; Les fûts ont commencé à fuir en 1958, laissant échapper 1,7 million de litres de liquides radioactifs. Ce genre d’incident a aussi été constaté avec les fûts stockés à la Hague, en particulier en 1977, et on a retrouvé du plutonium dans les algues le long des côtes de Normandie. Les déchets radioactifs étaient entreposés à travers le monde, mais personne n’en connaissait la quantité totale. On estimait à la fin des années 70 que les Etats-Unis avaient stockés, rien que dans l’activité militaire, environ 300 000 mètres cubes de déchets hautement radioactifs et 1,5 million de mètres cubes de résidus faiblement contaminés. On estimait qu’en 1979 l’activité globale de l’industrie nucléaire a produit plus de 15 millions de mètres cubes de résidus de minerais, 111 000 mètres cubes de déchets faiblement radioactifs et 4 000 mètres cubes de résidus hautement contaminés contenant environ 23 tonnes de plutonium. Ces déchets s’accumulaient de plus en plus vite sans que l’on sache vraiment comment les neutraliser efficacement.

Les techniciens du nucléaire étudiaient des solutions de stockage permanent des déchets radioactifs : solidification des déchets liquides, inclusion dans des blocs de verre ou de céramique, enfouissement dans des mines de sel ou de granit… Aucune n’était satisfaisante. Certains ont même proposé l’idée stupide d’un enfouissement sous les glaces de l’Antarctique ou dans les fosses marines, ce qui aurait mis en danger l’ensemble des écosystèmes des océans de la planète ! Aujourd’hui, malgré des décennies de recherches ayant nécessité des investissements colossaux, aucune solution définitive n’a été mise en place.

Aujourd’hui, les  déchets produits en France sont gérés dans des filières particulières en fonction de leur radioactivité et de la demi-vie des radionucléides. Les déchets de très faible activité (TFA) sont stockés dans un centre de stockage situé à Morvilliers (Aube). Les déchets de faible et moyenne activité à vie courte (FMA-VC) sont incinérés, fondus, enrobés ou compactés, avant d’être cimentés dans des conteneurs, métalliques ou en béton, puis stockés dans les centres de La Manche (saturés depuis 1994 – 527 000 m3) et de l’Aube (ouvert en 1992). Les déchets de faible activité à vie longue (FA-VL) sont entreposés par les producteurs en attente d’une solution de stockage. Les déchets de moyenne activité et à vie longue (MA-VL) sont compactés ou cimentés, avant d’être entreposés sur leur lieu de production. Les déchets de haute activité et à vie longue (HA-VL) sont vitrifiés, coulés dans des conteneurs en acier inoxydable hermétiquement fermés et entreposés par les producteurs (CEA, Areva) sur le lieu de leur production passée (Marcoule, Gard) ou présente (La Hague, Manche).

Le retraitement à La Hague (Manche) ou à Sellafield (Grande-Bretagne) est lui-même producteur de déchets radioactifs : environ 95 % d’uranium, 1 % de plutonium et 4 % de déchets ultimes. Le plutonium peut être recyclé en un nouveau combustible, le Mox. Les déchets ultimes sont vitrifiés et stockés sur place, en attendant de trouver mieux. Les industriels français du nucléaire, Areva et EDF ont choisi d’exporter en Russie l’uranium issu du retraitement. Les Russes ne savent pas non plus quoi en faire, alors ils l’entreposent simplement à l’air libre en Sibérie (les défenseurs de l’environnement ont la vie moins facile dans l’hiver sibérien). Les activités de retraitement du site de La Hague seraient en complète contradiction avec la Convention de Londres (1975) interdisant de déverser des déchets nucléaires en mer et avec la Convention OSPAR visant à préserver l’Atlantique du Nord-Est. Il semble qu’Areva puisse bafouer impunément des conventions signées par son propre pays.

La France met actuellement à l’étude au laboratoire de Bure (Meuse) un procédé d’enfouissement non définitif des déchets radioactifs de type HA-VL, dans la perspective d’une mise en service en 2025. C’est le projet Cigéo qui fait l’objet, depuis une vingtaine d’années, d’une véritable guérilla politique entre l’Agence Nationale pour la gestion des Déchets RAdioactifs (ANDRA) et ses opposants. 85 000 m3 de déchets radioactifs issus de l’industrie du Nucléaire seraient enterrés dans une couche d’argile à 500 mètres sous terre. L’idée est de parier que les générations à venir sauront quoi faire de ces déchets. C’est donc une stratégie par définition totalement irresponsable. Le procédé d’enfouissement en couches géologiques profondes a déjà été expérimenté, sans succès, par d’autres pays. Ainsi, l’Allemagne a dû stopper l’utilisation de l’ancienne mine de sel de Asse comme dépôt nucléaire à cause d’infiltrations d’eau. Autre exemple, le Waste Isolation Pilot Plant (USA) a été fermé en 2016 à la suite d’éboulements. Dans la plupart des pays, les projets d’enfouissement en couche géologique profonde se heurtent à une très forte hostilité de la part des habitants et des associations de protection de l’environnement. “Into Eternity”, l’excellent film-documentaire de Michael Madsen sorti en 2011 dans lequel le narrateur s’adresse directement aux générations futures, permet de mieux comprendre les enjeux d’une responsabilité millénaire d’un stockage de déchets extrêmement toxiques.

Les déchets s’accumulent donc, faisant s’accroître la menace qui pèse sur l’environnement et les générations futures. Tous les trois ans, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) publie un inventaire national des matières et déchets radioactifs :

  (En m 3 équivalent conditionné)

Déchets 2010

Prévisions 2020

Prévisions 2030

Total général   

~1 320 000 

~1 900 000    

~2 700 000 

HA-VL

2700

4000

5300

MA-VL

40 000 

45 000  

49 000 

FA-VL  

87 000 

89 000  

133 000 

FMA-VC  

830 000 

1 000 000 

1200000

TFA 

360 000 

762 000 

1 300 000 

Déchets sans filière  

3 600 

   

Le retard pris dans la résolution du problème des déchets nucléaire s’explique aussi en partie par le dénie obstiné du  gouvernement français et de l’industrie du nucléaire… Anne Lauvergeon, alors Présidente d’Areva, n’hésitait pas à affirmer que 30 ans de déchets radioactifs français pouvaient entrer dans une piscine olympique. C’est presque ça : il en faudrait au moins 200 !

En attendant de trouver une solution pertinente, les entrepôts de stockage des déchets radioactifs étaient censés avoir été construits pour durer des millénaires. “Les Egyptiens nous ont légué leurs pyramides, les Grecs et les Romains leurs temples, le Moyen-Age ses cathédrales. Nous laisserons aux civilisations du futur des dépotoirs radioactifs”.

Que faire des centrales nucléaires défuntes ?

Prolongation des centrales nucléaires françaises

Prolongation des centrales nucléaires françaises

Le déchet le plus volumineux que laisse une centrale, c’est la centrale elle-même. En 1978, on estimait la durée de vie d’un réacteur nucléaire à vingt ou trente ans. Un réacteur définitivement arrêté pouvait s’avéré plus dangereux qu’un réacteur en activité car la plupart des systèmes de contrôle étaient coupés. Le réacteur définitivement arrêté devait d’abord être “encoconné” (toutes les sorties sont soudées) puis enseveli dans du béton avant d’être démonté. En 1980, sur les vingt réacteurs prototypes arrêtés, seulement cinq avaient été ensevelis et aucun n’avait encore été démonté. Le coût de cette dernière opération était estimé à environ 100 millions de dollars par réacteur… mais personne ne connaissait vraiment le procédé à utiliser. En attendant, les réacteurs devaient rester ensevelis et surveillés, peut-être pendant plusieurs siècles (le cœur du réacteur reste radioactif pendant plus de 250 000 ans). On pensait alors qu’à la fin du XX° siècle, une centaine de réacteurs auront fini leur temps et que les 233 réacteurs commerciaux en activité dans le monde en 1979 auront été mis au cimetière dans les années 2010.

Le démantèlement des centrales nucléaires reste aujourd’hui une opération extrêmement délicate et coûteuse. EDF, accoutumé à ne pas dire toute la vérité dès qu’il s’agit du nucléaire, a toujours sous-estimé les coûts par rapport à ses homologues européens. Ces derniers provisionnent généralement 900 à 1300 millions d’euros par réacteur à démanteler quand EDF se contente de 350 millions. L’opérateur français, qui repousse l’échéance du démantèlement le plus tard possible, omet simplement certaines dépenses conséquentes, comme les taxes et assurances et la remise en état des sols contaminés, et sous-estime très largement la gestion à long terme des déchets radioactifs. Des rapports parlementaires français ont souligné à plusieurs reprises les anomalies dans le budget prévisionnel d’EDF concernant le démantèlement du parc nucléaire, le dernier en date étant celui du 1° février 2017. En conclusion, ce dernier rapport insiste sur “la nécessité de rediscuter sérieusement la stratégie globale de démantèlement”. EDF étant détenu majoritairement par l’Etat français, ce sont les contribuables français qui devront acquitter l’énorme facture due au manque de clairvoyance de certains dirigeants industriels et politiques. Selon une récente commission d’enquête du Sénat, la facture électrique des ménages français pourrait bien grimper de 50 % d’ici à 2020, voire même de 100 % d’ici à 2023!

D’autres faits marquants de la petite histoire du nucléaire

Marie Curie est morte en 1934 d’une anémie pernicieuse causée par de trop fortes doses de radiations. Cette scientifique d’exception a reçu deux Prix Nobel pour ses travaux de recherche, celui de Physique en 1903 (avec son mari Pierre Curie et Antoine-Henri Becquerel) et celui de Chimie en 1911. Trois de ses cahiers d’expériences conservaient encore en 1980 une radioactivité trop élevée pour être manipulés sans précaution. Les carnets de laboratoire remplis par Marie et Pierre Curie restent un témoignage extraordinaire du cheminement scientifique ayant permis la découverte du radium 226, trois millions de fois plus radioactif que l’uranium 238. Il aura fallu une vingtaine de tonnes de pechblende (minerai dont l’uranium est extrait) à Marie Curie pour réussir à isoler quelque 100 mg de chlorure de radium, ce qui lui permit en 1902 de faire une première estimation, très proche de la réalité, de la masse atomique du radium : 225±1 uma (unités de masse atomique). Les carnets de laboratoire des époux Curie étaient précisément contaminés par ce radium 226 dont la demi-vie est de 1600 ans.

Aujourd’hui, près de 70 ans après les 67 essais nucléaires américains, l’atoll de Bikini (Îles Marshall, Pacifique), est toujours irradié et ses natifs ne sont pas autorisés à regagner leurs terres. Washington peut être accusé de ne rien avoir fait pour assainir le site.

En 1980 on estimait qu’une centrale nucléaire pouvait fonctionner vingt à quarante ans et qu’il fallait ensuite réfrigérer les réacteurs pendant près d’un siècle, le temps qu’ils perdent assez de radioactivité, avant de pouvoir la démonter. En France, chaque centrale est soumise à une visite décennale pour être autorisée à fonctionner dix années supplémentaires, si le niveau de sûreté est jugé conforme. C’est une logique complètement absurde qui sous-entend un vieillissement linéaire des équipements. De toute façon, ce n’est pas EDF qui décidera mais l’Agence de Sécurité Nucléaire (ASN) qui étudiera minutieusement les installations au cas par cas (26 des 58 réacteurs du parc français seront contrôlés entre 2020 et 2025).

Le pictogramme international signalant un danger de radiations semble incompréhensible. On n’avait pas voulu utiliser de tête de mort, peut-être pour ne pas dévaloriser l’atome. Ce pictogramme, censé représenter l’atome d’uranium et son rayonnement, fut proposé en 1946 par le Laboratoire de radioactivité de l’University of California de Berkeley ; le symbole initial était de couleur magenta sur fond bleu.

“Non au Nucléaire” : une cause perdue ?

Initialement, le mouvement antinucléaire était proche du mouvement pacifiste, étant donnés les liens étroits en nucléaires civil et militaire. La contestation commença d’abord sous l’impulsion de scientifiques, dans les années 50, avant qu’un mouvement se créé  dans les années 1960 autour de figures telles que Jean Rostand ou Théodore Monod. Le mouvement antinucléaire est alors devenu plus marqué par des revendications écologistes.

Les dangers du nucléaire avaient été entrevus très tôt, dès les premières découvertes, par des physiciens comme Pierre Curie qui déclarait en 1905 lors d’une Conférence Nobel : “On peut concevoir encore que dans des mains criminelles le radium puisse devenir très dangereux, et ici on peut se demander si l’humanité a avantage à connaître les secrets de la nature, si elle est mûre pour en profiter ou si cette connaissance ne lui sera pas nuisible”. Le britannique Francis W. Aston déclara lors de la remise de son prix Nobel de Chimie en 1922 (pour ses découvertes grâce au spectromètre de masse, d’un grand nombre d’isotopes non radioactifs) qu’il prévoyait un monde futur dans lequel l’atome jouerait un grand rôle pour la production d’énergie, avec tous les dangers que cela impliquait.

Le romancier Herbert-George Wells, l’auteur de “La Guerre des Mondes”, décrivait dans “The World Set Free” (publié en 1914) une guerre future dans laquelle des avions largueraient des bombes nucléaires. Leó Szilárd, l’un des physiciens du projet Manhattan, a reconnu que ce livre lui avait inspiré en 1933 la théorie de la réaction nucléaire en chaîne à l’origine de la bombe atomique. Leó Szilárd, pacifiste convaincu, a été rapidement exclu du “Projet Manhattan” et a passé le reste de son existence à militer contre l’utilisation de l’arme nucléaire. Il a ainsi créé en 1946, avec Albert Einstein, le “Comité d’Urgence des Scientifiques Atomistes”, auquel a participé Linus Pauling, Prix Nobel de la Paix en 1962 pour son action contre les armes nucléaires.

Dans les années 1970, différents pays d’Europe, les États-Unis et même le Japon, malgré le traumatisme de Hiroshima et Nagasaki, se sont lancés dans le développement d’un programme énergétique nucléaire, en réponse au choc pétrolier de 1973. C’est ce qui déclencha la formation de nombreux groupes antinucléaires à travers le monde. Le logo du “Smiling Sun” (créé au Danemark), représentant une explosion rouge sur un Soleil Jaune, devint le symbole de cette lutte internationale. Les graines de la protestation avaient été semées en Europe, plus précisément en France en 1971, lors de la première manifestation sur le site de la centrale de Fessenheim, qui attira quelques 1 300 personnes. Plus tard, en 1975, c’est 50 000 manifestants venus de toute l’Europe qui se réunirent à Malville, sur le site de construction du surrégénérateur Superphénix. Le rapport des forces était totalement disproportionné, avec d’un côté un réseau de groupements plus ou moins organisés, et de l’autre le puissant lobby industriel pronucléaire soutenu par les gouvernements successifs. Le Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA) et EDF monopolisaient l’expertise sur le nucléaire et influençaient le corps politique et l’opinion publique. Il suffit de se rappeler le slogan d’EDF jusqu’en 1975 : “Tout électricité, tout nucléaire”. Aucun vote démocratique n’était organisé préalablement à la construction d’une centrale. La pression des mouvements citoyens n’a pas permis de freiner l’ambition de l’Etat Français d’atteindre 85% d’électricité produite par le nucléaire (Plan Messmer). Dès 1978, le “groupe de Belleville” proposait “un scénario énergétique” pour remplacer l’énergie nucléaire par des énergies alternatives durables, comme l’énergie solaire (projet Alter). Le mouvement antinucléaire français, regroupé autour d’associations telles que “Sortir du Nucléaire”, Greenpeace ou “Les Amis de la Terre”, peut aujourd’hui s’appuyer sur l’expertise de la CRIIRAD (Commission de recherche et d’information indépendante sur la radioactivité). Leur combat reste difficile, face à la volonté des gouvernements successifs de privilégier la filière nucléaire. C’est ainsi que la question avait tout simplement été écartée du “Grenelle de l’Environnement” en 2007. Aujourd’hui, l’énergie nucléaire est présentée comme l’une des meilleures solutions au changement climatique dont l’origine serait l’émission de gaz à effet de serre comme le CO2. Continuer à vouloir produire toujours plus d’énergie ne sera pas une solution à long terme, compte tenu de l’épuisement annoncée de minerai d’uranium et de la non-résolution du problème de stockage des déchets radioactifs

En Allemagne de l’Ouest, la mobilisation s’amplifiait (on comptait environ 400 000 citoyens allemands dans les groupes locaux d’action antinucléaire, les Burgerinitiativen). En 1977, 100 000 manifestants venus de plusieurs pays européens s’étaient réunis pour protester contre le projet de centrale de Gorleben. Le gouvernement Allemand, qui espérait voir le nucléaire atteindre 40% de l’énergie électrique, répondait par la force.

Le 30 avril 1977, la “Clamshell Alliance” (alliance de la coquille de palourde) occupa pacifiquement, avec 2 000 personnes, le site de construction de la centrale nucléaire de Seabroock (New Hampshire-USA). 1 400 protestataires furent rapidement arrêtés et enfermés durant deux semaines dans une armurerie voisine. Cet évènement attira l’attention de tout le pays et devint une cause marquante du mouvement antinucléaire américain.

En Suède, le mouvement écologiste échoua de justesse à imposer son projet de suppression de l’énergie nucléaire dans les dix années à venir lors d’un référendum en 1980  (à 1% des voix près). Il fut cependant décidé de ne plus construire de nouvelles centrales avant 1995, et de s’orienter vers le développement de nouvelles sources d’énergie. Le gouvernement suédois avait opté pour le dialogue avec les citoyens plutôt que pour la force autoritaire, ce qui semble évident dans une démocratie.

Dans d’autres pays européens, le mouvement antinucléaire eut la possibilité de mieux se faire entendre. Les catastrophes de Three Mile Island, de Tchernobyl et de Fukushima, de même que la succession de nombreux “incidents” plus ou moins inquiétants permirent aux mouvements antinucléaires de démontrer la justesse de leurs craintes concernant le risque d’accident majeur, longtemps dénié par les autorités et les industriels. Ils traumatisèrent une partie de l’opinion publique et entraînèrent la suspension, voire l’abandon du programme nucléaire de pays tels que l’Autriche (abandon depuis 1978), l’Italie (abandon depuis 1987) ou la Lituanie (abandon depuis 2012). La Suisse, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique ont programmé le remplacement progressif du nucléaire par des énergies renouvelables (on peut cependant reprocher à l’Allemagne d’avoir remis en marche des centrales à charbon pour compléter son mix énergétique). Au niveau mondial la part du nucléaire pour la production d’électricité n’est que de 11%. Les antinucléaires ont encore quelques décennies de lutte devant eux, mais si l’avenir prouve un jour qu’ils avaient raison, il faut espérer que ce ne sera pas à la suite d’une nouvelle catastrophe encore plus dévastatrice que les précédentes… 

Selon un récent sondage Odoxa (10/2018), une majorité de Français sont opposés au nucléaire (53%) alors que les deux-tiers d’entre eux (67%) y étaient encore favorables cinq ans auparavant. 

La sémantique du nucléaire.  L’industrie du nucléaire a inventé un vocabulaire technocratique obscur pour tenter de présenter à la population les problèmes rencontrés. Tout d’abord, on ne parlait jamais d’accident nucléaire. Un mauvais fonctionnement dans une centrale, par exemple une vanne du système de refroidissement du réacteur bloquée, s’appelait “phénomène transitoire”. L’arrêt d’une turbine ou une perte de liquide de refroidissement devenait un “évènement non désiré”. Le vol de substances nucléaires devenait une “diversion non autorisée”. Il n’y avait pas d’incendies mais des “oxydations rapides”. Un réacteur ne s’emballait pas mais subissait une “hypercriticité imprévue”.  De plus il n’explosait jamais mais subissait un “désassemblage spontané”. Et bien entendu, on ne parlait pas de déchets radioactifs mais simplement d’ “excédents de matériaux nucléaires”.

Karen Silkwood

Karen silkwood

Karen Silkwood travaillait comme technicienne dans un laboratoire de l’usine Kerr-McGee de Cimarron (Oklahoma) spécialisée dans la fabrication de barres de plutonium pour les réacteurs nucléaires. En septembre 1974, la jeune femme fut victime d’une contamination par des matériaux radioactifs qui nécessita de fastidieuses séances de décontamination. Des contrôles mirent ensuite en évidence que son appartement était lui aussi contaminé et qu’il fallait détruire une partie des biens qui s’y trouvaient. Syndicaliste à l’O.C.A.W. (Chemical and Atomic Workers Union), elle avait noté un certain laisser-aller dans le respect des règles de sécurité qui s’expliquait par une forte augmentation de la production. Son syndicat porta une réclamation pour dénoncer ces “anomalies”, accusant l’entreprise de falsification d’informations. Une plainte fut portée à l’Atomic  Energy Commission (future Nuclear Regulatory Agency). C’est seulement à cette période qu’un responsable du syndicat apprit aux salariés de l’usine de Cimarron que le plutonium pouvait causer le cancer, vérité cachée jusqu’alors par la Direction. Alors qu’elle était en route pour apporter au New-York Time les preuves des falsifications de la Kerr-McGee, Karen Silkwood fut victime d’un étrange accident de voiture. Les enquêteurs retrouvèrent ni son carnet de notes, ni le dossier qu’elle avait pourtant emportés. Sa mort fut rapidement classée comme accidentelle.

Au procès civil de 1979, le jury donna gain de cause à Karen Silkwood, admit qu’elle avait été accidentellement contaminée et accorda à ses héritiers (3 enfants) 10,5 millions de dollars. C’était la première fois qu’un tribunal américain jugeait une compagnie nucléaire responsable de la contamination radioactive d’une personne à l’extérieur de l’usine. Ce jugement fit jurisprudence et entraina la suppression de l’amendement “Prince-Anderson” à l’Atomic Energy Act de 1959 qui limitait les dédommagements que devaient payer les firmes du nucléaire ou l’Etat aux accidents graves. Bien entendu, l’industriel Kerr-McGee fit appel du jugement et après une rude bataille juridique les héritiers de Karen Silkwood obtinrent en 1986 un dédommagement de 1,3 million de dollars.

L’histoire de Karen Silkwood a suscité un vaste mouvement de protestation auprès de la population et une enquête fédérale sur la sécurité et la sûreté de l’usine Kerr-McGee était devenue inévitable. Cette enquête aurait démontré que l’usine avait “égaré” 20 à 30 kilogrammes de plutonium. Kerr-McGee a stoppé son activité nucléaire en 1975. Le site de l’usine de Cimarron n’a été déclaré décontaminé et déclassé qu’en 1994. Tout ce que dénonçait Karen Silkwood n’était en fait que la partie émergée de l’iceberg Kerr-McGee. Le groupe pétrolier américain Anadarko s’en est rendu compte lorsqu’il a dû accepter de payer 5,15 milliards de dollars de dommages et intérêts pour réparer (en partie) les dommages causés pendant 25 ans par sa filiale achetée en 2006. 4,4 milliards concernaient la décontamination de dizaines de sites pollués que Kerr-McGee avait tenté de dissimuler à travers une réorganisation frauduleuse. La nation amérindienne Navajo a payé un lourd tribut à l’avidité de l’industriel qui n’a pas hésité à abandonner d’importantes quantités de déchets radioactifs sur leurs terres (lire article “L’uranium des Navajos“).

En 1983, le film “Silkwood” réalisé par Mike Nichols (“Qui a peur de Virginia Woolf ?”, “Le lauréat”), avec Meryl Streep dans le rôle principal, contribua) à faire connaître au grand public l’histoire de cette  “lanceuse d’alerte”, jeune martyre de l’industrie du nucléaire.

Tout était sous contrôle dans le monde fantastique de l’industrie du nucléaire…

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