L’aquaculture

L’aquaculture

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Boire, manger, respirer – pages 507-509

 

 

A la fin des années 70, avec l’aide de gigantesques bateaux-usines à long rayon d’action et de techniques élaborées de détection des bancs, la pêche commerciale approchait, voire dépassait les limites naturelles de renouvellement des stocks de poissons (lire articles “La pêche maritime en péril”, “Pêcheurs en colère : Où sont passés les harengs ?”). La pêche, tout comme la chasse et la cueillette avaient été remplacés par l’élevage et l’agriculture, devait laisser progressivement la place aux fermes marines.

L’élevage de poissons est une pratique très ancienne. Dès l’antiquité, les Grecs, les Romains et les Japonais élevaient déjà des huitres. L’élevage de carpes était pratiqué en Chine 2500 ans avant J.C. et les Gunditjmara de la région de Victoria en Australie auraient même élevé des anguilles dès 6000 ans av. J.C.  L’aquaculture ne s’est pas développée au même rythme que l’élevage, sans doute à cause d’un  niveau d’exigences techniques plus élevé. En effet, maîtriser les conditions de salinité, de température, de filtration, de nutrition, de reproduction, de lutte contre les maladies est loin d’être évident. Il faut attendre les années 70 pour que l’aquaculture se développe enfin. En 1976, elle produisait 6 millions de tonnes de poissons et coquillages, soit dix fois plus qu’en 1965. Elle était surtout pratiquée dans les pays asiatiques, où le poisson constitue traditionnellement la principale source de protéines. En Chine, 40% du poisson était issu de l’aquaculture, 38% en Inde, 22% en Indonésie, 13% au Japon. La production de la Chine dépassait celle du reste du monde. C’était une aquaculture artisanale, pratiquée dans des étangs dans lesquels des écosystèmes équilibrés étaient créés par la cohabitation de différentes espèces. Les déchets des uns servaient de nourriture aux autres. Les excréments des poissons alimentaient les algues qui servaient à leur tour de nourriture aux herbivores. Ces procédés séculaires, à la fois économiques et efficaces, permettaient d’obtenir des rendements pouvant aller jusqu’à 10 tonnes de poissons à l’hectare !

Aux Etats-Unis, l’intérêt pour l’aquaculture était grandissant. 99% des truites arc-en-ciel consommées étaient élevées dans des bassins artificiels, dans des conditions permettant d’atteindre des taux de croissance six à dix fois plus élevés qu’à l’état sauvage. Les aquaculteurs américains n’avaient pas encore bien compris toutes les subtilités de l’aquaculture asiatique. Les rendements des élevages de poissons-chats, en forte expansion, étaient deux fois plus faibles que ceux obtenus avec les carpes en Asie. Nourrir des poissons carnivores demande en effet des dépenses plus importantes que dans des étangs asiatiques autorégulés. De plus, le manque de connaissances des écosystèmes aquatiques entrainait souvent une prolifération des maladies, ce qui nécessitait l’usage massif de pesticides. Le parallèle avec l’agriculture intensive parait évident.

L’aquaculture marine, plus difficile à maîtriser, n’était encore que très peu développée. La plupart des espèces consommées étaient migratrices et se prêtaient difficilement à l’élevage en zone confinée. Les élevages surpeuplés étaient propices aux maladies (on répertoriait une cinquantaine de parasites du saumon). L’alimentation devait être adaptée aux différents stades de croissance des animaux et s’avérait souvent très coûteuse. L’aquaculture marine se développait néanmoins, généralement dans des zones peu profondes telles que certains marais tropicaux où les jeunes de nombreuses espèces océaniques passent une partie de leur cycle de vie. Les aquaculteurs obstruaient alors l’entrée de ces zones pour y piéger des espèces comme le mulet ou l’anguille. Cette pratique provoquait la destruction des écosystèmes des zones côtières humides, riches en nurseries indispensables pour le maintien des stocks de poissons. Ce n’était d’ailleurs pas de l’aquaculture, plutôt un massacre organisé de la biodiversité marine.

La plupart des recherches dans le domaine de l’aquaculture portaient sur des espèces à forte valeur commerciale : homards, crevettes, saumons, bars, daurades, huîtres… On savait comment nourrir les homards et les crevettes à peu de frais. On savait aussi comment obtenir des crevettes de taille commerciale en seulement 90 jours. On ne savait pas encore comment reproduire cette espèce en captivité et il fallait encore se contenter de capturer des femelles porteuses d’œufs et élever les larves en nurserie, ce qui s’avérait coûteux. Dans les cas des moules et des huîtres, les techniques étaient connues et améliorées depuis longtemps. Des résultats intéressants avaient aussi été obtenus avec des poissons migrateurs comme le saumon. Les jeunes saumons d’élevage relâchés à l’embouchure d’un fleuve allaient terminer leur cycle de croissance en mer avant de revenir frayer dans leur fleuve d’origine et d’être alors capturés. Des essais sur d’autres espèces marines nobles, telles que sole, bar ou daurade, commençaient à être réalisés en France.

A la fin des années 70, l’aquaculture s’orientaient de plus en plus vers des technologies évoluées demandant des investissements importants et seules les espèces à haute valeur ajoutées pouvaient permettre d’envisager des profits intéressants. La production en masse de protéines (algues, plancton) pour nourrir les populations les plus défavorisées ne semblait pas être une priorité.

L’Almanach Cousteau finissait cet article avec le vieux dicton chinois : “Si tu donnes un poisson à un homme, il aura de la nourriture pour une jour, alors que si tu lui apprends à pêcher, il aura de la nourriture pour toute sa vie. » L’aquaculteur pourrait ajouter : Si tu lui apprends comment élever son poisson, il aura de la nourriture pour ses petits-enfants et pour les générations futures.”

Aquaculture Multitrophique Intégrée

La consommation apparente de poisson par habitant a progressé, d’une moyenne de 9,9 kg dans les années 60 à plus de 20 kg aujourd’hui (20,3 kg en 2015). Cette croissance est essentiellement liée à l’aquaculture qui ne représentait que 7% de l’offre en 1974, contre 51% en 2015 (les volumes de pêche ont plutôt tendance à baisser, en particulier à partir de 1995, depuis l’instauration de quotas destinés à préserver les stocks). Ces chiffres ne tiennent pas compte de la pêche minotière destinée à l’alimentation animale. L’Union européenne est autosuffisante en poisson à seulement 45%, les espèces d’élevage les plus consommées sont le saumon, le panga et les moules. Les pangas, élevés au Vietnam, posent de sérieux problèmes de santé à cause des produits chimiques d’origine plus ou moins accidentelle qu’ils renferment. Le saumon d’élevage est nourri avec des farines de poisson, ce qui risque de compromettre la survie de certaines espèces de poissons moins “nobles”.

Selon un article paru en 2017 dans “Nature Ecology & Evolution”, 13 millions de kilomètres carrés d’océan convertis en fermes aquacoles permettraient de produire 15 milliards de tonnes de poissons et de mettre fin à l’insécurité alimentaire dans le monde. Seules les zones marines relativement peu profondes (zones côtières), peu impactées par la pollution et non encore utilisées pour des activités militaires ou énergétiques (plateformes pétrolières offshore) ont été retenues dans le calcul des biologistes. L’étude était basée sur 120 espèces de poissons et 60 espèces de coquillages. Pour satisfaire la consommation mondiale actuelle qui est cent fois moins importante, il suffirait de se limiter aux zones les plus fertiles sur à peine 0.015% de la surface totale de l’océan.

L’aquaculture pourrait donc être La Solution, à condition de ne pas reproduire les erreurs de l’agriculture et de l’élevage intensif basés sur l’utilisation massive d’intrants chimiques et l’épuisement des bioressources. La plupart des espèces élevées en aquaculture sont des carnivores nourris avec des farines de poissons. Environ 20% des captures mondiales sont destinées à l’aquaculture. C’est ce qu’on appelle la pêche minotière, considérée par certaines associations telles que Bloom comme une véritable aberration. Capturer des poissons comme les sardines et des anchois pour les réduire en farines et en huile pour alimenter les poissons d’élevage (57%), les porcs et les volailles, peut sembler totalement absurde lorsqu’on sait que 90% des poissons ciblés pourraient nourrir des humains. De plus, l’intérêt écologique de l’aquaculture perd tout son intérêt puisque cette pratique n’évite pas l’épuisement des ressources halieutiques. Il serait préférable de développer l’élevage d’espèces herbivores pour laquelle l’alimentation est plus économe financièrement et en ressources naturelles. L’aquaculture marine industrielle pose surtout de gros problèmes de pollution, notamment liés à l’emploi massif de pesticides et d’antibiotiques, aux déjections, à la compétition pour l’oxygène et l’espace. Ces problèmes sont similaires à ceux rencontrés avec l’agriculture intensive.

Quelques entreprises occidentales dominent le marché mondial de l”aquaculture. Leur objectif n’est pas de lutter contre la malnutrition dans les pays en voie de développement. Les géants norvégiens produisent du saumon au Chili pour les marchés européens et nord-américains.

Des alternatives à l’aquaculture industrielle, moins intensives et moins consommatrices d’intrants chimiques, donc plus respectueuses de l’environnement existent.  C’est le cas par exemple de l’aquaculture multitrophique intégrée qui repose sur la création d’écosystèmes intégrant des espèces de différents niveaux de la chaîne alimentaire : poissons, coquillages (huitres…) et plantes (algues…). Toutes les espèces peuvent se nourrir et s’utiliser mutuellement, selon le principe développé en Chine avec l’élevage des carpes il y a plus de  4500 ans. L’histoire n’est qu’un long recommencement. Au Nouveau-Brunswick, par exemple, des fermes d’aquaculture multitrophique intégrée permettent de combiner la culture de saumons, de varech et de moules bleues. Les particules fines provenant de l’élevage des saumons (excréments, aliments en granulés) sont extraits par les moules tandis que le varech absorbe les déchets inorganiques dissous (phytoremédiation).

Partagez si vous aimez ...

Comments are closed