Le cocktail de la Nouvelle-Orléans

Le cocktail de la Nouvelle-Orléans

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Boire, manger, respirer – pages 509-510

A la fin des années 70, la pollution du Mississippi était devenue problématique et ne cessait de s’aggraver. La Nouvelle-Orléans était la dernière grande ville en aval du fleuve de 6000 km (Missouri inclus) qui s’était chargé des effluents des nombreuses fermes, usines chimiques, raffineries, stations d’épuration et autres papeteries bordant ses rives : pesticides, engrais, humus, métaux lourds, produits chimiques… L’eau de la Nouvelle-Orléans avait depuis longtemps un goût désagréable, voire carrément nauséabonde. En 1967, la vente de poisson pêché dans les environs de la ville fut même interdite et en 1972, la Federal Water Pollution Control Administration (FWPCA) identifia dans l’eau pas moins de 46 composés organiques synthétiques, dont au moins 3 étaient cancérogènes. L’Environnement Protection Agency (EPA) estima que l’eau “potable” du Mississippi était dangereuse en particulier pour les personnes fragiles (malades, enfants, personnes âgées). En 1974 le Dr Robert Harris de l’Environnement Defense Fund (EDF) démontra le lien entre le nombre élevé de cancers dans la ville (+32% par rapport à la moyenne nationale) et la qualité de l’eau. Au cours des années 70, ces résultats furent corroborés par d’autres études qui mirent en évidence au total près de 900 polluants chimiques. En 1970, une usine chimique de Bâton-Rouge rejeta près de  1,8 tonne de plomb dans le Mississippi en un seul jour et c’est sous la pression de l’EPA qu’elle accepta de limiter ses rejets quotidiens à 150 kg. Outre les métaux lourds comme le zinc, le chrome et le plomb, le fleuve contenait des quantités alarmantes de produits organiques cancérigènes tels que benzène, tétrachlorure de carbone, éther dichloroéthyle, éthylbenzène, diméthylsulfoxyde… La municipalité ne pris guère de mesure pour la sécurité des citoyens, allant même jusqu’à réfuter les études scientifiques.

Certaines des substances chimiques retrouvées dans les eaux du Mississippi étaient générées par l’usine de traitement des eaux de la ville. Le chlore, ajouté comme désinfectant, réagissait avec d’autres substances chimiques pour former des trihalométhanes comme le chloroforme. La ville ne maîtrisait pas du tout la qualité de ses eaux. En 1979, l’EPA préconisa de réduire les quantités de chlore utilisées et d’installer des filtres à charbon actif dans les stations d’épuration. La Nouvelle-Orléans n’était sans doute pas la seule aux Etats-Unis à distribuer ainsi de l’eau néfaste pour la santé de ses habitants. Les pouvoirs de l’EPA étaient limités et il n’y avait pas encore de réglementation pour contrôler la mise en place par les industriels d’installations efficaces de traitement des eaux usées. A la Nouvelle-Orléans, consommer des boissons alcoolisées était devenue moins dangereux que boire de l’eau du robinet…

Eutrophisation

Dénommé par les scientifiques et les écologistes “l’écosystème côtier le plus pollué du monde”, Le fleuve Mississippi est encore aujourd’hui l’un des plus sales des Etats-Unis et même de la planète (les fleuves les plus pollués au monde sont le Citarum en Indonésie, le Gange en Inde, le Fleuve Jaune en Chine). Le Mississippi est un véritable cloaque toxique charriant en 2010 plus de 5800 tonnes de produits chimiques tels que nitrates, arsenic, benzène et mercure. Seul l’Ohio, avec 14500 tonnes est plus pollué.   Ces substances contaminent l’eau et s’accumulent dans les poissons consommés par les riverains. En 1969, le Cuhyahoga, un fleuve américain, était tellement contaminé en substances chimiques qu’il a pris feu pendant 24 minutes. Cet évènement spectaculaire participa à la prise de conscience écologique aux États-Unis, et entraîna de nombreuses lois de protection de l’environnement dans les années 70, dont le Clean Water Act (1972).  Ce système mis en place par le Congrès américain pour protéger les cours d’eau du pays (les rendre aptes à la nage, à la pêche et à la consommation d’eau) reste souvent malheureusement inefficace pour prévenir la pollution.

L’agriculture industrielle est la principale cause de pollution du Mississippi, en libérant dans les eaux d’importantes quantités de pesticides et d’engrais, mais aussi de nutriments organiques (excréments animaux, humus) responsables de phénomènes d’eutrophication. L’eutrophisation favorise l’explosion de la croissance des algues qui, en s’accumulant, privent les autres organismes vivants d’oxygène et de lumière. Les algues finissent par mourir et leur décomposition microbienne prive encore plus d’oxygène les autres organismes vivants. La pollution accumulée par le Mississippi et ses affluents finit par être déversée dans le Golfe du Mexique, avec comme conséquence la création de  la zone maritime  morte (dead zone)  la plus vaste du monde (23.000 kilomètres carrés). Le réchauffement climatique ne peut faire qu’empirer le phénomène, à cause d’un ralentissement du débit, et donc du renouvellement des eaux. A noter qu’on compte environ 400 “zones mortes” dans le monde.

Si le Clean Water Act s’avère plutôt efficace pour lutter contre la pollution émise d’un endroit déterminé, comme une usine ; il l’est beaucoup moins lorsque la pollution est diffuse, comme c’est le cas avec l’agriculture.

 

 

 

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