L’Amazonie à l’encan

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les affaires continuent… – pages 408-410

 

A la fin des années 70, on parlait de miracle économique à propos du Brésil. Cette prospérité qui n’a bénéficié qu’aux plus aisés, a provoqué la destruction d’une partie de la forêt amazonienne. Bien que les experts aient démontré que seuls 2% de l’Amazonie était propice à l’agriculture, de vastes étendues de ce territoire (près de 10% en 10 ans) ont été défrichées pour y implanter des prairies d’élevage ou des plantations.

Les riches exploitants n’avaient qu’une connaissance très limitée des écosystèmes en milieu tropical. Sinon, ils auraient su que la forêt amazonienne ne se développe pas sur un sol riche, comme en Europe ou aux Etats-Unis et que la déforestation provoque irrémédiablement par érosion une disparition rapide de la litière organique. Des capitaux étrangers contrôlaient l’économie brésilienne (50% des plus grandes firmes, 82% de l’industrie du caoutchouc, 60% des intérêts de l’exploitation minière de bauxite “Mineraçao Rio Do Norte“, l’une des plus grandes du monde…). Les principales compagnies métallurgiques du monde étaient présentes en Amazonie. Même la compagnie minière d’Etat “Companhia Vale Do Rio Doce“, qui exploitait la plus grosse réserve connue de fer (16,5 milliards de tonnes de minerai à 66% de fer) était en partie détenue par une compagnie japonaise.

Tout avait commencé en 1956, lorsque le Président J. Kubitschek (“50 ans d’inflation en 5 ans”)décida de créer la zone libre de Manaus et de décréter le fleuve Amazone comme “eaux internationales”. L’objectif était d’accélérer le développement du Brésil en l’ouvrant au commerce et aux capitaux étrangers. Le résultat fut plutôt un véritable pillage des ressources naturelles de l’Amazonie. Le coup d’État de 1964 ne fit qu’empirer les choses. Des mesures fiscales et légales furent instaurées pour inciter les investisseurs étrangers à s’installer en Amazonie. Les terres étaient bradées à des coûts indécents, une garantie anti-nationalisation était accordée aux compagnies américaines, la fiscalité était réduite à son stricte minimum, le droit de grève était supprimé, la Banque du Développement de l’Amazonie finançait les élevages, le gouvernement remboursait les frais des exploitations minières infructueuses… On comprend mieux pourquoi les capitalistes étrangers ne pouvaient résister à de telles sollicitudes.

La firme allemande Volkwagen a ainsi acheté en 1974 une ferme d’élevage de 140 000 hectares sur lesquels elle comptait élever, à partir de 1984, 112 500 têtes de bétail. L’acquisition du bétail devait représenter 40% des investissements, la transformation de la forêt en pâturages 20% et l’achat des terres moins de 9%, c’est-à-dire une bouchée de pain.

La firme italienne liquigas a obtenu le ranch Suia Missu, le plus grand de l’Amazonie (300 000 hectares) pour moins de 10 francs/ha (~0,50 € actualisés) et le gouvernement brésilien lui a construit non seulement une route de 1930 km pour convoyer le bétail jusqu’à Belem, mais aussi une ville pour héberger les familles des 20 000 ouvriers agricoles (Liquilandia).

Le milliardaire américain DK Ludwig a pu acheter dans des conditions exceptionnellement intéressantes 1,6 million d’hectares de forêt amazonienne (lire l’article “DK Ludwig : un homme d’affaires planétaire“).

La Banque Mondiale, une fois encore, a participé au pillage d’un pays du Sud par des sociétés des pays industrialisés. Elle a prêté 400 millions de dollars (1,9 milliard $ actualisés 2017) pour la construction de routes. Des banques américaines et européennes ont accéléré le développement de l’Amazonie. 60% du développement (du pillage) de l’Amazonie était entrepris par des étrangers. Seule l’élite brésilienne profitait du “miracle économique”. Ce n’est qu’à partir de 1978 que le gouvernement brésilien a commencé à s’inquiéter de la répartition des revenus issus des ressources naturelles du pays.

Ce développement au pas de course a saccagé la forêt, éradiqué des espèces animales et végétales avant même qu’elles soient identifiées, arraché de leurs terres ancestrales des centaines de milliers d’indiens (lire article “Pas de place pour l’homme sauvage”). Entre 1900 et 1957, l’expansion agricole et minière du Brésil a provoqué l’extinction d’au moins 86 tribus indiennes, et d’autant de cultures inestimables vieilles de milliers d’années. Les indiens survivants, parqués dans des réserves, ont perdu leurs racines. Inadaptés à la civilisation moderne, la plupart ont sombré dans l’extrême pauvreté. Leur cause ne risquait pas d’être défendue par la Fondation pour les Indiens (FUNAI) qui dépendait du Ministère du l’Intérieur, lequel était chargé d’accorder les permis de développement agricoles ou miniers. Il suffisait de démontrer l’intérêt économique d’une nouvelle exploitation pour que les droits des indiens soient oubliés. C’est ce qui s’était passé lorsque des permis de prospection de cassitérite (étain) furent accordés dans la réserve indigène d’Aripuana, ou lorsqu’on découvrit de l’uranium dans la réserve de la tribu Yanomani.

Depuis un demi-siècle, près d’un cinquième de la forêt amazonienne a disparu, sous la pression de l’élevage (bœuf), de l’agriculture (soja), des exploitations forestières et minières. C’est un drame, non seulement pour les populations autochtones, mais aussi pour l’humanité toute entière. C’est une perte définitive d’écosystèmes et de biodiversité uniques. Cette destruction du poumon vert de la planète serait responsable de 20 % des émissions de gaz à effet de serre. Le gouvernement brésilien reproduit les erreurs du passé en laissant les investisseurs piller les ressources naturelles de l’Amazonie et en déclassant de plus en plus de zones protégées. Selon le WWF en 2016, pas moins de 250 projets de constructions de barrages et plus de 20 projets de construction de routes devaient favoriser le développement de l’industrie minière. Le barrage de Bel Monte que le gouvernement brésilien projette de construire sur le rio Xingu, un affluent de l’Amazone, est l’un des méga barrages dont la construction a été planifiée dans le cadre du Programme de croissance accélérée du Brésil. Ce barrage deviendra le troisième plus grand au monde. Il inondera un immense territoire, détruira des écosystèmes, privera de moyens de subsistance des tribus indiennes déjà fragilisées par l’agro-business (Kayapó, Arara, Juruna, Araweté, Xikrin, Asurini, Parakanã).

Le pillage de l’Amazonie risque de continuer encore longtemps car le grand capital international n’est pas prêt de renoncer à des ressources naturelles aussi importantes, qu’importe la biodiversité, les autochtones et le climat… Les citoyens du monde entier se mobilisent pour tenter de sauver l’Amazonie. C’est notamment le cas avec une pétition de Avaaz ayant recueilli plus de 2 millions de signatures pour empêcher le Président brésilien M. Temer de régulariser l’occupation illégale de terres dans de vastes zones de protection environnementale.

 

Lire aussi “Il y a beaucoup à sauver : l’Amazonie“, “Manaus et l’enfer vert d’Amazonie

 

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