Le barrage d’Assouan

Barrage d'Assouan

Barrage d’Assouan

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Leçons non apprises, effets pervers – pages 163-166

 

Selon la formule d’Hérodote, “l’Égypte est un don du Nil”. Ce sont en effet les crues fertilisantes du Nil qui ont permis à la grande civilisation de l’Égypte antique de se développer. Depuis cette époque, les hommes ont cherché à maîtriser ce grand fleuve pour limiter les effets catastrophiques des inondations et des périodes de sécheresse. Déjà, Imhotep, l’architecte des pyramides, avait fait construire des canaux pour régulariser le débit du fleuve.

Bien plus tard, en 1902, un premier barrage fut construit à Assouan. Il ne permit pas de juguler la terrible crue de 1938 qui endommagea gravement les systèmes d’irrigation et il fut décidé de construire en amont un deuxième barrage plus important : le haut-barrage d’Assouan.

Les travaux, retardés pour des questions de querelles politiques entre l’Égypte, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, ne commencèrent qu’en 1960, grâce à l’aide de l’Union Soviétique et aux revenus engendrés par la nationalisation du Canal de Suez par le Président égyptien Nasser (1956). Le barrage de  3,6 km de long à la base et 111 m de haut fut opérationnel en 1968. Il créa derrière lui le Lac Nasser (5 000 km2) et près de 100 000 personnes vivant sur le site du nouveau lac, principalement des nubiens, durent être déplacées.

Dans les années 60, l’UNESCO entreprit de sauver de l’inondation des sites archéologiques situés sur la zone du futur lac artificiel. Ce fut le cas des fabuleux temples d’Abou Simbel, construits sous le règne du pharaon Ramsès II, qui furent déplacés en lieu sûr, pierre par pierre. Mais des dizaines de vestiges du patrimoine mondial furent définitivement perdus pour l’Histoire.

Il n’y eu plus jamais d’inondation et les terres agricoles purent être irriguées en permanence. Environ 1 million d’hectares de terres agricoles furent ainsi gagnés sur le désert (mais 242 000 ha avaient déjà été perdus en 1981 à cause de l’urbanisation) et il fut possible d’obtenir 3 récoltes annuelles au lieu d’une seule auparavant. En 1981, l’agriculture qui faisait travailler 47% de la population active égyptienne, représentait 30% du PNB et 80% des exportations. Le barrage d’Assouan fournissait aussi l’énergie électrique (2,1 millions de KW/an) nécessaire à une partie de la population du Caire et à une industrie toujours plus importante.

Revers de la médaille, le barrage d’Assouan causa aussi de graves problèmes écologiques. Tout d’abord les limons fertiles ne furent plus déversés, comme ils l’étaient depuis des milliers d’années, dans la Méditerranée, ce qui déséquilibra complètement les écosystèmes marins du delta du Nil. Le plancton, les crevettes, les poissons furent d’un coup privés d’une source majeure de matières organiques nutritives et leur population diminua rapidement. C’est ainsi que l’industrie égyptienne de la sardine avait presque totalement disparu au début des années 80, alors qu’elle fournissait 1 800 tonnes de poissons par an. Le delta du Nil qui fut pendant longtemps l’un des endroits les plus fertiles au monde commença à être rongé par les courants marins.

Les limons, retenus dans le Lac Nasser, ne furent plus disponibles en quantités suffisantes pour assurer les différentes récoltes annuelles en aval et les agriculteurs eurent de plus en plus recours à des engrais chimiques. Par manque de dépôt de limon, on assista aussi à une érosion des rives du Nil qui mit tant à mal les infrastructures, comme les ponts ou les barrages de retenue, qu’on fut obligé de construire le Canal de Tuska pour dévier une partie du flux. Effet pervers, près de 500 000 hectares de terres saturées en eau par manque de systèmes d’écoulement devinrent incultivables. Désormais, les crues du Nil ne permettaient plus d’évacuer les polluants organiques qui se sont alors accumulés dans les eaux stagnantes du lac Nasser, entrainant la prolifération d’algues et d’herbes favorables à la propagation de parasites comme les schistosomes (responsables de la bilharziose). On ne pouvait même plus compter sur les périodes de sécheresse pour éradiquer ce fléau.

Aujourd’hui, les nubiens réclament des compensations pour les dommages engendrés par un véritable génocide culturel qui a fait disparaître les vestiges de leur glorieuse civilisation au fond du Lac Nasser.

Aujourd’hui, l’agriculture en Égypte ne représente plus que 11% du PIB* et un tiers de la population travaille encore dans ce secteur.

Aujourd’hui, l’eau du Nil est de plus en plus sollicitée pour les projets d’irrigation, à tel point que peu d’eau atteint désormais la mer, ce qui pose de graves problèmes écologiques (sans compter l’évaporation gigantesque des eaux stagnantes du Lac Nasser). Des projets de grande envergure pour l’irrigation et l’hydro-électricité sont en cours le long du Nil, augmentant encore la demande en eau et les tensions entre l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan. L’Arabie Saoudite, la Corée du Sud, la Chine et l’Inde louent des terres le long du Nil pour la production de blé, de riz et de maïs. Bien entendu ni l’argent des loyers, ni les denrées produites, ne sont destinés aux soudanais ou aux éthiopiens.

Le pays dont la civilisation s’est construite grâce aux eaux du Nil est aujourd’hui classée en zone sensible de stress hydrique. Après 35 ans de mises en garde, il serait bon que les pays du Nil prennent enfin la sage décision de  passer à des cultures moins intensives en eau (donc pas de coton) et d’adopter des technologies d’irrigation plus efficaces. Mais les occidentaux sont bien mal placés pour s’arroger le droit de demander à des pays qui comptent parmi le plus pauvres de la planète de renoncer aux “bienfaits” de la technologie moderne.

 

* Note : Pour passer du PIB au PNB, il faut ajouter les revenus entrant sur le territoire national au cours de l’année et soustraire les revenus qui en sortent.

 

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