La renaissance de la Tamise

Lamentation du "Père Tamise" (avant 1859)

Lamentation du “Père Tamise” (avant 1859)

L’Almanach Cousteau de l’Environnement – Les quatre grands changements : Promesses de retour – pages 299-301

La renaissance de la Tamise est l’une des rares victoires de l’écologie face à la destruction anthropique de l’environnement.

En 1950, la Tamise était si polluée que les biologistes britanniques la déclarèrent biologiquement morte. Rien de plus normal pour ce fleuve qui, pendant des siècles, avait servi d’égouts de Londres. Déjà en 1357, le roi Edouard III se plaignait de l’odeur nauséabonde du fleuve, ce qui n’empêcha pas les londoniens de continuer d’y jeter leurs excréments et leurs ordures. Ce fut encore pire lorsque le tout à l’égout fut installé dans la ville car toutes les eaux sales étaient évacuées directement dans la Tamise. Si en 1810, on y pêchait encore de grandes quantités de saumons, à partir de 1850 la pêche ne rapportait plus rien. La situation ne faisait qu’empirer et 1858 resta dans les mémoires comme “année de la grande puanteur” (“The Great Stink”) pendant laquelle les exhalaisons émanant de la rivière avaient contraint le Parlement britannique à fermer provisoirement. On croyait encore à cette époque que les “miasmes” contenus dans l’air nauséabond étaient responsables du choléra qui causait des dizaines de milliers de morts. En 1865, Joseph W. Bazalgette, ingénieur en chef du Metropolitan Board of Works, commença la construction d’un réseau d’égouts devant transporter les eaux usées de Londres jusqu’à des déversoirs situés en aval de la Tamise, ce qui ne manqua pas de susciter la colère légitime des citoyens qui habitaient en aval. En 1878, un bateau (Princess Alice) coula à proximité de ces déversoirs et on déplora plus de 640 victimes, dont la majorité périrent non pas par noyade mais par empoisonnement par les eaux usées.

Devant la colère de l’opinion publique, le Gouvernement britannique dut prendre des mesures de salubrité. On commença par construire de nouveaux égouts permettant de filtrer les matières solides en suspension pour les déverser ensuite directement dans la mer, considérée alors comme une grande poubelle (ce qui ne semble pas avoir beaucoup changer). Ces mesures montrèrent rapidement leurs limites devant l’explosion démographique londonienne du XXème siècle. Les bombardements allemands de la Seconde Guerre Mondiale n’arrangèrent rien en endommageant de nombreux  égouts, pas plus que l’utilisation de nouveaux détergents non biodégradables et nocifs pour la faune aquatique. En 1950, il n’y avait pratiquement plus aucun animal vivant dans la Tamise entre Londres et Gravesend (Kent) et la teneur en oxygène y était pratiquement nulle (à cause de l’eutrophisation due aux déchets biologiques et de la mousse due aux détergents).

Tout le pays se mobilisa alors pour redonner vie à l’illustre fleuve londonien et des millions de livres sterling furent réunis pour soutenir cet effort. L’utilisation systématique de détergents biodégradables par les industriels permis de réaliser rapidement des progrès significatifs. En 1961, un grand centre de traitement des eaux usées fut construit à Crossness (coût total de 12 millions de livres), près de l’une des stations de pompage du système d’égouts imaginé à l’époque victorienne, et il fut désormais interdit de déverser dans la Tamise des eaux non dépolluées. Ce fut un succès et le centre de traitement des eaux usées de Beckton, le plus grand du Monde à l’époque, fut construit. En 1980, il rejetait quotidiennement plus de 750 millions de litres d’eaux épurées dans la Tamise dont il devint l’affluent le plus important.

En 1980, la Tamise accueillait de nouveau une faune et une flore aquatique qu’elle n’avait plus connu depuis des siècles, y compris des populations sans cesse croissantes de  poissons (la Tamise accueille 125 espèces de poissons), dont des saumons particulièrement sensibles à la pollution. Après avoir été le triste symbole de la destruction de l’environnement et de la biodiversité, elle était devenue un modèle de renaissance écologique. Les travaux de restauration d’habitats naturels le long de la Tamise sur une distance de 90 kilomètres ont été récompensés en 2011 par le prix Theiss Riverprize. Le tableau n’est cependant pas si idyllique car le fleuve londonien est, comme la plupart des rivières, pollué par des tonnes de déchets plastiques qui finissent par s’accumuler dans l’Océan.

Face à l’agrandissement de la capitale britannique et afin de protéger Londres du débordement de ses égouts dans la Tamise lors des fortes pluies, les ingénieurs de Thames Water, l’opérateur historique des eaux londoniennes, ont décidé en 2010 de construire un collecteur de décharge de 7,2 m de diamètre intérieur sur une longueur de 6,9 km, entre la station de pompage d’Abbey Mills et la station de retraitement de Beckton.  Equipé de pompes de relevage d’un débit de 10 000 m3/h, le tunnel, baptisé Lee Tunnel, permettra de désengorger le réseau d’égouts imaginé Joseph W. Bazalgette.Le Lee Tunnel a été inauguré en janvier 2016 et une seconde phase du projet devrait être engagée avec la construction d’un deuxième collecteur de 32 km baptisé Thames Tunnel.

 

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