Le champ de bataille liquide

Le champ de bataille liquide

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les chiens de la guerre – pages 447-450

 

Après la Seconde Guerre Mondiale, les flottes militaires ont pris de plus en plus d’importance, en particulier les sous-marins atomiques stratégiques dont la puissance de feu constituait la principale dissuasion entre les deux blocs qui s’opposaient pendant la Guerre Froide. En cas de conflit nucléaire mondial, la mort aurait probablement surgi du fond des océans. Les sous-marins américains étaient capables de se dissimuler pendant de longues périodes, avant de tirer des missiles Trident (deux cent ogives, portée de 7500 kilomètres, précision de moins de 500 mètres). Il aurait suffi de seulement un ou deux Tridents pour détruire toutes les grandes villes soviétiques. Moscou disposait d’engins plus ou moins équivalents. C’était l’arme absolue et les grandes puissances n’hésitaient pas à dépenser des fortunes astronomiques pour renforcer leur flotte sous-marine. Si en 1960, les sous-marins atomiques stratégiques ne représentaient que 1,8% des stockas navals mondiaux, le taux était grimpé à 28,2% en 1976. Les Etats-Unis en possédaient 41, la France et l’Angleterre 4 et l’URSS 72.

De nouvelles technologies ont alors été développée pour tenter de traquer et détruire les sous-marins atomiques stratégiques (Anti-Submarine Warfare). Des avions et des hélicoptères équipés de moyens de détection électronique de plus en plus perfectionnés patrouillaient régulièrement à la recherche de sous-marins ennemis. Ils étaient secondés dans leur mission par des sous-marins “chasseurs-tueurs” équipés de missiles autoguidés et par des navires lanceurs de grenades nucléaires. Pour parer à ces attaques, les sous-marins devenaient toujours plus furtifs.

Les sous-marins nucléaires faisaient courir un risque non négligeable de pollution des océans en cas de naufrage ou de destruction. En 1979, au moins six de ces sous-marins avaient été perdus : 2 américains avaient coulés dans l’Atlantique (le Thresher en 1963 et le Scorpion en 1968) et 4 soviétiques dans l’Atlantique, la Méditerranée et la Pacifique (entre 1968 et 1971). Les éléments radioactifs libérés (strontium 90, césium 137, plutonium) lors de tels accidents sont absorbés par les organismes aquatiques et remontent la chaîne alimentaire.

Carcasses de sous-marins nucléaires russes à Mourmansk.

Aujourd’hui, même si la Guerre Froide est loin derrière nous, les États ont bien compris que les navires de surface sont devenus particulièrement vulnérables face aux missiles et radars de plus en plus sophistiqués. Ceux qui en ont les moyens investissent donc lourdement dans le développement de leur flotte de sous-marins stratégiques lanceurs d’engins, capables de s’approcher au plus près de leurs adversaires avant de les frapper. Ces sous-marins augmentent considérablement la distorsion de concurrence militaire entre les grandes puissances et les autres pays. En 2011, la coalition internationale contre le colonel Kadhafi a beaucoup bénéficié du tir des 90 missiles Tomahawk par le sous-marin américain USS Floride qui ont annihilé les défenses anti-aériennes libyennes.

Les rares pays qui disposent de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) sont les États-Unis (14), la Russie (14), la France (4), le Royaume-Uni (4), la Chine (4) et l’Inde (1). Les Etats-Unis, qui ont vu leur flotte se réduire de moitié depuis les années 80, ont lancé un vaste programme de construction de 2 sous-marins par an (classe Virginia) jusqu’en 2025. Moscou s’est doté de nouveaux sous-marins d’attaque polyvalents ultra sophistiqués, avec des capacités de combat comparables à celles des SeaWolf et Virginia américains. Issu du projet 885, le “Kazan” est sorti des chantiers de l’usine Sevmash (Severodvinsk) en mars 2017 et aurait coûté près de 3,3 milliards d’euros. Il est capable de tirer toutes sortes de missiles, dont les fameux missiles de croisière longue portée Kalibr (2 500 km) qui ont été utilisés pour la première fois contre Daech pendant la campagne syrienne. La flotte russe devrait se voir dotée de six à huit sous-marins de la même classe d’ici 2020.

Depuis la fin des années 70, le nombre de sous-marins nucléaires qui ont coulés au milieu de l’océan a augmenté. Les Soviétiques-Russes ont perdu un sous-marin à l’est des Bermudes dans l’Atlantique Nord (1986) et deux autres dans la mer de Barents (2000 et 2003). Mais ce n’est pas le plus grave. Sur les 192 sous-marins soviétiques désarmés, 71 unités attendent toujours leur démantèlement (données 2013). Ils contiendraient 30 fois la quantité de combustible nucléaire du réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl lorsqu’il a explosé en 1986. Moscou a accumulé, au cours des dernières décennies,  ses épaves de sous-marins nucléaires dans la baie d’Andreyeva, près de Mourmansk, sur la mer de Barents. Depuis cette année, la Russie a entrepris une vaste opération de dépollution du site et la situation environnementale de Mourmansk devrait s’améliorer. Le programme de décontamination, qui doit s’étaler sur de longues années, est financé par la Russie avec l’aide de la BERD (la Banque européenne pour la reconstruction et le développement). Le coût de l’opération a été estimé à 260 millions d’euros. Il restera encore à résoudre le problème des sous-marins nucléaires russes abandonnés dans les eaux du Pacifique et de l’Arctique (une vingtaine de réacteurs de sous-marins nucléaires y auraient été immergés depuis 1965, au Nord de la Sibérie orientale). Sous l’action du sel et de la pression, ces épaves finiront par céder et par libérert leurs composés radioactifs. Il faudra une fois de plus espérer que la résilience de la vie océanique sera suffisante pour affronter cette nouvelle pollution.

 

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