Le courageux Juge d’Otrante

Le courageux Juge d’Otrante

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les lois humaines et la nature – pages 475-476

Naufrage du Levoli Sun (photo Marine Nationale)

Le 14 juillet 1974, le cargo yougoslave Cavtat entra en collision avec un le bananier panaméen Lady Rita, à 7 km au large d’Otrante, en Mer Adriatique, et sombra par 95 mètres de fond. Le juge Alberto Maritati qui fut chargé de cette affaire appris que la cargaison du cargo était composée de 900 barils (270 tonnes) de tétraéthyle et tétraméthyle de plomb, composés chimiques extrêmement toxiques, non seulement pour la faune et la flore marine, mais aussi pour l’homme. Certains barils avaient été abîmés lors de l’accident et l’eau de mer allait finir par corroder les autres, permettant au poison de se répandre dans les eaux. Le juge ordonna le balisage des lieux de l’accident et interdit la pêche à proximité, ce qui porta préjudice aux pêcheurs. Pendant deux ans et demi, il fit le siège des Ministères italiens concernés pour les obliger à prendre des mesures permettant de repêcher les barils mortels. Il fit un battage médiatique pour alerter la presse et l’opinion publique de la présence d’une véritable bombe à retardement au fond de l’Adriatique. Cette publicité eut un effet catastrophique sur le tourisme, principale ressource économique d’Otrante. Le gouvernement yougoslave déclara qu’il était moins risqué de laisser les barils sur place que de les transporter, ce qui apporta au juge Maritari la preuve officielle de la toxicité des composés organiques de plomb. A printemps 1976, véritable précédent judiciaire, il entama alors une procédure légale contre le capitaine du Cavtat et mit l’épave yougoslave sous séquestre. Le gouvernement italien, enfin convaincu de la toxicité de la cargaison, saisit alors l’OTAN de l’affaire. Las d’attendre une éventuelle prise de décision des autorités, Maritati ordonna en juin 1977 à la société privée Saipem de commencer les travaux de récupération. Cette dernière dura une dizaine de mois et coûta près de 50 millions de francs. 250 tonnes de composés organiques de plomb purent être récupérées et 20 tonnes contaminèrent les eaux de l’Adriatique.  Le “petit juge” persévérant et courageux avait réussi à bousculer l’inertie des gouvernements italiens et yougoslave… Par la suite, des études scientifiques italiennes semblent avoir démontré que les produits chimiques transportés par la Cavtat ne menaçaient pas vraiment les écosystèmes marins, ce qui ne retire rien à leur toxicité chez l’homme.

D’autres naufrages impliquant des cargaisons de produits chimiques toxiques ont eu lieu depuis le début des années 80. L’un de ceux ayant le plus fait parlé de lui a été celui du chimiquier (navire-citerne) italien Levoli Sun qui a sombré le 31 octobre 2000 au large du Cap de la Hague. Le Levoli Sun transportait alors 6000 tonnes de produits toxiques et explosifs (4000 tonnes de styrène, 1 000 tonnes de méthyle-éthyle-cétone et 1 000 tonnes de d’alcool isopropylique). Tout avait pourtant été tenté pour remorquer vers un port Normand (Cherbourg ou Le Havre) ce navire en perdition à la suite d’une importante voie d’eau. Il fallait absolument éviter une nouvelle catastrophe écologique, dix mois seulement après celle de l’Erika. Le chimiquier a coulé par 70 mètres de fond, alors qu’il était remorqué par l’Abeille Flandre. Le délicat pompage des produits chimiques a duré jusqu’en mai 2001 et a permis d’éviter une importante pollution des eaux. C’est en tout cas cette absence d’impact environnemental significatif qui a conduit à une ordonnance de non-lieu la Juge française chargée de l’affaire.

Le transport maritime est une solution bien pratique pour transporter sur de longues distances de très grandes quantités de marchandises, en particulier des produits chimiques. La Convention Internationale pour la Prévention de la Pollution par les Navires (MARPOL), entrée en vigueur en 1983, est la principale convention internationale traitant de la prévention de la pollution du milieu marin, que les causes soient liées à l’exploitation ou à des accidents. Pour pouvoir intervenir efficacement face à une pollution marine, il est indispensable d’identifier rapidement les risques inhérents au transport de produits chimiques. C’est pour répondre à ce besoin que la notion de Substance Nocive et Potentiellement Dangereuse (SNPD ou HNS : Hazardous and Noxious Substances). Est considérée comme SNPD toute substance autre qu’un hydrocarbure qui, si elle est introduite dans le milieu marin, risque de mettre en danger la santé de l’homme, de nuire aux ressources biologiques marines, à la faune et à la flore, de porter atteinte à l’agrément des sites ou de gêner toute autre utilisation légitime de la mer.

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