Le coût caché d’un accident nucléaire

Le coût caché d’un accident nucléaire

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Coûts cachés – pages 236-238

Les accidents nucléaires se succèdent et sont de plus en plus graves. Ils sont presque toujours la conséquence d’incompétences humaines. A chaque catastrophe, les ingénieurs n’ont aucune solution conçue pour répondre dans l’urgence aux problèmes posés. Le prochain accident nucléaire risque de provoquer des dégâts inimaginables. Pourtant, selon un récent sondage d’OpinionWay, pour 62 % des personnes interrogées l’énergie nucléaire est un atout pour la France et ne doit donc pas être abandonnée.
 
 

Three Mile Island, ce n’est pas fini

Three Mile Iisland

Dès le début des années 70, les compagnies d’assurance américaines déclaraient qu’elles ne pouvaient faire aucun profit en assurant les centrales nucléaires. Le Congrès promulgua alors en 1975  la loi Anderson selon laquelle l’Etat américain s’assurait lui-même contre les accidents nucléaires, à hauteur de 560 millions de dollars.

Le 28 mars 1979, un incident mineur dans la centrale nucléaire de Three Mile Island (Pennsylvanie) allait déclencher la plus grave catastrophe nucléaire qu’ont connue les Etats-Unis, prouvant que la loi Anderson était encore loin du compte. L’accident, qui était simplement dû à la panne d’une pompe alimentant en eau le générateur de vapeur du réacteur n°2, obligea quelques 144 000 personnes vivant à proximité de la centrale d’abandonner leur domicile pendant les premiers jours, ce qui leur coûta près de 18,2 millions de dollars (salaires non perçus, frais d’hébergement…).  La décontamination et la remise en état du réacteur déficient avaient été estimées à l’époque à plus de 500 millions de dollars.

Ce n’était pas fini. Quelques mois après l’accident, 14 cabinets d’avocats représentant les personnes habitant dans un rayon de 40 km autour de la centrale de Three Mile Island engagèrent des poursuites judiciaires pour “négligence ou mauvaise gestion volontaire” contre la société d’électricité responsable (Metropolitan Edison). Ce fut le plus grand procès jamais engagé et les sommes réclamées atteignaient 560 millions de dollars.

Deux ans après l’accident, des médecins locaux constataient une augmentation du taux d’avortements, de fœtus anormaux et de morts nés, aussi bien chez l’homme que chez les animaux. La décontamination du réacteur n°2 se présentait comme un véritable casse-tête. Il fallait décontaminer près de 3 millions de litres d’eau riche en éléments radioactifs (Césium 134 et 137, Strontium 89 et 90…) d’une radioactivité totale de plus de  500 000 curies. Le pire était que le niveau d’eau montait tous les mois de 2,5 cm. Les quelques 57 000 m3 d’air à l’intérieur de l’enceinte étaient quant à eux contaminés par les gaz radioactifs (krypton 85) s’échappant des barres d’uranium mises à nues. Il fallait agir vite car les derniers tuyaux refroidissant encore le réacteur risquaient de céder, corrodés par le chlore, ce qui aurait entrainé à terme la fonte du cœur radioactif.

Il fallait faire vite mais il n’existait encore aucun procédé permettant de vider l’air contaminé du réacteur, ce qui devait occasionner 2 à 4 ans de délais supplémentaires.

Il fallait faire vite, mais 18 mois après l’accident rien n’avait été tenté ;

Il fallait faire vite et la seule solution qui fut retenue fut de libérer l’air contaminé dans l’atmosphère. On n’avait pas pris en compte le fait que le krypton 85, cinq fois plus lourd que l’air, allait rester au niveau du sol. Ce fut fait à partir du 29 juin 1980, soit près d’un an et demi après l’accident.

Il fallait faire vite mais on estimait en 1981 qu’il faudrait 3 à 10 ans pour construire les équipements nécessaires pour démonter le cœur du réacteur.

Après, on se retrouverait devant une montagne de matériaux radioactifs excessivement dangereux qu’il faudrait traiter et stocker pendant des centaines d’années, à condition de trouver une société disposée à prendre en charge ces travaux titanesques.

Finalement, les dépenses engendrées par l’accident de Three Mile Island, classé au niveau 5 de l’échelle internationale des événements nucléaires, s’avèreront être supérieures à 1 milliard de dollars, hors stockage des déchets radioactifs pour lequel aucune solution définitive n’existe.

Avant mars 1979, les experts du nucléaire déclaraient avec assurance avoir résolu les problèmes majeurs de sécurité des réacteurs. Ils disaient la même chose avant Tchernobyl, avant Fukushima… avant le prochain incident.

 

Tchernobyl, ce n’est pas fini

Tchernobyl

L’accident nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine, s’est produit le 26 avril 1986. L’accident a été classé au niveau 7 sur l’échelle internationale des événements nucléaires, le grade le plus élevé. Des opérateurs avaient malencontreusement désactivé les systèmes de sécurité lors d’un essai à faible puissance alors que le réacteur était instable. Les réactions nucléaires furent multipliées par cent en une fraction de seconde, ce qui provoqua l’explosion du cœur du réacteur.

Une trentaine de personnes, personnels de la centrale ou “liquidateurs”;  décédèrent dans les 4 mois suivant l’explosion des suites d’une irradiation aigüe. Les conséquences humaines de la catastrophe sont difficiles à évaluer mais les estimations sont de plusieurs milliers de morts parmi les liquidateurs et les résidents des zones le plus contaminées. Ce serait même beaucoup plus si on en croit une étude du Pr. Yuri Bandajevski publiée en 2011 selon laquelle la catastrophe et ses suites seront finalement responsables de 985 000 morts. Le nombre de cancers de la thyroïde a fortement augmenté chez les enfants du sud de la Biélorussie, essentiellement à cause des fortes concentrations d’iode radioactif.

Le nuage radioactif a touché, au cours des 10 jours qui ont suivi l’accident, une grande partie de l’Europe (sauf la France dont les frontières étaient, on le sait, imperméables aux radiations). Selon les Nations Unies, plus de 8 millions de personnes ont été exposées aux radiations à cause de “l’exposition résiduelle continue”. Les retombées radioactives ont entraîné la contamination des végétaux (plantes cultivées, herbe, forêts) sur les territoires contaminés.

135 000 personnes habitant dans un rayon de 30 kilomètres autour de Tchernobyl ont été évacuées, perdant pour la plupart tout ce qu’elles possédaient. L’accès à cette zone est encore aujourd’hui contrôlé.  Les quelques 50 000 habitants de la ville de Prypiat, à 2 km du réacteur accidenté, ont été totalement évacués 36 heures après l’accident… Ils ne sont jamais revenus.

Comme pour Three Mile Island, il fallait faire vite pour éviter le pire. Les autorités russes ont tout de même mis 30 heures pour réagir.

Comme pour Three Mile Island, personne ne possédait la technologie suffisante pour réparer et décontaminer le réacteur et il a fallu improviser. Un sarcophage fut construit à la hâte autour du réacteur, dans des conditions exceptionnellement difficiles et dangereuses pour les techniciens. Il fut terminé 7 mois après l’explosion mais montra rapidement des signes de faiblesses, notamment des fissures importantes laissant échapper de plus en plus de radioactivité. L’ensemble de la structure était de plus en plus instable et présentait un risque sérieux d’effondrement.

Il aura fallu attendre l’an 2000 pour que les activités de la centrale de Tchernobyl soient stoppées.

Aujourd’hui, une arche de confinement est en phase de construction pour limiter la radioactivité du réacteur n°4 dont le sarcophage se fissure inexorablement. Ce chantier pharaonique, attribué au consortium formé de Vinci et Bouygues, va au minimum coûter la bagatelle de 2 milliards d’euros. Commencés en 2010, les travaux pourraient s’achever en 2017. Pendant ce temps, le réacteur éventré, qui contiendrait encore 97% de ses éléments radioactifs, constitue toujours une menace pour la région.

 

Fukushima, ce n’est pas fini

Fukushima

L’accident de Fukushima-Daiichi (11 mars 2011), lui aussi classé au niveau 7 sur l’échelle internationale des événements nucléaires, a été la conséquence d’un gigantesque tsunami qui a causé l’arrêt des systèmes de refroidissement de secours de trois réacteurs nucléaires ainsi que ceux des piscines de désactivation des combustibles irradiés. L’accident aurait peut-être pu être évité, ou du moins minimisé, sans une succession d’erreurs humaines (ce qui semble être une constante dans ce genre de catastrophe). Le défaut de refroidissement des réacteurs a provoqué la fusion des cœurs d’au moins deux réacteurs nucléaires et d’importants rejets radioactifs.

Comme pour Tchernobyl, les autorités ont d’abord choisi de cacher certaines informations. Le PDG de la compagnie électrique Tepco, sous la pression du bureau du premier Ministre du Japon, a ordonné à ses employés de ne pas utiliser l’expression “fusion du cœur du réacteur” pour décrire la situation sur le site de Fukushima.

Le ministère de la Santé japonais estime que 1 700 cancers mortels seraient déjà directement liés à la catastrophe nucléaire et que des milliers d’autres cas pourraient s’ajouter dans les années à venir, bien que la relation causale soit toujours difficile à démontrer.

La centrale nucléaire de Fukushima contenait dix fois plus de de matières nucléaires que Tchernobyl (1760 tonnes contre 180 tonnes), ce qui n’a pas empêché le gouvernement japonais d’autoriser l’évacuation de ses réservoirs dans les eaux du Pacifique. En 2016, la contamination de l’eau de mer jusqu’à 30 kilomètres de Fukushima est restée à un niveau relativement élevé, à cause des rejets des installations accidentées, du lessivage des sols contaminés et de la remise en suspension des sédiments radioactifs (source : Institut de Radioprotection et de Sureté Nucléaire).

Le site de Fukushima pourrait quant à lui nécessiter 40 ans pour être nettoyé de ses déchets nucléaires, selon un article du Wall Street Journal.

Après l’accident de Fukushima, le gouvernement a pris la décision d’arrêter progressivement tous les réacteurs (le Japon en comptait 54 avant la catastrophe). Le redémarrage des réacteurs a eu lieu à partir de 2015, sur la base de normes de sécurité beaucoup plus sévères…en théorie.

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