La révolution verte

Epandage de pesticide en Inde

Epandage de pesticide en Inde

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Leçons non apprises, effets pervers – pages 167-169

 

Dès la fin de la seconde guerre mondiale, les occidentaux (les USA) décidèrent d’importer leur technologie agricole dans les pays pauvres d’Asie, d’Amérique du Sud et d’Afrique, avec le prétexte de vouloir lutter contre la sous-alimentation endémique. Les nouvelles technologies mises en place étaient basées sur de nouvelles variétés de céréales (riz, blé, maïs) permettant des rendements spectaculaires. En 1970 le prix Nobel de la Paix fut d’ailleurs décerné au Dr Norman Borlaug (Fondation Rockefeller), le père de la révolution verte, pour le développement de variétés de blé à fort rendement. Les premiers essais qui eurent lieu au Mexique permirent une augmentation spectaculaire de la production de blé, ce qui amena une presse enthousiaste à parler de véritable “révolution verte” et même de la fin de la sous-alimentation dans le monde.

Les projets mis en place ne tinrent pas compte des spécificités sociales et environnementales de ces pays. Seuls les agriculteurs les plus aisés purent avoir accès à ces cultures “miraculeuses”. A cette époque, la théorie qui prévalait était celle selon laquelle toute injection de capital dans les classes sociales aisées était créatrice d’emplois et de richesses pour les plus pauvres. Le gouvernement américain se satisfaisait de cette stratégie qui permettait de lutter contre les agriculteurs les plus extrémistes. Ce n’est que bien plus tard que certains comprirent qu’il était plus pertinent d’aider les pauvres à créer leur entreprise (micro-crédit).

Au début, la révolution verte permit d’obtenir de bons rendements. Mais les nouvelles variétés à haut rendement nécessitaient de grandes quantités d’eau et de pesticides et d’engrais à forte teneur en azote. Cette dépendance à des produits chimiques à base de pétrole fut le talon d’Achille des variétés à haut rendement, en particulier après la crise pétrolière de 1973. Le prix de revient des nouvelles variétés de riz, par exemple, devint onze fois plus élevé que celui des variétés traditionnelles. De plus, les nouvelles variétés se sont révélées très vulnérables aux maladies, aux insectes parasites et à la sécheresse, ce qui entraina un grand nombre de mauvaises récoltes et la faillite de nombreux agriculteurs. Les rendements exceptionnels du début de la révolution verte avaient eu pour conséquence une explosion du prix du foncier (+500% au Pendjab), ce qui éloigna encore les plus pauvres de l’accès aux terres agricoles. Pour couronner le tout, l’agrandissement et la mécanisation des exploitations agricoles entraina une diminution significative des emplois dans ce secteur d’activité (-40% au Pakistan). Les agriculteurs ruinés et sans-emplois vinrent grossir la population des bidonvilles autour des grandes villes des pays qui avaient fait confiance aux technologies occidentales.

Les gouvernements et les riches propriétaires, et même la Banque Mondiale, privilégièrent les cultures d’exportation pour se procurer des devises étrangères et pouvoir acheter les engrais et pesticides devenus indispensables, ceci bien entendu au détriment de l’agriculture vivrière (en Inde la production de légumes riches en protéines baissa de 30% entre 1961 et 1971). Le prix des denrées de base augmenta par effet mécanique.

Les scientifiques mirent en évidence une moindre qualité nutritionnelle des céréales à haut rendement, que ce soit en termes quantitatif (teneur plus faible en protéines) ou qualitatif (qualité moindre). De plus, les rendements moyens s’écroulèrent, le sol ne pouvant donner plus que ce qu’il avait, et à la fin des années 60 le rendement moyen à l’hectare avait chuté de 20% au Pakistan.

Comme l’affirma l’économiste américain Michael Perelman : La révolution verte fut “une agriculture à but lucratif dans un monde affamé”.

 

Que reste-t-il de la révolution verte ?

La révolution verte a été construite sur l’idée que la génétique deviendrait le principal facteur de rendement des cultures alimentaires. Jusqu’au milieu des années 70 il s’agissait de sélection variétale et il faudra attendre 1994 la commercialisation de la première plante génétiquement modifiée (une variété de tomate).

Les nouvelles variétés de céréales issues des centres de recherche, destinées en théorie à augmenter la production agricole des pays les plus pauvres, se sont révélées en réalité être réservées aux plus riches à cause des coûts élevés d’investissement (irrigation, augmentation des surfaces agricoles, tracteurs) et de fonctionnement (pesticides, fertilisants, semences) demandés. Une politique étatique volontariste a été à chaque fois nécessaire (subventions, protectionnisme).

Les effets réels de la révolution verte sur la sécurité alimentaire des pays qui l’ont mise en œuvre restent discutables. Peut-être a-t-elle permis d’éviter  des épisodes de famines face à une augmentation importante de la population. La relation entre rendements agricoles et alimentation des populations n’est pas directe. Les grandes famines historiques n’ont pas été causées par une baisse de la production alimentaire mais par des politiques générant des inégalités dans la redistribution de la nourriture, des conflits chassant les agriculteurs de leurs terres ou certains phénomènes climatiques destructeurs. La révolution verte a été plutôt néfaste pour la sécurité alimentaire des pays qui l’ont adaptée. La plupart des terres agricoles initialement dédiées à l’agriculture vivrière ont été dirigées vers une agriculture intensive tournée vers l’exportation ou l’alimentation animale, sur la base du modèle occidental. Ceci eut pour conséquence non seulement d’augmenter le prix des denrées alimentaires de base, mais aussi de modifier le régime alimentaire ancestral de certaines populations, comme en Inde, où les paysans ont été contraints de compenser la diminution de l’offre en légumes secs par la consommation de blé.

Il ne faut pas se leurrer. Les préoccupations de ceux qui ont initié la révolution verte n’étaient pas d’éradiquer la famine dans le monde. Il faut se rappeler que nous étions en pleine Guerre Froide. Nourrir la population des pays du Tiers Monde permettait de maintenir la paix sociale et de diminuer les risques d’une révolution communiste. Et ce fut une stratégie gagnante pour le bloc occidental qui imposa dans la plupart des pays du Tiers-Monde son modèle agricole productiviste, empêchant toute réforme agraire basée sur la redistribution des ressources. Les principaux bénéficiaires furent sans conteste les industriels de l’agrochimie qui ont pu obtenir des marchés protégés pour vendre pesticides, fertilisants et semences protégées. La biodiversité et l’environnement comptent, et pour longtemps, parmi les principales victimes collatérales.

 

Avons-nous retenu la leçon ?

Pas vraiment, si l’on comprend que les OGM nous sont présentés exactement avec les mêmes arguments que les variétés à haut rendement des années 60-70. Ils seraient, selon leurs promoteurs, la seule alternative pour lutter contre la faim dans le monde. En réalité, ils sont destinés à offrir à quelques grandes industries de l’agrochimie comme Monsanto le monopole des semences, et un marché captif énorme. Les premières victimes ont été, une fois encore, les agriculteurs les plus pauvres. En Inde, les mauvaises récoltes avec des OGM ont poussé des milliers de paysans endettés à se suicider (182,900 entre1997 et 2007).

En 2006, la Fondation Rockefeller et la Fondation Bill et Melinda Gates ont fondé l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) qui accorde des microcrédits aux agriculteurs africains et leur fournit des semences hybrides et des engrais censés accroître les rendements agricoles. L’AGRA est donc en train de pousser les agriculteurs sous le joug de l’industrie agrochimique américaine. Cela ne vous rappelle rien ?

 Dernière question pour l’avenir : Qu’en sera-t-il du prix des produits phytosanitaires chimiques au moment du futur “peak oil” ?

 

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