Le barrage de Tellico

Le barrage de Tellico

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les lois humaines et la nature – pages 482-483

Barrage de Tellico

Le barrage de Tellico, sur la Little Tennessee River, faisait partie d’un projet de construction de 69 retenues élaboré dans les années 30 pour fournir de l’électricité dans l’Est du Tennessee. Le projet concernait la dernière rivière de la région encore relativement libre et attirait pour cela de nombreux touristes. Les travaux, administrés par la Tennessee Valley Authority (TVA), commencèrent en 1967. 5000 hectares de terres cultivables devaient être immergés et 15000 autres condamnés. Deux cent familles d’agriculteurs devaient être expulsées. 14 villages indiens d’une grande valeur historique devaient être inondés, dont Tennasse, Capitale du peuple Cherokee jusqu’en 1725.

Le barrage de Tellico devait permettre d’augmenter le débit d’un barrage en aval pour générer 22,8 mégawatts supplémentaires, soit moins de 0,1% de la puissance produite par TVA. Le projet devait coûter près de 150 millions de dollars, dont 5 millions alloués à la construction du barrage  et le reste à l’achat des terrains et aux infrastructures routières.Une étude démontra que la construction du barrage de Tellico détruirait plus d’emplois qu’elle n’en créerait. En 1970, des groupes de citoyens déposèrent une série de plaintes contre la TVA, l’accusant d’avoir négligé les études préalables sur les conséquences écologiques du projet. Cela n’empêcha pas la construction du barrage de se poursuivre.

En aout 1973, le professeur David Etnier, ichthyologue à l’Université du Tennessee, découvrit une nouvelle espèce de poisson dans la Little Tennessee River, une petite perche de 8 centimètres qu’il appela Percina tanasi, connu aussi sous le nom vernaculaire de “gobeur de limaces”. Cette espèce endémique de la Little Tennessee River fut placée en 1976 sur la liste des espèces en danger d’extinction, ce qui apporta aux opposants au barrage un nouvel argument légal. Zygmunt Plater, avocat bénévole, déposa une plainte en vertu de la loi américaine selon laquelle aucun projet ne pouvait éliminer une espèce. Dans l’attente d’un jugement, la TVA accéléra les travaux de défrichage, y compris sur les sites sacrés des Indiens Cherokee.

Z. Plater et les opposants au barrage de Tellico gagnèrent un premier procès devant la Cour Suprême des Etats-Unis. Le Congrès amenda la Loi de Protection des Espèces en Danger et créa un Comité spécial de 7 membres chargé de résoudre les “cas insolubles” chaque fois qu’un projet de construction menacerait de disparition une espèce. Le Comité jugea à l’unanimité la non-pertinence économique du barrage. Tout allait bien pour le gobeur de limaces, jusqu’à ce que le sénateur du Tennessee, Howard Baker, et un candidat aux élections présidentielles, le Député John Duncan, firent passer durant l’été 1979 un amendement au projet de budget des travaux publics, exemptant le barrage de Tellico de la Loi de Protection des Espèces en danger. John Carter, qui s’était pourtant prononcé contre le projet, ratifia l’amendement, en échange de l’obtention des votes du Congrès pour deux autres affaires : le traité du Canal de Panama et la création d’un Ministère de l’Education. Le petit gobeur de limace n’avait plus aucune chance de s’en sortir. Des politiciens de la région, très liés à des spéculateurs influents qui avaient acheté des terrains dans le périmètre de la zone du futur barrage, espéraient voir fructifier leurs investissements s’ils parvenaient à attirer des industriels dans la région.

En novembre 1979, la TVA ferma les vannes du barrage de Tellico, retenant l’eau de la Little Tennessee River sur 53 kilomètres et créant un nouveau lac de 15 mètres de profondeur. Le petit poisson fut transposé hors de son habitat, dans une rivière voisine, Hiwassee River, polluée par les rejets acides d’une usine en amont. La réintroduction du “gobeur de limaces” a bien fonctionné. Depuis 1990, il est simplement classé comme espèce vulnérable sur la liste de l’IUCN.

Cette histoire a montré que, même en ayant contre lui la loi et le bon sens économiques, un projet pouvait aboutir dès lors que les lobbies politico-financiers y étaient favorables…

Percina tanasi

Si aux Etats-Unis des espèces animales peuvent être défendues lorsqu’un projet de construction menace directement leur survie, ce n’est peut-être pas le cas au Brésil. Il y a actuellement près de 140 barrages hydrauliques, en fonctionnement ou en cours de construction, sur l’Amazone et ses affluents. Les autorités projettent d’en construire plus de 400 autres. L’idée de construire toutes ces centrales de production d’énergie renouvelable pourrait sembler à première vue intéressante pour l’environnement. Or, selon une étude publiée par la réputée revue Nature en juin 2017, les impacts d’un tel développement sur la biodiversité seraient dévastateurs. Ainsi, les “méga-barrages” de Santo Antoñio et de Jirau installé en 2013 sur le rio Madeira, en piégeant les sédiments en amont de l’Amazone, met en péril l’équilibre de la région en aval. Des milliers d’espèces de poissons, d’oiseaux et d’arbres endémiques pourraient être affectés par la construction des quelques 150 barrages prévus sur les rio Marañón et rio Ucayali. L’étude d’impact environnemental doit être réalisée selon une approche systémique et non pas en analysant individuellement chaque cas de barrage. Les millions de tonnes de sédiments charriés par l’Amazone vers la côte atlantique sont essentielles à la stabilité de “la plus grande mangrove d’Amérique du Sud”. Rappelons que la mangrove joue un rôle écologique fondamental : refuge pour de nombreuses espèces, protection des côtes contre l’érosion, filtration des sédiments protégeant les récifs coralliens… (lire articles “Il y a beaucoup à sauver : L’Amazonie“, “Hetch Hetchy“)

Les projets de construction menaçant la survie d’espèces animales ne manquent pas. L’un des plus médiatisé aujourd’hui est le mur de D. Trump, à la frontière entre Mexique et Etats-Unis. Ce mur de 3 000 km de long, s’il devait être réellement construit, pourrait affecter négativement des centaines d’espèces animales, dont certaines seraient menacées d’extinction, comme le loup gris du Mexique (Canis lupus baileyi), le jaguarondi (Puma yagouaroundi), le jaguar (Panthera onca), la pygargue à tête blanche (Haliaeetus leucocephalus), le crapaud Arroyo (Bufo californicus), ou la grenouille à pattes rouges de Californie (Rana draytonii), qui traversent régulièrement la frontière. Plus de 110 espèces seraient plus ou moins directement affectées par le mur, selon un rapport du US Fish and Wildlife Service.

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2 Comments:

  1. Merci pour cet article.
    J ai appris ce qu’etait un “ichthyologue”.
    Peux tu m’expliquer pourquoi les animaux qui doivent “passer” la frontière sont menacés ?

    • You’re welcome !
      Certaines populations animales seraient menacées à cause du fractionnement de leur habitat qui isolerait des groupes et favoriserait la consanguinité (les pandas ont le même problème en Chine). D’autres ne pourraient plus se rendre sur les zones de reproduction ou d’alimentation. Les écosystèmes mettent beaucoup de temps à se mettre en place et il n’est jamais bon de les bouleverser.

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