Le coût de l’énergie pour la planète (2)

Le coût de l’énergie pour la planète (2)

pélican englué dans une marée noire

pélican englué dans une marée noire

Le pétrole

Le pétrole s’est formé il y a environ 500 millions d’année. Les hommes utilisèrent les nappes affleurant la surface du sol vers l’an 3000 avant J.C., mais l’extraction moderne ne commença qu’en 1859 (puits de Titusville en Pennsylvanie). Nous avons commencé à pomper avidement l’or noir à partir du début des années 40 et 30 ans plus tard, nous en avions épuisé toutes les réserves aisément accessibles. A la fin des années 70, il fallait creuser une cinquantaine de puits pour pouvoir en exploiter un seul de façon rentable.

Le pétrole ne s’écoulait pas toujours de lui-même, poussé par le gaz naturel comme dans une bouteille de soda secouée. Il fallait souvent pomper, injecter de la vapeur, de l’eau, des détergents (environ 560 tonnes par hectare). Toutes ces méthodes ne permettaient de récupérer que 40% à 60% du pétrole présent.

En 1938, le premier puits offshore fut foré dans le Golfe du Mexique, dans moins de 9 mètres d’eau. A la fin des années 70, il existait plus de 300 puits offshore, dont certains à plus de 1000 mètres de profondeur. On estimait que 25% des réserves de pétrole se trouvaient au fond des océans, ce qui suffisait pour inciter les exploitants à négliger les risques de pollution marine.

La production de pétrole entre 1979 et 2017 est passée de 3251 à 4734 millions de tonnes. Dans la même période, les réserves prouvées ont fortement été revues à la hausse (87534 et 237524 millions de tonnes), ce qui est normal, compte-tenu des progrès technologiques. Cela ne veut pas obligatoirement dire que les ressources potentielles ont aussi augmentées. La part de chaque grande région dans la production mondiale de pétrole a été relativement stable, si ce n’est une légère diminution de la part de l’Europe et du Proche-Orient, au profit de l’Amérique et de l’Extrême-Orient. Cet équilibre ne semble pas devoir durer et on assiste à une redistribution des cartes. Les réserves prouvées ont le plus fortement progressé en Amérique Latine et dans une moindre mesure en Amérique du Nord. Depuis quelques années, les Etats-Unis sont passés en tête des pays producteurs de pétrole, devant l’Arabie saoudite et La Russie. Cette pole-position américaine, inédite depuis les années 1970, était due à l’exploitation des hydrocarbures de schiste.

En 2016, le pétrole est toujours la première source d’énergie primaire utilisée dans le monde (32%), devant le charbon (27%), première source pour la génération d’électricité (40%), et le gaz (22 %). La consommation mondiale de pétrole continue d’augmenter à cause notamment des États-Unis, qui restent les plus gros consommateurs de pétrole, et de pays comme la Chine, la Brésil et l’Inde dont les besoins ont explosé. L’Arabie saoudite, deuxième producteur mondial, utilise le pétrole (un quart de sa production) pour dessaler l’eau de mer et produire une partie de son électricité. Le transport représente une part toujours plus grande de la consommation des produits pétroliers, avec 63,8% en 2013 contre 45,4% en 1973. En 1976, les véhicules ont consommé quelques 405 milliards de litres d’essence, dont 75% pour les seules voitures.

A la fin des années 70, les réserves pétrolières étaient estimées à un siècle à consommation constante, mais à seulement un quart de siècle si la croissance annuelle devait atteindre 9 ou 10 %. Ces prévisions qui pouvaient sembler un peu pessimistes étaient assez réalistes. On estime aujourd’hui les réserves pétrolières à seulement un demi-siècle si la consommation devait rester stable. Cependant, cette durée devrait être plus élevée si l’on prend en compte la théorie du “peak oil” selon laquelle la production cessera d’augmenter et commencera à décliner à partir du moment où nous aurons épuisé la moitié de nos réserves. Les cours de pétrole atteindront alors des niveaux très élevés et il est à parier que tout sera fait alors pour exploiter la moindre goutte de pétrole, celui au plus profond des océans, comme celui des schistes et sables bitumineux. Selon certains experts, le “peak oil” pourrait avoir lieu d’ici quelques décennies.

L’industrie pétrolière reste plus que jamais l’une des plus polluantes du Monde et les épisodiques marées noires ne sont, malgré une ampleur parfois exceptionnelle, que la partie émergée de l’iceberg. Les biocarburants et les bioplastiques peuvent constituer une alternative intéressante aux produits pétroliers, à condition d’utiliser des bioressources durables, de ne pas entrer en concurrence avec l’agriculture alimentaire et de ne pas utiliser ces technologies uniquement pour se donner bonne conscience.

Info : Un baril de pétrole (159 litres) raffiné donne environ 79,5 litres d’essence, 39,7 litres de fuel et 39,7 litres de carburants industriels. Un baril de pétrole (130 kg) représentait une énergie équivalente à celle de 209 kg de charbon.

Coûts caché des marées noires

Le 18 mars 1967, le supertanker Torrey Canyon s’échouait dans la Manche et déversait 119 000 tonnes de pétrole qui contaminèrent les côtes françaises et anglaises. C’est à cette occasion que l’expression “marée noire” fut utilisée pour la première fois. Les dégâts furent colossaux, non seulement à cause du pétrole répandu mais aussi à cause des détergents utilisés de façon inconsidérée. Il fut difficile de trouver un responsable dans l’imbroglio créé sciemment par l’industrie pétrolière : pétrolier sous pavillon du Liberia avec un équipage italien et un armateur américain, affrété pour le compte d’une cascade de compagnies pétrolières et dont le commanditaire était le britannique British Petroleum (BP). Bien entendu, aucune des grandes compagnies internationales impliquées dans le désastre du Torrey Canyon ne voulut prendre ses responsabilités. Le désastre du Torrey Canyon a suscité, sous l’impulsion de l’Organisation Maritime Internationale (OMI), la mise en place de réglementations maritimes internationales sur les pollutions, notamment celles engageant la responsabilité des opérateurs en cause. La convention internationale sur la responsabilité civile pour les dommages dus à la pollution par les hydrocarbures fut conclue en 1969. En 1971, le Fonds d’indemnisation pour les dommages dus à la Pollution par les hydrocarbures (Fipol) fut créé afin d’indemniser les victimes lorsque le propriétaire du bateau est défaillant.

Cependant, les pertes en matière de biodiversité restent difficiles à évaluer. Combien ont coûté les quelques 15 000 oiseaux tués par la marée noire ? Pourquoi pas 17 dollars ? C’est la somme attribuée lors de la marée noire du Canal de Santa Barbara (Californie) en 1969. En 1976, suite à la marée noire de la baie de Chesapeake, l’Etat américain fixa à 10 dollars le prix d’une mouette et à 200 dollars celui d’un cygne-trompette… Pourquoi pas ?

Heureusement, les lois ont continué d’évoluer en faveur de l’environnement, sous la pression d’une opinion publique scandalisée par les images répétées de marées noires (les oiseaux englués dans le mazout ont fortement participé, à leurs dépens, à cette prise de conscience). La Cour d’appel de Paris a introduit dans son arrêt de 2010 qui fait aujourd’hui jurisprudence, la notion de préjudice écologique, une atteinte au patrimoine naturel justifiant le versement de dommages et intérêts. En septembre 2012, après plus de 10 ans de procédures, le pétrolier Total fut enfin reconnu co-responsable de la catastrophe de l’Erika (11 décembre 1999 – 20 000 tonnes de fioul répandu au large du Finistère) et condamné à participer à la réparation des conséquences de la marée noire. Rappelons que le naufrage de l’Erika représente un coût global d’un peu plus de 500 millions €, ce qui revient cher de la tonne de fioul déversée : 25 000 € ! Ce n’est rien à côté de ce qu’a coûté à BP la catastrophe de la plateforme offshore Deepwater Horizon qui explosa dans Golfe du Mexique en avril 2010 (645 000 tonnes de pétrole déversés) : 55,3 milliards d’euros, soit plus de 85 000 € la tonne !

Lorsque le Torrey Canyon s’est échoué en 1967, nous ne savions pas combien de temps il fallait aux écosystèmes marins pour retrouver leur équilibre après une marée noire, ni quelle quantité de pétrole ils pouvaient supporter sans dégâts irrémédiables. Aujourd’hui, nous ne savons toujours pas combien de temps il faudra à l’océan pour se dépolluer, mais nous savons que certaines espèces pourraient bien ne jamais s’en remettre. Près de 30 ans après l’accident de l’Exxon Valdez en Alaska (1989), les orques subissent encore les effets de la marée noire. Nous ne connaissions pas bien les différences de comportement des différents types de littoraux. Les rochers exposés aux vagues semblaient s’épurer plus rapidement que les marais littoraux aux écosystèmes extrêmement fragiles qui servent de réserve de nourriture et de lieu de reproduction à de nombreuses espèces. En 1967, nous ne savions pas totalement expliquer les différences de comportement entre les espèces animales du littoral. On comprenait que les oiseaux plongeurs (cormorans, macareux, fous) fussent plus impactés que les goélands. Nous ne savions pas non plus expliquer pourquoi la marée noire de l’Amoco Cadiz a favorisé la multiplication des crevettes roses tandis que celle des crabes tourteaux était interrompue. Plus de 5 ans après la gigantesque marée noire de Deepwater Horizon, l’ensemble de l’écosystème du Golfe du Mexique ressent encore les effets de la marée noire, à l’exemple des grands dauphins dont la population continue de diminuer. Toutes les espèces marines ont été impactées, y compris les crevettes de Louisiane dont la pêche ne représente plus aujourd’hui que 1/6 des prises d’avant la marée noire. Bien entendu, après de telles catastrophes écologiques, les cartes sont redistribuées et les espèces les moins impactées par la modification de leur environnement se multiplient plus facilement que d’autres.

Les composés toxiques présents dans le pétrole rendent plus difficiles l’action des microorganismes qui pourront dégrader les hydrocarbures. Cette toxicité est souvent amplifiée par certains procédés de nettoyage des nappes, comme les dispersants censés mettre en suspension les particules de pétrole pour favoriser leur dégradation naturelle. Cependant, une étude américaine parue dans Environmental Pollution en février 2013 montre que l’association pétrole/dispersant peut conduire à une mortalité du zooplancton plus importante que le pétrole seul. C’est le cas avec le dispersant Corexit 9500A, préconisé par l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) lors de la catastrophe de Deepwater Horizon et dont la toxicité s’est avérée 52 fois supérieure à celle du pétrole ! A force de commettre autant d’erreur, nous devrions savoir que nous sommes ignorants dans pas mal de domaines… mais son arrogance confère à l’être humain une confiance exagérée en ses capacités.

Des substituts de pétrole plutôt sales

Le 15 juillet 1979, le Président des USA, Jimmy Carter, lançait sa proposition de programme de développement d’une industrie de combustibles de synthèse (à partir de minerais comme le charbon), avec comme objectif de produire à l’horizon 1990 2,5 millions de barils de pétrole par jour, soit 12,5% de la consommation intérieure. Il prenait comme référence l’Allemagne qui, pour contourner le blocus, avait produit ce type de combustible pendant la seconde guerre mondiale. De son côté, l’Afrique du Sud produisait 10 000 barils par jour, à partir du charbon extrait par des travailleurs noirs sous-payés (sinon la rentabilité n’aurait pas été suffisante). La production à partir du charbon était basée sur une gazéification suivie d’une liquéfaction. Ce procédé génère énormément de produits toxiques comme le 3,4-benzopyrène cancérigène, mais aussi du gaz carboniques, du dioxyde de souffre et des oxydes d’azote qui contribuent au réchauffement climatique.

A la fin des années 70, les Etats-Unis commençaient  à exploiter les schistes bitumineux par une technique basée sur la fracturation hydraulique des sols et sur la pyrolyse à 500°C en absence d’air pour liquéfier les hydrocarbures. Au cours des années 2000, profitant d’une forte augmentation des cours du pétrole brut, le schiste bitumineux est devenu très rentable et les USA n’ont pas hésité à se lancer dans leur exploitation massive. Selon l’United States Energy Information Administration, 2800 à 3100 milliards de barils de pétrole pourraient être produits à l’échelle planétaire à partir de schistes bitumineux (les réserves de pétrole brut sont actuellement estimées à 1700 milliards). Les procédés modernes d’extraction d’huile de schiste restent fortement dommageables pour l’environnement : pollution des eaux par des métaux lourds, érosion, émissions de gaz à effet de serre (4 à 5 fois plus de CO2 que le pétrole conventionnel.), consommation de gigantesques quantités d’eau (5 volumes d’eau par volume de pétrole)… Les fluides de fracturation hydraulique utilisés contiennent notamment toutes sortes de produits chimiques plus ou moins nocifs, voire toxiques pour l’environnement et la santé humaine : polyacrylamide, isopropanol, hypochlorite de sodium, méthanol, acide chlorhydrique. La chute des cours du pétrole depuis l’été 2014, conséquence logique de l’exploitation des schistes bitumineux, a entrainé une baisse significative de rendement économique de cette filière. Mais il est à parier que le lobby du pétrole ne renoncera pas à une telle manne et dès que les cours remonteront, la ruée vers le “pétrole sale” va reprendre de plus belle, au détriment de notre belle planète et de la santé de ses habitants. C’est  ce qui se produit depuis 2016.

Un sable bitumineux est un mélange de bitume (pétrole brut semi-solide), de sable, d’argile minérale et d’eau. Les principaux gisements sont concentrés sur l’Alberta (Canada) et le bassin du fleuve Orénoque (Venezuela). Le sable bitumineux contenant en moyenne 10-12 % de bitume, il est nécessaire de traiter deux tonnes de sables pour n’obtenir qu’un seul baril de bitume. Ainsi en 2012, pas moins de 112 millions de m3 de sables ont été nécessaires pour la production de 704 millions de barils de bitume brut au Canada. L’exploitation de mines à ciel ouvert de sables bitumineux nécessite de raser la forêt boréal et même si l’industrie minière affirme le contraire, il n’existe aucun cas de terrain restauré plus de trente ans après l’ouverture de la première mine en Alberta. Ce qui était prévisible quand on sait que les tourbières nécessitent plusieurs milliers d’années pour se former! Pour les sables enfouis plus profondément (>75 mètres) de la vapeur d’eau à haute pression (~ 300 °C – 110 bar) est injectée pour fluidifier le bitume. L’extraction du schiste bitumineux a un impact effroyable sur l’environnement : quantités phénoménales d’eau douce utilisées, pollution des eaux et des sols, destruction des fragiles écosystèmes boréals, génération d’énormes quantités de gaz à effet de serre (trois fois plus que pour l’exploitation du pétrole classique), dont le gaz carbonique et le méthane qui était piégé depuis des millénaires dans les tourbières.

Les cours du pétrole vont probablement atteindre des niveaux très élevés dans un délai de 10 ans, correspondant à ce qu’on appelle le “peak oil”, le moment où la production de pétrole commencera à décliner à cause de l’épuisement des réserves. Dès lors, il est à parier que tout sera fait pour exploiter la moindre goutte de pétrole, y compris le plus inaccessible et quel qu’en soit le coût écologique.

Suite de l’article dans le prochain post

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